2002
Les découvertes scientifiques
de Dominique Labbé
ébranlent des certitudes littéraires
Dominique Labbé, professeur de sociologie à
l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble,
reprenant une «méthode scientifique
reposant sur un modèle statistique
permettant de calculer la distance
intertextuelle» (Emeline Mossé), l’a utilisée
pour vérifier la paternité des pièces de
Molière. Il compara Le Menteur (1642) et
LaSuite du Menteur (1643) de Corneille avec le
théâtre signé Molière selon le quadruple
critère de la distance intertextuelle :
l’auteur, le vocabulaire de l’époque, le
thème traité, le genre.
Selon la méthode du calcul de la distance intertextuelle : «une valeur inférieure ou égale à 0,20 ne se rencontre jamais chez des auteurs différents ; entre 0,20 et 0,25, il est pratiquement certain que l’auteur est le même. [...] Dans le cas d’oeuvres littéraires appartenant à deux auteurs différents, le plagiat est certain. » Au-dessus de 0,25, la paternité est plus incertaine.
Dominique Labbé apporte d’autres précisions : « deux comédies en vers de Corneille (Le Menteur et La Suite du Menteur) se situent au centre de gravité de l’oeuvre de Molière, extrêmement proches de L’Etourdi (0, 205), de L’Ecole des Maris et de L’Ecole des Femmes (0,217), du Tartuffe (0,228), du Misanthrope (0,234), de L’Avare (0,244), etc. Une telle convergence ne laisse aucun doute : l’auteur des deux Menteurs est également celui des principaux chefs-d’oeuvre signés par Molière. »
Voici, par ordre chronologique, les pièces signées « Moliere » que Dominique Labbé attribue « avec certitude» à Corneille :
L’Etourdi (1654 ) ; version parisienne (1658)
Le Dépit amoureux (1656) ; version parisienne (1658)
Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660)
Dom Garcie de Navarre (1661)
L’Ecole des Maris (1661)
Les Fâcheux (1661)
L’Ecole des Femmes (1662)
La Princesse d’Elide (1664)
Le Tartuffe (1664)
Dom Juan (1665)
Le Misanthrope (1666)
Mélicerte (1666)
Amphitryon (1668)
L’Avare (1668)
Psyché (1671)
Les Femmes savantes (1672)
2005
Entrée officielle
de l’Affaire Corneille-Molière
dans l’histoire de la littérature :
Corneille a-t-il écrit les pièces de Molière ?
Le 7 novembre 1919, dans la revue Comedia, Pierre Louÿs (1870-1925), écrivain français né à Gand, lance une information qui fait l’effet d’une bombe à fragmentation de vers : c’est Corneille qui aurait écrit les pièces de Molière ! Pierre Louÿs n’en est pas à son coup d’essai en matière de supercherie : il a réussi à faire croire à l’authenticité grecque des chansons qu’il a lui-même écrites : Les Chansons de Bilitis. Quelle preuve apporte-t-il ? Aucune, mais il se fonde sur le fait que Molière – qui devait être selon lui un simple farceur – n’a pas laissé de manuscrit de ses pièces. Il relève aussi ce que tout le monde sait : Molière et Corneille ont collaboré pour écrire Psyché ; il étend alors cette collaboration à l’œuvre entière ! Et beaucoup s’engouffre dans cette brèche : en 1957, Henry Poulaille publie Corneille sous le masque de Molière ; en 1990, Hippolyte Wouters et Christine de Ville de Goyet, avocats bruxellois, font paraître Molière ou l’auteur imaginaire ? ; enfin, en 2003, Dominique et Cyril Labbé relancent la polémique et le doute ! Alors ? Alors lisez tout Molière, tout Corneille, et ajoutez, dans quelque temps, votre contribution à cette énigme...
Jean-Joseph Julaud, La Littérature française pour les nuls
(2005, First Editions) :
(Encadré, p. 162)
A l’occasion du quatrième centenaire de la naissance de Pierre Corneille, Akouna et le château de Champ de Bataille présentent la première édition du festival
CORNEILLE A L’HONNEUR
« Vous avez rendez-vous avec le Shakespeare français. »

Corneille par Jean-Jacques Caffieri
Du mardi 6 au dimanche 11 juin 2006
Château de Champ de Bataille (Haute-Normandie)
Lancement du festival « Corneille à l’honneur »
Quoi de plus enthousiasmant que de lancer un festival autour de Corneille, l’année même de son quadricentenaire, dans la région de sa naissance, au sein du château du Champ de Bataille ! De 1606 à 2006, il a rayonné sur le patrimoine littéraire français, marqué les esprits et nourri les polémiques.
Nous vous proposons, sous la houlette de Franck FERRAND, pour cette première édition intitulée « Corneille à l’honneur » d’accompagner les représentations de l’Illusion comique par une journée exceptionnelle autour du maître. Ce sera l’occasion d’aborder le temps et l’oeuvre de Corneille sous un angle neuf.
Le dimanche 11 juin, pour une journée exceptionnelle, nous vous proposons d’assister à :
o Des conférences sur « Les Amoureux de Corneille ». Franck FERRAND nous parlera des personnalités passionnées qui ont accordé à l’oeuvre de Corneille une place importante dans leur vie : Voltaire, Napoléon, Victor Hugo, le général de Gaulle...
o Des débats autour de Corneille sans oublier les sujets brûlants tels que « Corneille a-t-il écrit certaines des pièces de Molière ? ». Quatre intervenants, spécialistes de Corneille et de Molière, tenants des différentes théories, seront attendus.
o Des lectures dans les jardins du château de Champ de Bataille autour d’extraits choisis des correspondances des contemporains de Corneille. Nous vous offrirons une plongée dans le XVIIe siècle.
Franck FERRAND est historien, écrivain et animateur sur Europe 1 d’une émission sur les personnages et les événements historiques.
RENDRE A CORNEILLE…
par Franck Ferrand
Il est un peu notre Shakespeare, ou notre Cervantès – à cette différence près que les Français l’ignorent ou refusent de l’admettre. Le XVIIe siècle l’avait gentiment oublié et le XIXe siècle, laissé recouvrir d’une glorieuse poussière ; le XXe siècle a tenté de retrouver en lui l’auteur de comédies, l’écrivain politique, le scénographe baroque… Montrons-nous optimistes : il pourrait appartenir à ce début de siècle de rendre enfin pleine justice au génie multiforme et universel du grand Pierre Corneille.
Le temps est révolu, semble-t-il, des simplifications hâtives qui voulaient faire de lui l’auteur catholique, absolutiste et chauvin de tragédies grandiloquentes, rigides, saturées de tirades moralisantes sur l’honneur et la vertu, systématiquement vouées au fameux « dilemme cornélien » écartelant les personnages à la pensée binaire. En relisant vraiment Corneille, en redécouvrant sa langue forte et savoureuse, ses formes totalement variées dans leur raffinement, notre époque aura eu le mérite de ramener au jour une des œuvres les plus riches, les plus palpitantes, de tout le répertoire. Encore faut-il encourager ce sursaut, l’accompagner.
Depuis trois siècles, Corneille avait souffert d’une comparaison doublement biaisée avec Molière et Racine. « Racine peint les hommes tels qu’ils sont, et Corneille, tels qu’ils devraient être » avait tranché Boileau, après Longepierre. D’un côté, la finesse psychologique et pré-romantique de l’héroïne racinienne ; de l’autre, le monolithisme classique du héros cornélien. Las, il faudra bien admettre que le classicisme appartient plutôt à Racine, quand Corneille est avant tout baroque ; que les pièces de celui-ci réservent aux femmes une place au moins aussi cruciale que les drames de celui-là ; et que l’aîné ne le cède en rien, pour ce qui est des subtilités psychologiques, à son brillant rival. Quant à Molière… Sans entrer dans la polémique actuelle, force est d’admettre que des indices innombrables et sans cesse accrus, plaident en faveur d’une intervention déterminante de Corneille dans son œuvre.
Il est grand temps, à la vérité, de cesser d’opposer Corneille à des rivaux qui furent, l’un son émule, l’autre – au mieux – son disciple. Une œuvre de cette ampleur doit être considérée en elle-même et pour elle-même.
Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans ;
Par leur seule beauté ma plume est estimée :
Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée ;
Et pense toutefois n’avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d’égal.
Comment, dans notre monde peu accueillant au grand style, et où l’audience du théâtre ancien se réduit comme peau de chagrin, comment sensibiliser un vaste public à ce trésor caché d’une œuvre étouffée par trop d’encens officiel ? En faisant jouer Corneille, en le portant au devant des gens. Si tu ne viens à Corneille… Le quatrième centenaire de sa naissance nous a paru l’occasion rêvée de marquer l’opinion, en fondant les bases de ce qui pourrait devenir un grand rendez-vous printanier, festival théâtral et littéraire, dédié au maître rouennais. Redonner une actualité au plus actuel de nos anciens auteurs, à travers des représentations de ses pièces illustres ou oubliées, mais aussi grâce à des lectures, des débats, des conférences et des rencontres ; pourquoi pas, même par le biais d’un grand signe de piste ?
Presque déifié de son vivant, excessivement statufié dans la mort, Pierre Corneille a le plus grand besoin qu’on le montre humain et vivant, bien humain et bon vivant. C’est aussi l’objectif de cette semaine Corneille à l’Honneur au Champ de Bataille ; que la résurrection ait lieu dans les parages de Rouen est plus qu’un signe : une bénédiction.
Franck FERRAND
LE CHATEAU DU CHAMP DE BATAILLE
Il est impossible d’évoquer l’histoire du Château du Champ de Bataille sans parler de Jacques Garcia. Cet homme qui a l’habitude d’aller jusqu’au bout de ses passions, acquiert en 1992 l’un des plus imposants châteaux du XVIIIe siècle français, situé en Normandie, à une centaine de kilomètres de Paris.

En l’espace de cinq ans, Jacques Garcia y ressuscite des splendeurs princières, livrant à cette demeure le meilleur de luimême. A lui seul, Champ de Bataille offre l’étendue du talent de Jacques Garcia, un mélange de genres, d’alliances, d’emprunts qui exalte le grand goût, livrant un enchaînement de salons, galeries, cabinets de jeux, bibliothèques, richement décorés, admirablement meublés.
Jacques Garcia s’intéresse très vite aux jardins qui entourent le château. La restitution des jardins à la française, dans l’esprit des créations d’André Le Nôtre, tels qu’ils avaient été pensés à l’origine, avec bosquets, parterres dessinés, bassins, allées, terrasses, plans d’eau et fontaines permettent de redonner à Champ de Bataille son unité initiale.

Octobre 2006
PARUTION DE L’OUVRAGE
« OTE-MOI D’UN DOUTE… » L’ENIGME CORNEILLE-MOLIERE
de Jean-Claude Lefrère et Jean-Paul Goujon
Pour la première fois l’Affaire Corneille-Molière fait l’objet d’un essai écrit par deux représentants de l’Université, Jean-Claude Lefrère et Jean-Paul Goujon. L’ouvrage a le défaut de ses qualités. Il est relativement complet mais presque toujours superficiel. Les références sont nombreuses et sérieuses mais le discours reste, malgré plus de quatre cents pages serrées, des plus timorés. Les auteurs n’ont jamais voulu se départir d’une neutralité qui, certes, a ses vertus, mais peut bien souvent agacer puisqu’ils n’avancent pas un seul argument en faveur des thèses de Pierre Louÿs sans aussitôt en avancer un contre elles. Ce parti pris de ne pas vouloir prendre parti a l’inconvénient, selon nous, de frustrer le lecteur et de ne pas lui permettre la satisfaction d’adhérer à l’une ou l’autre des deux thèses irréductiblement opposées.
On peut aussi regretter que les auteurs, pour ne pas se mettre à dos leurs confrères de la Sorbonne, aient systématiquement oublié de citer les défenseurs de la collaboration Corneille-Molière, alors qu’ils témoignent de la plus grande considération pour le moindre propos de Messieurs les universitaires même si, au passage, parfois, ils osent un bémol à leur encontre. Au final, « Ote-moi d’un doute… » L’Enigme Corneille-Molière constitue une excellente introduction au dossier Corneille-Molière, mais n’apporte aucune vision d’ensemble, ne met en valeur aucune cohérence psychologique de l’un ou de l’autre associé et ne présente aucun élément nouveau. Pour cela, il faudra attendre la parution du très copieux livre de Denis Boissier qui, lui, ose prendre position et, par de nombreux indices troublants, multiplie les connexions inédites. En un mot : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Corneille, Molière et Louis XIV, mais que personne n’avait jamais osé mettre en pleine lumière.
Jérôme Richter


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Mars 2007
L’Imposture Comique
ou la collaboration Corneille-Molière
se donne en spectacle
Une pièce existe qui traite intelligemment de la collaboration entre Pierre Corneille et Molière, celle de Pascal Bancou, L’Imposture Comique. Elle fut crée en 2000 au théâtre de la Huchette dans une mise en scène de Xavier Lemaire, avec Claude Debord, Benjamin Egner, Stéphanie Mathieu et Marc Siemiatycki. Aujourd’hui c’est le Théâtre Des Beaux-songes, dirigé par Gilles Denain, qui la reprend et espère la faire connaître d’un public toujours plus nombreux. A la différence de la version précédente qui traitait la pièce sur le mode de la farce, le Théâtre Des Beaux-Songes, à qui l’on doit déjà une douzaine de spectacles, l’aborde d’une manière plus réaliste.
Résumé de la pièce :
Et si Corneille était l’auteur de certaines des pièces signées Molière ? Et si la future femme de Molière, Armande Béjart, n’ignorait rien de cette collaboration ? Se rendant chez Corneille pour lui commander une pièce, Molière le supplie d’intercéder en sa faveur auprès de la jeune Armande Béjart qu’il désire épouser. Car Armande, si elle est fascinée par le comédien favori de Louis XIV, apprécie beaucoup moins son caractère cabotin et superficiel. C’est alors que Corneille s’éprend à son tour de la belle et subtile Armande.
Note de mise en scène et parti pris :
« Nous aurions pu prendre le parti de la farce ou de la comédie classique telles qu’elles étaient conçues au dix-septième siècle, mais nous avons voulu privilégier un jeu plus intérieur et ainsi se rapprocher d’un univers à la Pirandello, dont cette pièce n’est pas sans s’inspirer. Car c’est une comédie dont les personnages sont eux-mêmes en quête de l’écriture d’une comédie et leur histoire va se retrouver au centre de leur création. L’Imposture Comique est à L’Ecole des Femmes ce que Shakespeare in love est à Roméo et Juliette : l’histoire de la genèse d’une œuvre vue de façon romancée. Dans un style littéraire très proche de celui de Corneille et de Molière, Pascal Bancou s’amusant à nous montrer leurs relations sous un angle original, à la fois professionnel et amical. Par petites touches il nous fait pénétrer au centre des préoccupations de ces deux génies créateurs. Les nombreuses références aux œuvres de Corneille et de Molière qui parsèment la pièce sont autant de clins d’oeil. Mais, en même temps, cette pièce est contemporaine et son sujet principal – les relations controversées entre les deux pères fondateurs du théâtre classique français – toujours d’actualité. Comme plusieurs possibilités sont offertes au sein de L’Imposture Comique, les tenants de la version officielle et ceux persuadés de la collaboration entre les deux hommes seront également satisfaits. La scénographie se veut simple et en harmonie avec l’austérité du cabinet de travail de Pierre Corneille, dans laquelle toute la pièce se déroule. » Gilles Denain. »
Interview :
Jérôme Richter : Pourquoi le choix de L’Imposture comique ?
Gilles Denain : Parce que L’Imposture Comique pose clairement la question de la collaboration entre Corneille et Poquelin à savoir : Qui est Molière ? Pierre Corneille ? Jean-Baptiste Poquelin ? L’un était-il la plume, l’autre le masque ?
J.R. : Même si dans la pièce la collaboration est un fait allant de soi Pascal Bancou ne défend pourtant aucune thèse.
Gilles Denain : En effet, cette pièce offre plusieurs éclairages sur cette énigme. Elle a l’avantage de susciter les débats autour des œuvres de ces deux plus grands auteurs classiques et de s’adresser à tous les publics, à tous les professeurs de français, à tous les élèves de collège et de lycée qui ne peuvent être qu’interpellés par les interrogations que pose L’Imposture comique.
J. R. : Comment en êtes-vous arrivé à mettre en scène cette pièce ?
Gilles Denain : Depuis des années j’effectuais des recherches sur la collaboration entre Corneille et Molière. C’est ainsi que j’ai découvert la première pièce de Pascal Bancou, L’Imposture Comique. J’ai eu envie de la mettre en scène et j’ai rencontré l’auteur qui a soutenu le projet. Cette œuvre nous permet d’entrer dans l’intimité de Corneille et de Molière, de découvrir leurs rivalités, leur complicité, leurs obsessions, leurs émotions.
J.R. : Il y a aussi Armande…
Gilles Denain : A sa façon, elle est essentielle. Ils sont là, avec tout leur talent, dépassés par une jeune femme encore plus habile qu’eux dans la façon de mener une intrigue et de manipuler des sentiments sincères.
J.R : Comment définiriez-vous d’un mot L’Imposture comique ?
Gilles Denain : C’est un hommage à Molière par les caractères et les situations comiques, un hommage à Corneille par son dilemme cornélien.
J. R. : Il est rare qu’un comédien, même s’il est metteur en scène, ose douter de la paternité des œuvres de Molière.
Gilles Denain : Travaillant dans des troupes de Théâtre depuis trente ans, en tant qu’auteur, metteur en scène et comédien, je ne pouvais que me sentir concerné par l’affaire Corneille-Molière lorsque j’en ai pris connaissance en 2003. Cette année-là plusieurs travaux donnaient un éclairage nouveau aux relations entre les deux hommes et mettaient en évidence leurs interconnections. Au début, c’est par curiosité que j’ai commencé à étudier l’affaire : je voulais me faire mon opinion. Puis, passionné par différentes découvertes, j’ai continué mes recherches dans les Œuvres complètes des deux auteurs. Mon objectif était de monter un projet théâtral autour de cette histoire. En octobre 2006, j’ai eu l’occasion de lire le texte de Pascal Bancou qui correspondait à ce que je voulais montrer sur une scène. Le projet fut donc mis en route. Le rôle de Pierre Corneille est interprété par Christian Besson, celui de Jean-Baptiste Poquelin par Georges d’Audignon, Armande par Maria Nozières et Thomas Corneille par moi-même.
J.R. : Croyez-vous personnellement à la collaboration Corneille-Molière ?
Gilles Denain :Quelle que soit notre opinion sur les relations de Corneille et de Molière, il est indéniable qu’il a existé entre eux, outre une collaboration, une amitié complice qu’il me semblait intéressant de mettre en évidence sur scène. C’est ce que la pièce de Pascal Bancou permet remarquablement. Aujourd’hui le spectacle est prêt et les premiers spectateurs qui ont découvert ou redécouvert L’Imposture comique ont semblé très satisfaits de pouvoir librement s’interroger.
Propos recueillis par Jérôme Richter.
La compagnie du Théâtre Des Beaux-songes est prête à répondre à toutes offres de représentations que ce soit dans un cadre professionnel, scolaire ou associatif.
Contact :
Théâtre Des Beaux-songes
17 rue de Viarmes
95270 Seugy
01 30 35 84 99
gillesdhenein@wanadoo.fr


du 24 février au 6 mai 2007
« Quand Molière s’invite chez Corneille »
Musée départemental Pierre Corneille
L’exposition présentée à la Maison des Champs de la famille Corneille revêt une double finalité : une évocation de la présence de la troupe de Molière à Rouen, ses relations avec les deux frères Pierre et Thomas Corneille et la présentation aux visiteurs de quelques acquisitions qui ont permis récemment de faire entrer Molière dans les collections du musée.
Ce titre un peu provocateur est quelque part un clin d’œil aux érudits et spécialistes du XVIIe siècle qui se sont penchés sur les pièces d’archives disponibles pour essayer de comprendre bien avant les logiciels utilisés aujourd’hui la nature de ces relations. L’exposition se gardera bien d’entrer dans la polémique de ces dernières années : Corneille auteur des pièces de Molière.
Nous nous excusons d’ores et déjà auprès de nos visiteurs qui n’auront d’autre alternative que de quêter quelques réponses auprès des spécialistes ou laisser parler leur cœur en faveur de Molière ou de Corneille.
Il existe peu de documents écrits du vivant des frères Corneille susceptibles de démontrer l’inévitable complexité et la richesse de la rencontre avec Molière. Il n’en n’est pas moins important de montrer dans ce musée tout entier et presque entièrement consacré à Corneille, qu’aucun artiste ne peut vivre et travailler à l’écart des autres, sans échange avec son environnement social.
Du reste au XIXe siècle, époque où l’étoile de Pierre Corneille est au plus haut, où tout est prétexte à le commémorer, le glorifier, de nombreux artistes n’ont pu résister au plaisir de mettre en scène Molière et Corneille : c’est un tableau de J.-L. Gérôme Une collaboration (Molière écoutant les conseils de Corneille) dont on présente une gravure, une petite pièce de théâtre, Racine chez Corneille ou la lecture de Psyché, jouée à Rouen en 1825, ou encore une médaille frappée en 1854 à la double effigie de Corneille et Molière…
A partir des collections du musée départemental Pierre Corneille de Petit-Couronne et à l’aide des prêts consentis par les musées d’Evreux, Dieppe et celui de la Comédie-Française à Paris, cette exposition, qui ne prétend pas à être exhaustive faute de place, propose une évocation pacifique des relations inévitables entre une troupe de théâtre venue à Rouen en 1658 menée par un directeur ambitieux, Jean-Baptiste Poquelin, et un grand auteur passionné par l’avenir du théâtre et ses nécessaires réformes, Pierre Corneille…
Laissons le rideau se lever….
Sophie Fourny-Dargère
Conservateur-directeur du musée
502, rue Pierre Corneille
Petit-Couronne
Tél : 02.35.68.13.89.
Ouvert de 10 h à 12h30 et de 14h à 18h (17h30 après le 1er octobre).
Fermé, le mardi, dimanche matin et certains jours fériés.
Entrée : 3€ / tarif réduit : 1€50. Gratuit pour enfants, scolaires, étudiants.
24 octobre 2007
LA PREUVE HISTORIQUE
QU’EXIGENT LES MOLIÉRISTES,
LA VOICI !
Hugues Héraud
La mise en ligne, le 24 octobre 2007, de l’article de Denis Boissier « Boileau, d’Aubignac, La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière » sur le site corneille-moliere.org (rubrique A LIRE EN PRIORITE) vient d’apporter la preuve qu’exigent les moliéristes. Car sous le prétexte qu’aucun témoignage avant Psyché (1671) n’établissait que ces deux artistes s’étaient associés, les moliéristes méprisaient ouvertement la thèse de Pierre Louÿs et de ses continuateurs. Il était évident que sans cette preuve l’Université ne prendrait pas la peine de quitter le mode hagiographique pour s’engager dans une étude réaliste de la vie et de la carrière de Molière.
Autrement dit, alors que rien ne prouve que Jean-Baptiste Poquelin ait su écrire correctement le français, puisqu’il n’existe de lui aucune page manuscrite et que le sieur de Rochemont a même révélé en 1665 que Molière « parle passablement français », on exigeait des continuateurs de Pierre Louÿs (les cornéliens) un document en bonne et due forme.
Cette preuve historique, désormais chacun peut la découvrir et en savourer l’ironie. Elle se présente sous la forme de plusieurs écrits qui dévoilent que Molière en 1663, donc bien avant Psyché, était le prête-nom de Pierre Corneille. L’on peut donc dire de la démonstration de Denis Boissier qu’elle légitime et stimule, si besoin était, notre volonté de rétablir la vérité historique sur Jean-Baptiste Poquelin, et éclaire les diverses contributions de Pierre Corneille au théâtre à plusieurs mains moliéresque.
A notre connaissance, aucun universitaire n’a jugé opportun de signaler l’existence de cette découverte, encore moins d’en faire un compte-rendu. Ceci n’a rien de surprenant quand on sait la "loi du silence" qui frappe les travaux remettant en cause La gloire de Molière (c’est le titre d’un ouvrage collectif publié en 1973). M. Boissier n’ayant pas été formaté par la Sorbonne, qui donc, parmi les dix-septiémistes autorisés, voudrait s’intéresser à ses travaux ? N’a-t-on pas assez de ceux de notre chapelle, durent maugréer ces grands esprit de Paris IV qui, par avance, ont qualifié Denis Boissier d’« iconoclaste » (est-ce un défaut ?) et d’homme de « mauvaise foi » (pour les moliéristes il est donc question de religion).
Que ce chercheur honnête et tenace, auteur par ailleurs d’un Dictionnaire des anecdotes littéraires de douze cents pages, ait démontré, dans la prestigieuse Revue d’Histoire Littéraire de la France (juillet-août 1997), à partir de quel ouvrage Saint-Exupéry avait pris l’idée et les caractéristiques de son Petit Prince, ne comptait pour rien puisque, à l’évidence, M. Boissier n’avait pas son diplôme de moliériste. Et que ce chercheur de longue haleine se double d’un artiste qui a écrit une douzaine de dramatiques pour France Culture l’a tout à fait desservi puisque, pour ses adversaires, il n’a que trop montré qu’il connaissait le théâtre de l’intérieur.
Mais fi de ces contrariétés ! Cette découverte, que nous n’hésitons pas à définir d’historique, a été faite, et l’article qui la rend publique, désormais, peut être lu de tous. Par chance, internet offre des possibilités infinies à tous ceux qui jusqu’ici étaient condamnés à la confidentialité. Depuis sa mise en ligne le 24 octobre 2007 gageons que beaucoup d’universitaires l’ont lu et en ont tiré pour eux-mêmes les conclusions qui s’imposent. Conclusions qu’ils n’ont point communiquées puisque rien encore ne les y oblige et qu’ils ont l’esprit de corps.
Un monopole national autorise en effet ces grands seigneurs à jeter aux oubliettes l’article de Denis Boissier. Car au-dessus du ban des moliéristes, il y a une poignée de « moliérâtres », selon le mot de l’ancienne bibliothécaire de la Comédie-Française Sylvie Chevalley qui était une moliériste convaincue. Des « moliérâtres » montés en chaire pour le bien de leur pays et dont la mission consiste à veiller au bon déroulement du culte de Molière dont ils sont les officiants officiels. Par expérience, nous savons que pour contraindre un « moliérâtre » à daigner accepter qu’on émette ne serait-ce qu’un doute sur l’« insurpassable génie de Molière » (Désiré Nisard), il faut pour le moins un cas de force majeure, lequel ne s’est produit que deux fois : en octobre 1919 lorsque Pierre Louÿs joua les trouble-culte, et en 2002, quand le scientifique Dominique Labbé fit connaître le résultat de ses travaux sur la distance intertextuelle existant dans le corpus Corneille-Molière : « Seize pièces signées Molière sont de la main de Pierre Corneille. »
La troisième fois aurait dû être en octobre 2007 lorsque Denis Boissier, auteur d’une somme de mille pages qui n’a toujours pas trouvé d’éditeur (Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille, 2007 ; éditée hors commerce par l’Association cornélienne de France), a mis en ligne une étude démontrant que la collaboration Corneille-Molière était connue d’un certain nombre de professionnels de l’écriture. Cette preuve, Denis Boissier la découvrit là où nos moliéristes craignaient sans doute qu’un esprit curieux et indépendant ne vînt l’y chercher : dans les écrits de ceux qui connaissaient bien Molière.
Il était, en effet, peu pensable que personne n’ait fait la moindre allusion à une collaboration qui s’était étalée de 1658 à 1673. Certes, des pointes avaient été lancées en direction des coulisses moliéresques par des intellectuels qu’agaçaient les méthodes du favori du Roi, notamment Baudeau de Somaize, Donneau de Visé, Philippe de la Croix, Charles Robinet, Adrien Baillet…– mais pour ne rien ôter à la « gloire de Molière » il suffisait de n’en point tenir compte, ce que fait tout bon moliériste. Somme toute, les contemporains de Molière n’étaient que des jaloux, de pauvres esprits qui n’ont rien compris à l’admirable grandeur d’âme de celui qui incarna si bien le cocu Sganarelle et l’imbécile Mascarille. Oui, il suffisait de dénigrer tous ceux qui avaient témoigné contre le « premier Farceur de France », car c’est ainsi qu’on voyait Molière autrefois, pour que ce dernier, aux yeux de la postérité, triomphe de tout et de tous.
Mais, cette fois, il ne s’agit pas de règlements de compte, de pointes plus ou moins justifiées. Nous sommes en présence de plusieurs textes écrits par de grands écrivains qui en imposent aux moliéristes eux-mêmes : Boileau, d’Aubignac et La Fontaine.
Nous avons tous, par paresse, mais surtout par confiance envers les institutions, accepté tous les présupposés que l’on nous assène depuis tant de générations. Par exemples, que Boileau et La Fontaine furent les grands amis de Molière (plus personne, sauf un moliériste, n’y croit aujourd’hui). L’on nous certifiait aussi que Boileau avait écrit que Molière était un « rare et fameux esprit », à la « fertile veine », et que nous devions prendre au premier degré cette satire pourtant écrite par un spécialiste de l’éloge ironique. Et l’on nous affirmait plus encore que La Fontaine avait, le premier, reconnu que Molière apportait le « naturel » dans la comédie. Voilà qui était certain !
Il y avait là, pour le moins, de quoi auréoler « l’illustre Molière ». De 1870 à 1970 l’Université ne lésina pas sur les moyens. De grands doctes se succédèrent pour nous apprendre à l’admirer toujours plus. L’Université, écrit le moliériste Alfred Simon, fut « dominée par la Sainte Trinité sorbonnarde formée par Nisard (1806-1888) qui engendra Brunetière (1849-1906), qui engendra Lanson (1857-1934). » (Molière, une vie, 1988, p. 540, col. 2.)
Oui, des noms prestigieux, c’est-à-dire bien diplômés, ont su exploiter la « gloire de Molière », depuis l’éminent Désiré Nisard en 1870 à l’éminent Georges Couton en 1970. Un siècle d’élan ininterrompu pour le plus grand profit de l’Université. « Comme elle avait suivi Nisard, constate le dix-septiémiste Jean Demeure, comme elle avait suivi Moland, la critique, la plus nombreuse du moins, celle qui ne critique pas, suivit Mesnard. » (in Le Mercure de France, 1928, p. 335). Et bien sûr, l’éminent Georges Couton, responsable des Œuvres complètes de Molière dans la bibliothèque de La Pléiade, avait, quant à lui, suivi l’éminent Paul Mesnard… et aujourd’hui l’éminent Georges Forestier suit Georges Couton. Ce que d’aucuns appellent « la grande dynastie des éternels suiveurs »…
L’originalité de Denis Boissier a consisté à appliquer la première règle de l’historien, laquelle exige qu’entre deux témoignages l’on privilégie le plus ancien, ce à quoi se refusent par principe d’idolâtrie nos nouveaux « dévots de Molière ». M. Boissier a trouvé les preuves d’une collaboration Corneille-Molière dans les écrits de ceux auxquels l’Université réserve une place de choix dans la biographie officielle de Jean-Baptiste Poquelin dit « Moliere ». Et cette preuve est d’autant plus efficace qu’elle date de 1663 et qu’elle se scinde en plusieurs témoignages connexes et convergents.
L’on nous excusera de simplifier autant :
Que nous apprend Boileau dans ses Stances à M. de Molière sur sa comédie de l’Ecole des Femmes que plusieurs frondaient : 1) Que Molière est pareil au poète comique Térence. 2) Que Térence est le prête-nom de Scipion.
Ecoutons Denis Boissier : « Puisque Molière est semblable à Térence, quelqu’un est nécessairement pareil à Scipion lequel, précisément, se nommait aussi Cornélius. Or, quelle est la première caractéristique de Cornélius Scipion ? Il est romain. Sous le règne de Louis XIV, un seul auteur est « romain » : Pierre Corneille. Les satiristes travaillaient en fonction de l’actualité. Au moment où Boileau écrit ses Stances à M. de Molière, Corneille vient de faire jouer Sophonisbe. Cette tragédie a-t-elle un rapport avec Scipion ? Il n’est question que de lui… ».
Dans le même temps, que nous dit l’abbé d’Aubignac dans sa Quatrième dissertation ? 1) Que Boileau dans ses Stances à M. de Molière lui en a « assez appris ». 2) Que Corneille s’est « abandonné à une vile dépendance des histrions ». 3) Que Corneille est un poète « à titre d’office », c’est-à-dire un mercenaire au service d’un farceur. 4) Que malgré ses grands airs Corneille est Mascarille.
Ecoutons Denis Boissier : « Pour la critique moderne, l’adéquation Corneille = Mascarille est incongrue autant qu’infondée car Corneille n’a rien à voir avec le théâtre de farce. Or le nom de Mascarille ne vient pas par hasard sous la plume de l’abbé. Pour lui, comme pour tous ses contemporains, Molière est Mascarille. Comme le souligne Georges Couton, « les polémistes appellent couramment Molière Mascarille » (Molière, Œuvres complètes, 1971, T. I, p. 854). »
Cerise sur le gâteau, d’Aubignac, grand spécialiste du théâtre, voulant rabaisser l’orgueil de Pierre Corneille que la nécessité a ravalé au rang de collaborateur, lui porte le coup fatal : « On vous connaît pour un poète qui sert depuis longtemps au divertissement des bourgeois de la rue Saint-Denis et des filous du Marais, et c’est tout ». Or, il n’existe pas un seul dix-septiémiste qui ne sache que la rue Saint-Denis et les filous du Marais étaient, très précisément, le public de Molière.
Ainsi nous est révélé à mots couverts, mais avec une causticité et une cohérence sans faille, que Corneille écrit pour Molière et, qu’avec ce dernier, par vénalité, il ne vise que le parterre…
Cela fut écrit par Boileau et par d’Aubignac en 1663, à une époque où – ironie – la critique moderne ne veut connaître de Pierre Corneille que l’auteur de Sertorius et d’Othon, auteur qu’elle a d’ailleurs réussi à nous rendre morne et inactuel.
Comme je m’en suis excusé, ce commentaire ne rend absolument pas justice à la cohérence de la démonstration de Denis Boissier. Tout ce que je peux en dire ici, c’est que M. Boissier, en étant le premier à relier thématiquement telle allusion de La Fontaine, de Donneau de Visé ou de l’éditeur du Dépit amoureux, vient de poser le pyramidion qui manquait à la pyramide que Pierre Louÿs avait élevée au-dessus de la plaine desséchée des études hagiographiques moliéresques. Oui, j’ai bien envie de m’écrier : Voilà le dossier Corneille-Molière afin bouclé pour le très souhaitable et très attendu procès en réhabilitation de Pierre Corneille !
On le voit, l’abîme est grand entre la vision béate d’un Molière « génie incomparable » (Désiré Nisard) et la réalité pragmatique d’un Jean-Baptiste Poquelin entrepreneur de spectacles devenu bouffon du Roi, entre l’image sclérosée que l’on nous impose de Pierre Corneille et la réalité historique d’un poète mercenaire au style toujours changeant, qui fut le fournisseur du directeur de théâtre Mondory, puis le collaborateur du cardinal et pseudo dramaturge Richelieu, et, pour sauver de la faillite sa longue carrière (ceci expliquant cela), l’associé d’un comédien qui, au service de Louis XIV, faisait fortune avec des farces et des satires politiques.
Désormais, nous comprenons pourquoi Boileau a écrit dans ses Stances à M. de Molière (1663) :
[…] Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
On dirait, quand tu veux, qu’elle te vient chercher : […]
Et pourquoi il lui reprocha dans son Art poétique (1674) d’avoir :
[…] Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin :
Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope. […]
Il est toujours curieux de constater que dès que nous possédons la bonne grille de lecture, tout nous apparaît soudain évident.
Une étape capitale vient donc d’être franchie qui verra le dogme moliéresque céder devant les témoignages évidents de la vérité historique. « On ne médite pas assez, écrit Denis Boissier, ce fait lourd de conséquences : si l’ « Avertissement du Libraire au Lecteur » de Psyché n’avait pas dévoilé le partenariat Corneille-Molière, jamais la critique moderne n’aurait supposé que Molière n’en était pas le vrai auteur, au sens moderne de ce mot. La thèse de la collaboration aurait été encore plus difficile à faire accepter et beaucoup se seraient encore plus gaussés de Pierre Louÿs. Le mépris qu’autorise le dogme tient à peu de chose… ».
Désormais nous ne doutons pas que des dix-septiémistes (sans doute seront-ils d’abord étrangers) désireux d’en finir avec un moliérisme dévot et routinier, auront à cœur de poursuivre le travail entrepris par Denis Boissier, et ce malgré l’opprobre convenu de leurs éminents maîtres. Bientôt l’on poussera jusqu’à ses effets ultimes l’analyse lucide des écrits des contemporains de Molière, et last but not least, l’on comprendra enfin quel artiste étonnant fut Pierre Corneille qui joua avec toutes les illusions comiques.
Oui, demain de plus en plus nombreux seront ceux qui s’empresseront de profiter de perspectives si fécondes, et l’ouvrage tout public de Denis Boissier Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière, qui aujourd’hui ne trouve pas l’éditeur adéquat, deviendra un manuel. Pour ouvrir de nouvelles brèches dans un dogme suranné il suffira aux dix-septiémistes d’un peu de cette indépendance d’esprit qui, à la Sorbonne, est ce qui manque le plus.
Dimanche 28 octobre 2007
France 2 présente
SECRETS D’HISTOIRE
« Molière a-t-il écrit ses pièces ? »
Molière a marqué l’histoire de la littérature française au point d’être l’un de ses plus illustres ambassadeurs. Certains de ses vers sont passés dans le langage commun. Trente-six pièces et cinquante et une années de vie ont suffi à Jean-Baptiste Poquelin dit Molière pour devenir un mythe, une légende. Et pourtant ! Ou plutôt justement ! La légende n’est-elle pas trop belle ? La paternité de son œuvre est contestée.
Présenté par Stéphane Bern, à partir d’extraits de films, de documentaires et de riches archives qui illustrent les propos tenus par les intervenants tant à travers les reportages qu’en plateau, grâce aussi à l’intervention de Philippe Charlier et Clémentine Portier-Kaltenbach qui apportent leurs points de vue de scientifique et de journaliste, "Secrets d’histoire" met en lumière certains mystères non élucidés de l’histoire.
Interviendront également dans l’émission :
- Philippe Torreton, comédien, qui joue et met en scène Dom Juan au théâtre Marigny
- Delphine Peras, journaliste à l’Express, favorable à la thèse de Denis Boissier
- Patrick Dandrey, professeur de littérature Française du XVIIe siècle à la Sorbonne. Selon lui, l’affaire Corneille-Molière est un canular
- Claude Bourqui, spécialiste du théâtre du XVIIe siècle
- Véronique Sternberg, maître de conférences à l’université de Valenciennes, spécialiste de la comédie du XVIIe siècle et du théâtre du XVIIe siècle.
NOTRE COMMENTAIRE :
Pour la première fois, la télévision française aborde l’Affaire Corneille-Molière et, ce faisant, lui donne en quelque sorte droit de cité. C’est une victoire pour tous ceux qui, relégués dans l’ombre médiatique, travaillent à faire connaître au grand jour cette affaire qui agace tellement la Sorbonne. Enfin, le grand public a pu se rendre compte que la vie et la carrière du Comédien n’étaient pas exemptes d’obscurités, ni à l’abri d’une enquête sur la paternité de ses pièces car sitôt que l’on étudie celles-ci et que l’on se familiarise avec la pratique généralisée au XVIIe siècle du prête-nom et de la collaboration anonyme… le doute s’installe.
Les téléspectateurs purent ainsi apprendre que le magnifique et génial Molière était aussi Jean-Baptiste Poquelin, fils d’un tapissier, mari cocu et courtisan favori de Louis XIV – et découvrir que sa carrière avait, dès ses prémices en 1643, rencontré celle de Pierre Corneille et ne s’en était jamais détachée…
Dans leur ensemble les téléspectateurs ont apprécié cette émission agréablement montée et bien illustrée, quoique les portraits que l’on nous donna à voir n’offrent aucune garantie de représenter Molière. Ne furent déçus ou désappointés que les tenants des deux thèses si âprement opposées. Les moliéristes furent contrariés par l’existence même d’une telle émission, à leurs yeux sacrilège, aussi inutile que dangereuse. Les continuateurs de Pierre Louÿs (le premier à lancer l’Affaire Corneille-Molière en 1919) regrettèrent que les concepteurs de l’émission aient choisi de ne pas trop brusquer les habitudes de penser. Bien que l’enquête ait débuté avec une réelle indépendance d’esprit (sans doute pour "accrocher" le public), il n’était que trop évident qu’avec un méthodique savoir-faire le réalisateur cherchait à rasséréner ceux qui commençaient à se poser des questions. Aussi avons-nous apprécié que, sur le plateau animé par Stéphane Bern, l’historienne Clémentine Portier-Kaltenbach dise sans détours : « Louis XIV l’appelait son "bel-esprit", mais je pense que c’était une façon de qualifier celui qui fut en réalité son bouffon favori, car Molière est un bouffon. Mais il n’y a rien de péjoratif derrière cette notion car le bouffon est un être unique, il a une place à part. C’est un être indispensable pour un souverain, surtout un souverain comme Louis XIV qui est un monarque absolu. » A notre connaissance, c’est la première fois que la thèse principale de Denis Boissier est énoncée comme un fait allant de soi. L’historienne Clémentine Portier-Kaltenbach a-t-elle, dans un souci d’impartialité, visité notre site ? C’est ce qu’a fait pour sa part le réalisateur du documentaire, Pierre Belet, lequel y a trouvé tous les éléments pour rédiger son commentaire. Tant mieux ! Constatons toutefois que si d’un côté chacun cherche à minimiser l’apport des thèses de Denis Boissier, d’un autre côté on s’approprie un peu partout ses vues neuves et fécondes sur Molière.
Si furent plusieurs fois indiquées des pistes intéressantes et ouvertes des brèches dans le dogme moliéresque tel qu’il est enseigné à l’Ecole, l’indépendance d’esprit du début a au final rejoint la biographie officielle à laquelle les moliéristes eux-mêmes ne croient désormais plus autant, mais qui reste l’outil indispensable du culte national qu’on lui voue et que M. Forestier résuma ainsi : « Quel comédien ne serait-il pas allé voir le grand Corneille ? De là à dire que leurs relations sont allées plus avant, c’est un risque tellement grand que le jeu n’en valait pas la chandelle.»
Nous pensons, au contraire, que dans l’intérêt de la vérité il faut parfois courir ce « risque tellement grand » et surtout tellement redouté par le coryphée des moliéristes. Toutefois le réalisateur Pierre Belet ne souhaitait pas lui non plus trop déranger le public. Et encore moins le responsable du direct qui n’accueillit sur son plateau que des interlocuteurs bien conditionnés à accepter le légendaire moliéresque. Un exemple parmi tant d’autres : lorsque fut souligné que la bibliothèque du « génial écrivain » comptait moins de deux cents ouvrages (au lieu de un à trois mille comme il eût été logique), l’historienne Isabelle Heullan-Donat, chargée de défendre l’idole nationale, rétorqua que c’était ce que possédait à cette époque tout bon bourgeois…Certes, mais alors, n’en déplaise aux moliéristes, n’est-ce pas une preuve que Molière n’était pas un authentique écrivain comme Racine ou Corneille, lesquels possédaient une vaste bibliothèque, en accord avec ce qu’ils furent !
Afin de bien circonscrire les suspicions qui auraient pu naître dans l’esprit des téléspectateurs, avaient été aussi embauchés deux comédiens fort sympathiques qui chantèrent les louanges de qui vous savez. Quand vint le moment du débat, animé par le présentateur Stéphane Bern, on a pu constater que n’avait été invité aucun des spécialistes de l’Affaire-Corneille-Molière – que ce soient MM. Hippolyte Wouters, Dominique Labbé ou Denis Boissier – lesquels nous auraient révélé bien des faits dérangeants. Au professeur Patrick Dandrey, vétéran du moliérisme de la Troisième République, ne fut opposée que la journaliste Delphine Peras, attachée à l’Express et à Lire. Rôdé aux effets de manches et trop habitué à parler devant ses étudiants, le professeur Dandrey déclara que Molière n’avait jamais rencontré Corneille avant 1665 (date de L’Etourdi) et affirma, sans jamais les avoir étudiées, que nos recherches étaient un « canular ». Le ton du débat était donné.
Les téléspectateurs de France 2 ont donc assisté à une émission agréable mais partiale dont le grand mérite, à nos yeux, est d’être la première à aborder l’Affaire Corneille-Molière. Remercions-la aussi d’avoir, en dépit du dénigrement universitaire qu’incarnent parfaitement MM Dandrey , Bourqui et Forestier, signalé – et ce fut le dernier mot de l’émission – l’existence du site corneille-moliere.org.
Jérôme RICHTER
2007
Premier mémoire universitaire
sur l’Affaire Corneille-Molière :
Annie Elkjær Kristensen
L’affaire Molière-Corneille (2007)
Annie Elkjær Kristensen, étudiante au Département de Français du Centre Universitaire de Roskilde (Danemark), a écrit en 2007 un mémoire, en langue française, intitulé L’affaire Molière Corneille, et mis en ligne :
C’est la première fois que l’Université accepte, dans le cadre d’un mémoire estudiantin, de s’intéresser à cette « affaire ». Certes ce n’est pas la France, mais le Danemark qui fait preuve d’ouverture d’esprit. Aussi nous remercions le professeur Anne Loddegaard qui supervisa ce travail, et sans laquelle l’Université continuerait à faire la sourde oreille.
« Molière » est une institution française. Or on ne s’attaque pas aux institutions. Et lorsqu’une institution cache de déplaisants aspects on préfère pratiquer envers elle la politique de l’autruche.
Heureusement que le Danemark est suffisamment éloigné de notre beau pays des libertés. Profitant d’un semestre à la Faculté de Lettres de Nice, et d’internet, Annie Elkjær Kristensen a pu enquêter par elle-même. « Mon objectif était de présenter les théories et débats concernant l’affaire Molière-Corneille ainsi que de cerner et identifier les arguments principaux dans le débat contemporain entre moliéristes et cornéliens et discuter leurs points de vue. (Avant-propos) ».
En seulement trente-huit pages, la danoise Annie Elkjær Kristensen qui a veillé à ne jamais prendre parti a essayé, dans un français toujours compréhensible et aisément corrigeable, de résumer et d’éclairer la polémique qui engagea le dix-septiémiste Georges Forestier à disputer contre Denis Boissier, lequel dirige le site corneille-moliere.org où sont réunis tous les chercheurs indépendants que l’auteur de ce mémoire nomme à bon droit les « cornéliens » (lire dans notre site l’éditorial de novembre/décembre : « Corneillistes et Cornéliens »).
En avançant dans ses recherches, Annie Elkjær Kristensen découvrit que rien dans cette polémique n’était simple : « En général, les écrivains corneillistes utilisent le terme Corneille-Molière, et le camp moliériste utilise Molière-Corneille. Je n’avais pas observé cette différence d’ordre chronologique de la signification avant d’avoir nommé mon mémoire "Molière-Corneille". (p. 4, note 5) ». Nous ignorons donc si, aujourd’hui, en connaissance de cause, l’auteur, l’intitulerait L’Affaire Molière-Corneille ou L’Affaire Corneille-Molière.
Tel qu’il se présente, ce bref mémoire a le double mérite d’être le premier en date et de rester suffisamment impartial et pertinent pour donner envie à ses lecteurs d’en savoir plus et de pouvoir, s’enfonçant toujours plus dans le labyrinthe des études moliéristes, corneillistes et cornéliennes, espérer acquérir une certaine conviction. Comme s’en explique l’auteur : « Mon intérêt n’est pas de vous donner une vérité construite par l’ensemble de toutes ces informations disponibles sur les faits historiques et les analyses des œuvres, comme le font Denis Boissier et Georges Forestier, mais plutôt d’éclairer la discussion de ces deux spécialistes contemporains, qui eux se servent d’anciennes sources des biographes telles que Grimarest, La Grange, Nicolas Boileau, etc. En suivant ce parcours, je vais faire une validation des différents arguments utilisés dans la discussion de sorte à démontrer et cerner le problème qui se présente dans la discussion. J’espère pouvoir donner une idée à mon lecteur des différentes forces en jeux en mettant l’accent sur différents aspects problématiques dans le débat. (p. 4) ».
Annie Elkjær Kristensen regrette de ne trouver aucun argument réellement convaincant ni dans un camp ni dans l’autre. C’est la caractéristique frustrante inhérente à tous les problèmes historiques. La distance temporelle empêche de mettre la main sur les documents décisifs. Toutefois, une longue liste de points de suspicion peut, si l’on procède avec méthode, faire pencher dans un sens plutôt que dans l’autre… Car sans doute faut-il, envers Molière, agir comme on le fit avec Al Capone : faute de preuves matérielles qui puissent établir sa culpabilité, on accumula un nombre impressionnant de présomptions qui tendaient toutes à démontrer que ce « bon citoyen » était l’antithèse de ce que ces avocats prétendaient. Après un interminable procès, il ne fut pas emprisonné pour crimes divers, mais pour fraude fiscale, laquelle, par sa démesure, en disait long sur ses activités occultes.
Après avoir constaté « qu’il y a un problème dans le ton condescendant utilisé surtout par le camp moliériste (p. 29) », Annie Elkjær Kristens écrit :
« Ma conclusion est que le débat sur la parenté des œuvres de Molière et la vie de Molière, qui est aujourd’hui centré au cœur du milieu académique comme au temps du classicisme entre dévots et écrivains, a d’aussi mauvaises conditions que pendant le siècle d’Or. Au lieu d’unir les capacités et les recherches des institutions universitaires, on attaque et accuse le camp opposé d’avoir des théories subversives. »
En cela la jeune universitaire a parfaitement raison. Et nous y voyons même une des preuves indirectes de la validité de nos thèses : si Molière n’avait, aux yeux de la critique moderne, rien à se reprocher, ses défenseurs ne craindraient pas de s’associer à nos efforts pour faire toute la lumière sur la nature même de « la gloire de Molière ».
Eric LEDONVIR
Samedi 2 août 2008
France 3 diffuse le téléfilm
Le Nègre de Molière
2005- France – Comédie romantique – 1h34
Réalisation : Didier Bivel
Scénario : Catherine Ramberg
Avec : Yvon Back (Jean-Jacques Delorme/Corneille), Gabrièle Valensi (Séverine Liotard/ Marquise du Parc), Patrick Mille (le présentateur TV Laruelle/Molière), Sophie Broustal (Florence Delorme), François Berland (le recteur Desmarais), Souria Adele (Martine)…
Sociétés de production : Ciné Mag Bodard – France 3 (Fr 3)
Sujet : « Les grandes pièces de Molière auraient-elles été écrites par Corneille ? C’est l’hypothèse iconoclaste que Séverine Liotard, jeune et jolie chercheuse en informatique, vient soumettre à Jean-Jacques Delorme, austère spécialiste de la littérature du XVIIe siècle. Au fil de leurs recherches, une relation amoureuse se noue entre eux bien que tout les oppose. Trop timide et complexé pour vivre cette histoire dans la réalité, Jean-Jacques la projette dans un roman qu’il se met à écrire et où il s’imagine sous les traits de Corneille. Laruelle, un animateur de télévision, lui sert de modèle pour Molière. Quant à Séverine, elle est Marquise du Parc, une comédienne dont Corneille est amoureux… »
Commentaire d’Eric LEDONVIR
Dans son éditorial de mars 2008, intitulé « Pourquoi Le Nègre de Molière est-il enchaîné ? » le site corneille-moliere.org avait attiré l’attention sur un cas de censure dans le service public, en l’occurrence France 3. En mars 2008 cette chaîne n’avait toujours pas diffusé ce téléfilm réalisé en 2005 par Didier Bivel, sur un scénario original et des dialogues de Catherine Ramberg. Celle-ci, invitée sur notre site, avait écrit dans son article « Le Nègre de Molière : pour une culture vivante » : « Je ne comprends pas l’attitude de France 3, qui ne diffuse pas un film qui me paraît répondre précisément à une mission de service public, en informant sur une querelle toujours plus d’actualité, concernant deux auteurs que tout le monde a croisés au moins une fois au collège. » (in rubrique NOS INVITES).
Nous étions nombreux à supposer que l’origine de cette réticence était due au thème même du téléfilm : la collaboration entre le grand dramaturge Pierre Corneille, alors en fin de carrière, et celle de Molière, farceur hissé au sommet de la célébrité par Louis XIV qui en avait fait son bouffon favori.
L’éditorial de mars 2008 suggérait que certains décideurs de France 3 avaient pratiqué à l’encontre de l’œuvre de Didier Bivel et de Catherine Ramberg une censure. Les « dévots de Molière », ainsi qu’ils se définissent eux-mêmes, sont en effet légion…Et que peut-on espérer d’une secte majoritaire ?
Comme en avril 2008 beaucoup de nos visiteurs avaient utilisé les mots de recherche « Nègre de Molière France 3 », nous étions impatients de voir ce qu’il allait en résulter…
En août 2008, soit avec un retard de trois ans, France 3 se décide enfin à diffuser Le Nègre de Molière. Nous ne pouvons donc plus parler de censure dans le service public.
Est-ce pour autant une victoire ? En tout cas, elle est amère puisque France 3 a choisi pour diffuser Le Nègre de Molière la pire heure du pire jour. Comment, en effet, ne pas faire connaître un téléfilm bien écrit et bien réalisé, à la fois vif, ironique et rempli de trouvailles visuelles et sonores ? Comment ne pas faire en bénéficier le plus de monde possible ? Surtout : comment éviter que le grand public ne prenne plaisir à une fiction qui, pour la première fois, posait une question si souvent étouffée ? Tout simplement en choisissant de diffuser Le Nègre de Molière le samedi 2 août à 16 heures 15. Précisément le jour fatidique du grand aller-retour des vacanciers surexcités. Ce premier samedi d’août où le spectateur est partout ailleurs que devant son poste de télévision.
Et nous qui avions craint une censure ! Honni soit qui mal y pense ! Qui pourrait, en effet, supposer que France 3 a occulté le téléfilm Le Nègre de Molière parce que son sujet n’est pas politiquement correct et qu’il agace les Messieurs de la Sorbonne bien-pensante ? Comment pourrait-on faire un tel reproche aux décideurs de France 3 et sérieusement douter du service public ? Quoi ! on priverait les téléspectateurs des bienfaits de la redevance publique qui leur assure le respect de la pluralité des goûts ? De la calomnie, voilà tout ! Et pour bien prouver que nous étions gens malhonnêtes d’avoir évoqué une censure, France 3 a veillé à ne faire aucune présentation à la presse de ce sympathique téléfilm, à ne diffuser aucune bande annonce qui aurait pu inciter certains à s’y intéresser. Consciente de sa responsabilité envers les téléspectateurs qui se plaignent de n’avoir à visionner que des sujets mille fois rabâchés, France 3 a pris soin de ne pas programmer le Nègre de Molière en prime time, cette première partie de soirée dont doit normalement bénéficier toute œuvre inédite à caractère familial.
Le choix de France 3 suscita quelques réactions. Ce samedi-là, à partir de 18 heures, le nombre de nos visiteurs a triplé, et plusieurs téléspectateurs exprimèrent leur mécontentement sur le site jesuisencolère.com : « Le téléfilm sur l’affaire Corneille-Molière vient d’être diffusé ce 2 août à 16 h, alors qu’il aurait dû passer en prime time. Les doutes qui existent sur la paternité des œuvres de Molière ne seront donc pas diffusés au plus grand nombre de sitôt, apparemment l’histoire dérange encore trop. Moralité : aucun doute n’est permis, Molière a bien écrit ses pièces, puisqu’on vous le dit. » Un autre spectateur de commenter : « Je suis d’accord avec cette colère. J’ai vu ce téléfilm d’une grande qualité avec un bon jeu d’acteurs, une mise en scène efficace et portés par une intrigue et un humour digne de grands longs métrages. Bref il y avait tous les ingrédients […] le service public n’a pas été tout au bout de sa logique. »
C’est, comme nous venons de le voir, le moins que l’on puisse dire.
Ainsi Le Nègre de Molière, reconnu d’office coupable, n’a pas bénéficié de la présomption d’innocence et, en raison d’une programmation équivalant à une condamnation à mort, on ne lui a pas permis de démontrer que la liberté de création, en France, était un droit reconnu.
Certes nous ne "croyons" pas au dogme national "Molière auteur de génie à nul autre pareil ". Mais doit-on pour autant nous accuser d’être « gens de mauvaise foi » ?
Tant pis ! Puisqu’on nous contraint à jouer les Cassandre, il ne nous reste plus qu’à prophétiser que Le Nègre de Molière ne bénéficiera d’aucune rediffusion…
… à moins qu’un « dévot de Molière » bien intentionné ne choisisse la date du 14 juillet 2009, disons vers minuit moins le quart.
Commentaire de Hugues HERAUD
Le site cinémotions.com précise que « le téléfilm a vu sa date de diffusion initiale repoussée jusqu’au samedi 2 août 2008 sur France 3 », mais lorsqu’on clique pour en savoir plus, le lien ne fonctionne pas. Toutefois, quiconque a vu cette fiction allègrement interprétée peut avoir une idée de la raison qui a causé un retard de trois ans dans sa programmation.
Le téléfilm de Didier Bivel et Catherine Ramberg brosse-t-il un portrait au vitriol de Molière ? Pas du tout, le comédien est présenté comme un personnage charmant et entreprenant, réaliste et ambitieux, connaissant parfaitement les rouages de ce que nous appelons aujourd’hui le show business.
Dit-on dans cette fiction tout public quelques horreurs sur Pierre Corneille ? Bien au contraire, le poète est montré sous un aspect affable et serein, et bien qu’épris de Marquise du Parc – actrice de la troupe de Molière – il se comporte en parfait homme d’honneur. Quant à ses rapports avec Molière, ils sont courtois, attentionnés même, ce qui ne peut nous étonner d’un homme qui a toujours su se montrer un opportuniste homme de plume et un efficace homme d’affaires.
Le Nègre de Molière montre-t-il des scènes violentes, outrancières et contraires aux bonnes mœurs ? Absolument pas.
Alors pourquoi France 3 a-t-elle hésité pendant trois longues années avant de diffuser cette fiction à une heure si indue qu’elle sonne exactement comme un glas ?
La vérité, chacun pourrait – ou plutôt aurait pu - la découvrir en regardant Le Nègre de Molière. Elle est aussi simple que triste à résumer. Ce n’est pas la façon dont on présentait Corneille ou Molière qui déplut tellement, mais bien plutôt que l’on osât nous montrer les moliéristes tels qu’ils sont dans la réalité de tous les jours. Imbus de leur méconnaissance, infatués de leurs diplômes, accablant de leurs mépris quiconque ne plie pas les genoux devant « la gloire de Molière » et les diktats des pontifes de la Sorbonne. Une scène, en particulier, n’a pu que susciter le courroux des « dévots de Molière » : celle où, à l’occasion d’un colloque sur Molière, l’héroïne tente de présenter devant un public hostile le résultat de ses recherches en statistiques intertextuelles. A la seule idée d’une collaboration de Corneille et Molière, la réaction des moliéristes de cette fiction est tellement typique de celles que les vrais aiment à jouer qu’elle a dû leur paraître insupportable. Elle l’est en effet, et le scientifique Dominique Labbé, qui vécut cette confrontation plusieurs fois, et des mésaventures duquel le téléfilm s’inspire librement, ne fut ni le premier ni le dernier à le constater.
Voilà pourquoi le téléfilm Le Nègre de Molière a connu un retard de programmation exceptionnel et fut la victime d’une censure admirablement déguisée. Corneille et Molière ont vécu la même injustice. A propos de la censure faite au Tartuffe, une Préface non signée répondait : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Tout est dit : à la différence des autres fictions historiques, Le Nègre de Molière ne met pas en scène seulement Molière ou Corneille, mais les moliéristes eux-mêmes. « C’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Jeudi 28 août 2008
LE TÉLÉFILM LE NÈGRE DE MOLIÈRE
EXILÉ OUTRE-MER
Ainsi que nous le craignions, le téléfilm de Didier Bivel, Le Nègre de Molière (2005), qui, le samedi 2 août à 16h 15, n’avait pas eu l’honneur d’une première diffusion normale, vient d’être immédiatement rediffusé sur la chaîne Tempo, le jeudi 28 août 2008, à 20 heures. Désireux que cette fiction ne suscite aucun écho – et surtout pas de polémique – et afin de satisfaire le terrorisme intellectuel de tous ceux qui gagnent leur vie avec l’image d’Epinal que l’on a de Molière, on a donc refusé à cette fiction les honneurs d’une rediffusion sur les chaînes nationales, leur préférant une des chaînes régionales de la Réunion. On s’est empressé de l’expédier au loin car août finissait et l’on ne tenait pas à ce que cette œuvre obtienne une audience dépassant l’indice le plus bas. A notre connaissance, un seul chroniqueur télé a eu le courage et l’honnêteté intellectuelle de signaler l’intérêt que Le Nègre de Molière peut susciter chez tous ceux qui ne sont pas « dévots de Molière ». Il s’agit de Philippe Tesseron, que nous remercions et auquel nous laissons la parole :
« Le film que l’on peut regarder
Corneille était-il le nègre de Molière ? La question n’est pas nouvelle et elle continue d’attiser la curiosité de pas mal d’historiens, bons nombres de livres ont tenté de percer ce mystère. Selon certains chercheurs ce serait Pierre Corneille (1606-1684) qui aurait écrit bon nombre des pièces de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), dit "Molière" ; à commencer par ses chefs-d’œuvre comme Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope et L’Avare. Pourquoi Jean-Baptiste Poquelin se fait-il soudainement appeler Molière au terme d’un séjour de six mois à Rouen, précisément où vit Corneille ? Pourquoi ce dernier ne parle-t-il jamais de Molière, ni en mal, ni en bien ? N’est-il pas le nègre idéal, ce bourreau de travail, cet être secret fuyant les mondanités et abhorrant Paris où il s’établit pourtant peu après Molière ? Cela c’est pour l’histoire, des questions qui resteront probablement sans réponses, alors ce soir le téléfilm que je vous propose sera un autre angle d’attaque pour essayer d’avaliser cette allégation. Sous forme d’une comédie bien enlevée, cette fois c’est un logiciel informatique qui viendra prouver la thèse de l’écrivain Pierre Louÿs (1870-1925), poète érudit et grand admirateur de Corneille. L’idée d’une fiction autour de ce qui est désormais l’une des grandes énigmes de l’histoire ne manque pas de piquant et lorsque l’auteur s’entoure de talents tels que Yvon Back et Gabrièle Valensi, vous aurez compris que c’est bien réussi. Le Nègre de Molière est un téléfilm à voir absolument, surtout si vous êtes amoureux du théâtre et de tout ce qui s’y rapporte. »
OCTOBRE 2008
parution de
L’HISTOIRE INTERDITE
par
FRANCK FERRAND
Alésia n’est pas en Bourgogne, mais dans le Jura. JEANNE D’ARC était manipulée à son insu. CORNEILLE a rédigé les pièces de MOLIERE. NAPOLEON n’est pas dans le tombeau des Invalides. L’AFFAIRE DREYFUS en cachait sans doute une autre. Ces vérités historiques – pourtant démontrées – sont niées en bloc par le monde universitaire et médiatique. Il fallait, pour les clamer haut et fort, la passion contagieuse de FRANCK FERRAND. « Le présent ouvrage va me faire des ennemis, écrit l’auteur, m’attirer la condescendance des mandarins et peut-être, me créer des ennuis. On ne s’attaque pas impunément à certains bastions… Cependant j’assume les inconvénients de cette entreprise, et d’autant plus volontiers que j’ai le sentiment, en bravant quelques interdits, d’œuvrer à l’avancée de la seule cause qui vaille pour un homme dont l’existence est vouée à l’histoire événementielle : le lent progrès – l’inexorable progrès – de la vérité. »
Commentaire de Laure LIKWORNIK :
Spécialiste des diverses métamorphoses du Château de Versailles, historien sans parti pris et, dès lors, passionné par ce que l’Histoire cache, Franck Ferrand a toujours montré son intérêt pour l’affaire Corneille-Molière, que ce soit à l’occasion de conférences ou durant ses chroniques diffusées sur Europe 1. Cette fois, il franchit une étape et c’est dans un livre publié aux Editions Tallandier qu’il avoue être convaincu par les thèses de Pierre Louÿs et les travaux de chercheurs qui n’ont pas renoncé, malgré l’ostracisme qui les frappe, à nous présenter un XVIIe siècle beaucoup moins académique que ne le voudraient certains.
Le lecteur est averti dès les premières pages de L’Histoire interdite : « Parlons clairement : du point de vue de l’Université, de tels sujets sont regardés au mieux comme des "serpents de mer" indignes d’intérêt, au pire comme des inepties sulfureuses et même dangereuses. Les évoquer dans un colloque suffirait à déconsidérer, aux yeux de ses pairs, tout chercheur patenté ; et ce serait pour lui s’exposer à des lazzis et à des haussements d’épaules que vouloir en débattre publiquement. Autant dire que de tels sujets sont, de fait sinon de droit, frappés d’un étrange interdit. » Passant outre cet interdit, l’auteur a décidé de réagir contre le conformisme ambiant. Et face à tous ces « historiens, professeurs, journalistes et comédiens prosternés devant la statue de Jean-Baptiste Poquelin », l’auteur explique en quelques pages denses combien ses convictions sont sérieusement étayées. Une première évidence : on a essayé « de faire passer Pierre Louÿs pour un aimable dilettante, pour un amateur plus ou moins illuminé, appuyant des allégations fantaisistes sur une connaissance imprécise des sources. Piteuse défense… ». Ceci étant dit, sont rappelés avec pertinence plusieurs de ces nombreux indices indiquant une durable et payante collaboration entre Corneille et Molière.
Franck Ferrand est le premier historien à prendre en considération la thèse non encore publiée de Denis Boissier, Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille (2007), qu’il cite sous son ancien titre L’Affaire Corneille-Molière, en espérant qu’ « un éditeur voudra bien publier l’intéressant travail de Denis Boissier, et permettre ainsi que progresse en substance la connaissance du monde théâtral et littéraire au XVIIe siècle ». Car cette fonction de bouffon du roi, si parfaitement intégrée dans « le Service du Roi », explique pourquoi la collaboration Corneille-Molière demeura discrète, comme tout ce qui se référait au roi. La fonction de bouffon du roi explique aussi le grand nombre d’anecdotes qui remplissent la vie et la carrière d’un homme dont on sait rien. Et qui, de sa main, ne laisse rien non plus. « On comprend bien dès lors » écrit Franck Ferrand « l’intérêt majeur d’un tel personnage, à la fois populaire, mystérieux et intouchable, pour un auteur qui rêverait en même temps de succès publics et de tranquillité privée – pour un Pierre Corneille, disons-le, qui trouverait dans ce bouffon sans le nom à la fois l’éclat dont il peut manquer et la sûreté qu’il a toujours cherchée. »
L’auteur nous permettra d’ajouter que si Molière a été « bouffon sans le nom », il a été reconnu pour tel puisque, ainsi que M. Boissier l’établit, plusieurs de ses contemporains l’ont surnommé « le premier fou du Roy » (Le Boulanger de Chalussay), « le bouffon du temps » (Montfleury), le « Héros des farceurs » (Valentin Conrart), etc., et qu’il fut décrit comme un « marmouset » (Charles Jaulnay), terme qui signifie selon Furetière « un homme mal bâti », comme l’ont toujours été les amuseurs de Cour (cf. dans ce site l’article « Le vrai visage de Molière », rubrique A LIRE EN PRIORITE). Molière fut donc bel et bien le bouffon du roi, le dernier d’une longue et légendaire série.
Ainsi que les mille pages de la thèse de Denis Boissier l’expliquent, le poète et le comédien s’associèrent parce que, entre autres raisons, la basoche théâtrale des clercs (dont était membre Corneille) et la Société des Enfants-sans-souci (dont Molière et sa troupe étaient les continuateurs) collaboraient depuis au moins deux siècles à la fabrication de soties (sottises), lesquelles au milieu du XVIIe devinrent tout naturellement des satires, comme celles des Précieuses ridicules et de L’Impromptu de Versailles. Franck Ferrand en conclut : « On conçoit désormais que le Rouennais [Corneille] n’ait eu aucun, absolument aucun intérêt à revendiquer, sur des comédies sulfureuses, une paternité aussi peu glorieuse au regard de la hiérarchie des genres que dangereuse eu égard aux puissances attaquées. Que nos moliéristes actuels méditent un peu là-dessus, et qu’ils cessent donc de considérer qu’en s’abritant à l’ombre de Molière, Corneille lui aurait fait une faveur quelconque. » En effet, c’est Corneille qui fut certainement redevable à Molière de lui offrir de travailler pour sa troupe, mais avant tout pour Louis XIV (car écrire pour le bouffon du roi c’est d’abord être au service du roi). Et jamais, sans doute, Corneille n’a-t-il considéré le théâtre moliéresque autrement que comme tous ses contemporains le considérèrent : des spectacles satiriques de nature carnavalesque favorisant, autant que faire se peut, la politique absolutiste de Louis XIV. Certes, Pierre Corneille a toujours pratiqué l’ironie et la satire et, bien que nous ayons fini par l’oublier, sa première ambition était d’être un « auteur comique ». Mais il était entre-temps devenu, avec Le Cid et Cinna, la « gloire de la France ». Aussi, un peu malgré lui et ne pouvant prévoir la Révolution française, il s’est peu à peu convaincu de placer son honneur littéraire en dehors de la comédie et de la farce.
Evoquant les travaux d’Hippolyte Wouters, de Jean-Claude Lefèvre et Jean-Paul Goujon (ce dernier étant un biographe de Pierre Louÿs), de Dominique Labbé (auteur d’une étude du CNRS qui révéla une similitude lexicale anormale entre le théâtre de Corneille et celui signé « Molière »), Franck Ferrand, dans le chapitre de son Histoire interdite qui nous intéresse ici (« La langue de Corneille », pp. 99-130), présente à ses lecteurs, que nous espérons nombreux, une excellente introduction à l’affaire Corneille-Molière, tout en rappelant cette vérité aux trois-quarts enfouie dans notre mémoire collective : « Ainsi les Français possédaient-ils leur Dante, leur Cervantès, leur Shakespeare à eux ; seulement, ils ne le savaient pas. Et ce maître s’appelait Pierre Corneille. Après cela, qui oserait encore parler de la "langue de Molière "? »
31 OCTOBRE 2008
Sur Europe 1
POUR L’HOMME DE THÉÂTRE
JEAN-LAURENT COCHET,
CORNEILLE A ÉCRIT
LES GRANDES PIÈCES DE MOLIÈRE
EUROPE 1 DÉCOUVERTES – Michel Drucker.
Michel Drucker : Jean-Laurent Cochet, bonjour !
Jean-Laurent COCHET : Bonjour.
Michel Drucker : Vous êtes professeur d’art dramatique…
Jean-Laurent COCHET : Entre autres…
Michel Drucker : …Metteur en scène, vous êtes une des figures les plus incontournables du théâtre français, vous avez signé plus de cent cinquante mises en scène, vous avez joué près de trois cents rôles, le cours Jean-Laurent Cochet est un cours mythique, alors qu’est-ce que vous répondez à cela : Corneille a-t-il rédigé les pièces de Molière ? C’est votre avis ?
Jean-Laurent COCHET : Oh ! mais, absolument ! Il y a longtemps que j’en étais persuadé. Par mon métier même. Le fait de diriger des comédiens, quand je montais des pièces de Poquelin – car on devrait l’appeler ainsi, maintenant – et que je dirigeais les élèves… Indépendamment de tout ce que Boissier et Franck Ferrand ont merveilleusement défini dans leurs livres comme preuves annexes au style. Car je me réfère d’abord aux deux vers de Boileau : « Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe, / Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope ». Cela a été dit une fois pour toutes. Et quand j’en parlais à mes grands maîtres, car moi-même je commençais à être un peu étonné de cette différence de styles, Madame Dussane m’avait répondu : « J’ai écrit un livre qui s’intitule Un comédien nommé Molière, et on pourrait dire un point c’est tout, parce qu’à cause de la frilosité, à cause de l’ignorance, de l’inculture des gens, on ne pouvait plus déboulonner cette statue. » On ne la déboulonne pas, on rappelle qu’il est un grand comédien, un grand chef de troupe, un grand animateur…
Michel Drucker : Sauf qu’il a pas écrit la plupart de ses pièces…
Jean-Laurent COCHET : Oui, mais cela n’a rien à voir. Il ne le prétendait pas. Cela a été une espèce d’écriture collégiale comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Même ses premières pièces, si mauvaises, il les a peut-être écrites sur des canevas du Pont-Neuf en collaboration avec Madeleine Béjart et des gens comme ça. Tout dans l’œuvre de Corneille révèle qu’il est l’auteur des plus grandes pièces de Molière.
Michel Drucker : Jean-Laurent Cochet, il y a beaucoup de coïncidences frappantes entre Molière et Corneille, tant biographiquement – je devrais dire géographiquement – que stylistiquement. Puisque je parle géographiquement, il y a Rouen…
Jean-Laurent COCHET : Bien sûr !
Michel Drucker : …La patrie de Corneille.
Jean-Laurent COCHET : Bien sûr, cela a été démontré depuis Louÿs, mais surtout avec Wouters, et puis nos deux récents, Boissier et Franck Ferrand. Toutes ces choses-là sont des preuves, j’allais dire accablantes – non, il ne s’agit pas d’accabler Molière, surtout pas. Il s’agit avant tout de remettre Corneille à sa grande place de grand auteur du XVIIe siècle. Molière a certainement participé dans ce qu’il y a, non pas de moins bon, mais de plus trivial, même dans ses grandes pièces. Il est certain qu’il a dû s’amuser à écrire les scènes des paysans dans Dom Juan, qu’on a quelquefois envie de couper tellement elles sont peu intéressantes, ou la scène de Monsieur Dimanche – que Chéreau avait coupée d’ailleurs –, ou bien d’autres scènes comme celles-ci. Mais quand on travaille sur le style !… Molière en tant que comédien a dû apporter énormément dans cette collaboration avec Corneille, mais il n’a pas (indépendamment du temps, car on le sait maintenant : il n’aurait pas pu faire le tiers de son œuvre avec les responsabilités qu’il avait à la cour en tant que bouffon, etc.), travaillé les styles. Il ne faut pas oublier que les premières pièces de Corneille sont des comédies éblouissantes où il a pris tous les styles.
Michel Drucker : Mais la troupe de Molière a joué du Corneille devant le roi.
Jean-Laurent COCHET : Oui, bien sûr, beaucoup de Corneille. Beaucoup puisque, justement, le dada de Molière c’était de jouer la tragédie, jusqu’au moment où le roi lui a dit : « Ah ! non, plus de ça ! » – le roi qui d’ailleurs n’aimait que les farces car Molière était très mauvais en tragédie, alors qu’il était étourdissant, je veux bien le croire, en comédie. C’est pour cela qu’il y a dans leur collaboration un apport de Molière en tant que comédien.
Michel Drucker : On rappelle que Molière jouissait de la faveur du roi, cela lui a valu un appui considérable.
Jean-Laurent COCHET : Et énormément d’argent.
Michel Drucker : Et aussi une cascade de commandes…
Jean-Laurent COCHET : Oui, bien sûr !
Michel Drucker : … Et donc beaucoup d’argent.
Jean-Laurent COCHET : Et beaucoup d’argent ! C’est pour cela que Corneille, sans que l’on s’en étonne, a pu en profiter puisqu’il avait lui-même été disgracié, qu’il avait besoin de cet argent pour sa famille. Tout cela se tient extraordinairement. C’est étonnant même qu’on ait pu occulter cela pendant tant d’années, alors qu’à l’époque de Louis XIV cela paraissait être une chose normale, comme auparavant les entreprises collégiales de William Shakespeare.
Michel Drucker : Jean-Laurent Cochet, je vous remercie infiniment d’avoir été en ligne avec vous…Je sais que vous avez un train à prendre, je vous remercie infiniment… Au revoir, Jean-Laurent Cochet.
Jean-Laurent COCHET : Au revoir.
JANVIER 2009
Dossier :
« Corneille était-il le nègre de Molière ? »
dans
Science et Inexpliqué n° 7
(janvier/février 2009)
Dans sa septième livraison, le magazine pluridisciplinaire Science et Inexpliqué propose à ses lecteurs un dossier intitulé « Corneille était-il le nègre de Molière ? ».
C’est la première fois dans la presse française que la question est posée sans détours et qu’une réponse positive est favorablement accueillie. Bien que s’adressant à un vaste lectorat peu au fait des us et coutumes du XVIIe siècle, les douze pages de ce dossier permettent de se familiariser avec les éléments clefs de l’Affaire Corneille-Molière.
Après avoir rappelé la vie et la carrière de Molière, telles qu’on les enseigne à l’Ecole, nous sont dévoilées certaines des obscurités et anomalies de cette vie et de cette carrière si contradictoires. Car il est important, dans un premier temps, de prendre conscience que rien n’est simple ni évident dans ce destin qui fit de Jean-Baptiste Poquelin, fils d’un tapissier du roi, l’ « illustre auteur » dont nous connaissons tous les comédies.
Abondamment illustré, ce dossier permet de mesurer l’écart existant entre la Légende dorée du comédien devenu un "génie de la littérature"… et la réalité historique, bien plus prosaïque, plus mercantile, toujours plus complexe qu’on ne croit.
Mettant l’accent sur les recherches biographiques et historiques de Denis Boissier et sur les travaux scientifiques de Dominique Labbé concernant le corpus Molière/Corneille, Science et Inexpliqué donne à ses lecteurs l’occasion de s’interroger sur la validité d’un discours d’autant plus officiel qu’il n’est pas permis d’en remettre en cause les fondements.
Deux entretiens, substantiels, l’un avec Denis Boissier, l’autre avec Dominique Labbé, achèvent de nous convaincre que tout ce que nous avons appris sur les bancs de l’Ecole n’est pas nécessairement vrai.
« Un mensonge suffisamment répété, puis cautionné par de graves personnages, devient une espèce de vérité » se plaignait Georges Bordonove, dans sa biographie Molière, génial et familier (1967, p. 161). C’est ce qui s’est passé pour l’édification de ce que l’on peut, sans méprise, appeler le mythe Molière. Puisque de « graves personnages » ont tellement écrit sur « la gloire de Molière », il est bien, et indispensable – et désormais urgent – qu’une nouvelle génération de chercheurs, d’historiens, d’écrivains et de journalistes questionne l’Histoire au profit non plus des institutions nationales, mais de la vérité.
Jérôme RICHTER
Lundi 30 mars 2009
Corneille-Molière :
de nouveaux éléments relancent l’affaire !
Jérôme RICHTER
Dans le cadre de ses conférences littéraires et historiques le cercle Oscar Wilde a présenté lundi 30 mars 2009, à 19 h30, dans le salon Lulli du Grand Hôtel de la place de l’Opéra, une conférence-débat sur le thème « l’affaire Corneille-Molière ». L’historien et écrivain Franck Ferrand, organisateur et animateur de cette soirée, a eu l’excellente idée de réunir trois personnalités qui, après un récapitulatif de « l’affaire » par M. Ferrand, ont éclairé les méandres de la paternité des pièces signées Molière.
Hippolyte Wouters, venu de Bruxelles pour la circonstance, auteur en 1990 de Molière, l’auteur imaginaire ?, a raconté comment son travail a été vilipendé par nos esprits soi disant ouverts de l’Université, et la façon dont il fut insulté pour avoir « la faiblesse d’être né Belge » ainsi qu’il le confesse avec sa coutumière ironie, et avoir osé marcher sur les plates-bandes des dix-septiémistes parisiens. Le souvenir qu’il a conservé de ces années d’affrontement par média interposés auraient pu lui laisser un goût amer s’il n’avait su, en spécialiste de l’humour proustien qu’il est, que rien n’est plus insulté qu’une thèse qui n’a pas vocation d’être consensuelle. Mais toute découverte essentielle, c’est-à-dire ayant la prétention de s’approcher davantage de la vérité, a-t-elle, par nature, vocation d’être consensuelle ? M. Wouters ne le pense pas, et l’auditoire qui l’a applaudi est bien de cet avis.
Auteur en 2004 de L’Affaire Molière, Denis Boissier, qui dirige le site officiel de l’Affaire Corneille-Molière, nous a révélé, au terme de la longue enquête qu’il mène depuis si longtemps sur le discret mais solide partenariat entre Pierre Corneille et Molière, la grille de lecture qui permet de prendre conscience que les proches de Molière ont souvent évoqué, mais à mots voilés, ce partenariat placé sous l’égide de Louis XIV. Ainsi présentés, les textes des écrivains proches de Molière qui rendent compte de l’homme qu’il était nous ont paru l’évidence même, évidence que n’ont jamais voulu accepter nos universitaires du "politiquement correct". Si nous ne pouvons ici résumer les éléments probants de l’enquête de M. Boissier (laquelle donne toute sa mesure dans les mille pages d’un ouvrage qui attend le bon vouloir d’un éditeur ; lire dans la rubrique ACTUALITE, Eric Lédonvir : « Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière »), du moins pouvons-nous communiquer la formule de sa démonstration, sorte de théorie de la relativité générale du XVIIe siècle :
Molière = Térence = Scipion = Corneille.
Les dix-septiémistes vont immédiatement comprendre tout ce qu’a de révolutionnaire cette approche à laquelle nous invite le témoignage de plusieurs écrivains parfaitement au courant des mœurs théâtrales de leur temps (cf. dans ce site, rubrique A LIRE EN PRIORITE, Denis Boissier : « Boileau, d’Aubignac, La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière » ; rubrique ACTUALITE, Hugues Héraud : « La preuve historique qu’exigent les moliéristes, la voici ! »).
Pour clore son intervention, M. Boissier nous a appris que Boileau lui-même, dans son commentaire de sa Satire à Monsieur de Molière (celle où il le vante pour sa fertile veine et lui demande où il trouve la rime), avoue qu’il a prêté à Molière une facilité pour écrire un vers et pour rimer qu’il n’avait pas parce qu’il était question de le louer et de lui faire plaisir. Ainsi s’effondre la légende d’un Molière improvisateur et poète de génie… « Ce jugement de Boileau, qui était le mieux placé pour savoir qui était Jean-Baptiste Poquelin, on se garde bien de nous le faire connaître », s’est contenté d’ajouter M. Boissier avant d’être vivement applaudi.
Jean-Laurent Cochet, le comédien et metteur en scène si apprécié, est arrivé essoufflé de son célèbre cours d’art dramatique, qui se tient non loin de l’Opéra, pour nous parler de « ce parti pris agaçant des universitaires français de croire que tout sépare les pièces de Molière et celles de Corneille ». En toute modestie M. Cochet, qui a passé sa vie à apprendre ces pièces, à les aimer et à les offrir en spectacle au plus grand nombre, a reconnu « n’avoir jamais rencontré cette frontière que l’on dit infranchissable entre Molière et Corneille ». Au contraire, nous récitant des vers signés de ces deux artistes complémentaires du théâtre, M. Cochet a bien fait sentir qu’une même respiration les parcourait et que « c’est une stupidité que de répéter, parce que tout le monde croit devoir le répéter, qu’un vers de Molière ne se dit pas comme un vers de Corneille !» Ayant cité plusieurs noms de comédiens célèbres qui partageaient sa conviction d’homme de théâtre, M. Cochet a réaffirmé qu’une même âme assemble les alexandrins du Menteur et du Misanthrope que, pour des raisons non littéraires, on tient absolument à opposer. L’auditoire dans lequel on pouvait apercevoir Patrice Kerbrat, sociétaire de la Comédie-Française, et Delphine Peras, journaliste à L’Express, a chaleureusement plébiscité Jean-Laurent Cochet pour avoir dit sur le devant de la scène ce que beaucoup de comédiens pensent en coulisses.
Comme toujours, c’est avec verve et causticité que Franck Ferrand a mené cette soirée à son terme, promettant à l’assistance conquise que cette rencontre était un nouveau jalon dans le long combat qui, lentement mais sûrement, sort l’Affaire Corneille-Molière du cachot où la Sorbonne l’a reléguée, et lui donne la possibilité d’être étudiée et acceptée par tous, « non seulement parce que cette affaire ouvre de nouvelles perspectives intellectuelles, mais aussi pour cause d’utilité publique car elle nous force à perdre quelques-uns de ces préjugés qui encombrent depuis trop longtemps nos croyances. »
L’Association cornélienne de France a offert à chacun une synthèse d’une quinzaine de pages sur les dernières avancées de ceux qui, sous le nom de cornéliens, continuent le combat inauguré en 1919 par le poète et érudit Pierre Louÿs.
Pour en savoir plus :
AVRIL 2009
TOUT SAVOIR SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE
DE
DENIS BOISSIER
Eric LEDONVIR
Ceux que l’affaire Corneille-Molière intéresse, agace ou passionne attendaient ce livre depuis longtemps. Quelques rares amateurs avaient eu la chance de pouvoir le découvrir dans l’édition hors commerce qu’en avait fait, en avril 2008, l’Association cornélienne de France. Au fil des mois, les lecteurs qui escomptaient l’acheter en librairie ont désespéré du joug du socialement correct que subit le monde de l’Edition.
Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière expose la thèse la plus dérangeante jamais argumentée sur Molière, ou, pour être plus précis, sur ce point d’histoire littéraire et politique que constitue la création d’une cinquantaine de pièces en tous genres écrites par une seule plume, mais sous deux noms. Il a fallu s’y résoudre : aucun éditeur parisien ne veut se mettre à dos ceux qui, parmi leurs confrères, profitent au maximum du "Molière business".
Avec une rigueur décapante et une équitable lucidité M. Boissier présente l’ombre et la lumière, la satire et le tragique, le vénal et le sublime chez Pierre Corneille. Nous avons enfin accès au recto et verso d’une même médaille à l’effigie du plus méconnu et du plus mal-aimé de nos grands auteurs. Quant à Molière, M. Boissier entreprend envers lui une démythification méthodique et vigoureuse qui surpasse même le Napoléon tel quel (1673) du regretté Henri Guillemin.
Ce livre, il fallait oser l’écrire. Il va nous falloir maintenant oser le lire. Hélas, chez tout lecteur non suffisamment préparé, la pertinence intellectuelle peut facilement être prise pour de l’impertinence, d’autant que M. Boissier a entrepris, pour donner encore plus d’historicité à sa démonstration, d’ôter sa perruque et sa particule à ce siècle que l’on dit classique, et qui, enfin débarrassé de ses fards et de sa bienséance, se révèle être terriblement hypocrite, comme à jamais piégé dans un filet de convenances étroites et basses (songeons à cet « honnête homme » qui n’a jamais existé mais auquel rêvent tous les historiens ingénus).
Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière doit sa remarquable concision et sa densité au fait qu’il est, en quelque sorte, le récapitulatif des arguments, faisceaux d’indices et preuves que M. Boissier a accumulés et développés dans son Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille, une somme de mille pages que l’Association cornélienne de France a éditée hors commerce en 2007, et qui, malgré son caractère iconoclaste, ne s’appuie que sur des ouvrages de spécialistes (plus de 750). Le grand mérite de M. Boissier c’est d’avoir, le premier, présenté les biographies conjointes de ces deux artistes, principe directeur qui montre combien leurs trajectoires se rencontrent, se recoupent, se complètent, s’agrègent l’une à l’autre. Bien que construite comme une enquête qui révèle au fil des pages sa complexité, la somme de M. Boissier a été refusée par les grands éditeurs. Eh oui ! mon bon Monsieur, la société dans laquelle nous vivons interdit de publier "contre" Molière, idole de tous ceux qui prennent leur désir pour la réalité. Comme si M. Boissier était "contre" Molière ! Personne ne l’aime autant que lui. Il l’aime avec lucidité et compréhension, comme sans doute Pierre Corneille lui-même l’aimait.
Mais en France, Molière est passé Roi. Il y a trouble de l’ordre public si l’on expose la vérité historique sur Molière, surtout si les arguments et les documents mis en avant convainquent tout à fait. Ce refus des éditeurs parisiens est on ne peut plus significatif du malaise que suscite l’affaire Corneille-Molière auprès de ceux, si nombreux, qui ne veulent rien changer au doux confort intellectuel qui est le leur.
Afin de contourner la "bienséance sorbonnienne" (l’expression circule dans les couloirs de Paris-IV), M. Boissier décida de faire connaître l’essentiel de ses découvertes sous la forme d’un livre de trois cents pages, qui est, pourrait-on dire, la version tout public de sa magistrale somme. Mais cet ouvrage aussi a fait peur aux éditeurs, lesquels, dans le même temps, refusaient le Qui a écrit Tartuffe ? de l’universitaire Dominique Labbé. Si M. Labbé – que les lecteurs de notre site connaissent – s’est finalement résolu à faire éditer son manuscrit au Québec (Editions Monière-Wollank, 2009), M. Boissier a préféré utiliser les avantages d’internet et proposer Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière sous la forme d’un PDF (voir la page d’accueil du site corneille-moliere.org).
Désormais, tous ceux qui veulent faire acte de résistance intellectuelle peuvent d’un simple "clic" s’offrir le plaisir d’être étonné à chaque page (si, je vous assure). Il faut – c’est un devoir de lettré – lire et relire la démonstration de M. Boissier afin d’effacer de notre esprit tous les clichés sur Corneille, Molière, Lully, Boileau et Louis XIV – clichés qui, dès notre plus jeune âge, n’ont cessé de nous aveugler.
Pour qui douterait qu’une autocensure gangrène l’Edition française, voici l’avis d’un lecteur d’un éditeur parisien qui a refusé la publication. Constatons que ce compte-rendu, qui se veut une fin de non-recevoir, ne cesse de mettre en avant les qualités et les mérites de l’ouvrage de M. Boissier. Voici cette fiche qui n’avait pas vocation de nous parvenir :
LECTEUR d’EDITEUR
Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière, Denis Boissier, Histoire littéraire.
Postface de Dominique Labbé.
Résumé : « Chacun connaît ces dessins qui se présentent différemment selon que l’on regarde leurs zones noires ou blanches. Soudain, deux profils noirs apparaissent où l’on n’apercevait que la découpe d’un vase blanc. Il en est de même avec Molière. La thèse officielle, peaufinée depuis cent cinquante ans, est cohérente… tant que l’on ne s’avise pas d’en dénombrer les incohérences et qu’on ne regarde pas attentivement ses zones d’ombres. A ce moment-là un autre tableau apparaît. Ce n’est plus seulement Molière qui est devant nous, mais deux profils qui se font face : celui de Pierre Corneille et celui de Louis XIV. » Et c’est à cette entreprise iconoclaste qui consiste à démasquer l’identité réelle de Jean-Baptiste Poquelin que s’attelle Denis Boissier, dans les pas de Pierre Louÿs notamment, qui l’un des premiers enquêta sur ce qu’il supposait être une gigantesque mystification littéraire. Molière Bouffon du Roi et instrument de son absolutisme. Molière entrepreneur de spectacles. Molière ni épistolier, ni bibliophile, quasi illettré de fait, de qui aucun texte autographe ne subsiste. Molière que son époque ne considère jamais comme un auteur (notion encore floue à l’époque du point de vue juridique). Molière donc, prête-nom du grand Corneille, lequel, alors délesté du carcan de sa gloire, peut à loisir se livrer à la satire par le biais de la comédie, en négligeant les règles aristotéliciennes. Les assertions frondeuses ont de quoi faire frémir les hagiographes d’un des représentants les plus réputés de la langue française. Et l’universitaire n’est pas le premier à vouloir déboulonner le grand homme du socle où l’ont fixé la postérité truquée et les dogmes universitaires confis dans leurs certitudes comme dans leur souci de générer un culte national. Pourtant, la mise en examen est légitime, si l’on en croit les témoignages et preuves diverses que Denis Boissier accumule ici avec une logique implacable. Et la moindre n’est pas le calcul scientifique de la distance intertextuelle dans le corpus Corneille-Molière, dont Dominique Labbé atteste la fiabilité dans sa postface, rappelant que le corpus Ajar-Gary a fourni un excellent terrain d’analyse concernant ce programme informatique. Incohérences dans la vie et l’œuvre de Molière, coïncidences ayant trait aux dates, ayant trait au style (pourtant unique et reconnaissable chez Corneille), allusion en filigrane, confessions à demi-mot, l’auteur place côte à côte les faits troublants, démontant un à un les rouages du mythe et démontrant par A+B que le grand Molière des manuels scolaires n’est qu’un vulgaire trompe l’œil, un « Molière made in Sorbonna », propos « blasphématoires » que la doxa n’est pas encore prête à faire sienne.
Avis : Les enquêtes ayant trait à l’histoire littéraire et ses zones d’ombres ont toujours la saveur de l’audace, celle de la recherche séditieuse qui ne se contente pas des vérités fixées une fois pour toutes. De plus, Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière, véritable somme comme l’indique le titre, plonge ses racines dans un propos qui trouve rapidement sa légitimité. L’ouvrage est en effet rigoureusement construit, l’appareil critique est riche et utilisé à bon escient, les preuves "à charge" sont dûment accumulées et l’auteur les fait habilement entrer en correspondances, les arguments sont convenablement étayés, le style est limpide. Mais il ne faut pas perdre de vue que le texte est le « condensé des arguments » que Denis Boissier a présenté dans sa thèse, et, en tant que tel, il conserve dans une certaine mesure la rigidité de la démarche universitaire. Celle-ci n’est nullement blâmable en soi, bien au contraire, mais il se trouve que l’histoire littéraire est déjà malheureusement peu "vendeuse" et elle l’est encore moins quand elle n’est pas vulgarisée ou romancée à l’extrême.»
Désolant mais édifiant, non ?
Mercredi 10 juin 2009
Dans le cadre du Mois Molière
L’affaire Molière-Corneille :
Fausse polémique ou vrai scandale
Débat animé par Patricia Bouchenot-Déchin
Avec Philippe Beaussant, de l’Académie française
Franck Ferrand et Christophe Mory
Corneille a-t-il écrit les pièces de Molière ? Si Franck Ferrand auteur entre autres de L’Histoire interdite, révélations sur l’histoire de France (Tallandier, 2008) en est persuadé, Christophe Mory, auteur de Molière (Gallimard, folio-biographie, 2007) est convaincu du contraire. Quant à Philippe Beaussant, auteur de nombreux ouvrages sur cette époque et co-fondateur du Centre de musique baroque de Versailles, il semble avoir son idée sur la question…. Tous trois, preuves à l’appui, sauront-ils mettre un terme à cette affaire ?
Malgré une petite pluie fine désobligeante qui, ce mercredi 10 juin 2009, incitait chacun à rester chez soi, près de quatre cents personnes se sont rendues à 17 heures dans la grande salle de l’Université Inter-Age de Versailles, la ville sans âge comme le sait tout amateur d’Histoire. En quelques minutes la salle fut remplie et l’on sut que cette rencontre amicale allait aussi être une rencontre au sommet puisque l’on remarqua dans le public plusieurs personnalités férues de ces questions littéraires ou historiques qui, selon la façon dont on les aborde, offrent un tout autre sens à ce qui est communément appelé le sens de l’Histoire…
Face à ce public composé pour une belle part des membres de l’Académie des Sciences Morales, des Lettres et des Arts de Versailles et d’Ile-de-France, de quelques historiens curieux de tout et de nombreuses dames sensibles qui ont fait de Molière l’icône de leur citoyenneté versaillaise, s’installèrent les débatteurs. Côté jardin, Messieurs Philippe Beaussant, de l’Académie française, et le biographe Christophe Mory ; côté cour, l’ « écrivain d’Histoire » Franck Ferrand. Au centre, si l’on peut dire, l’élégante animatrice de cette discussion tant attendue, Patricia Bouchenot-Déchin.
Cette rencontre qui allait emprunter autant au débat contradictoire qu’à l’aimable conférence, s’inscrivant dans le programme étonnamment chargé du Mois Molière (près de deux cents spectacles et rendez-vous culturels en 30 jours), bénéficia de la présence de M. François de Mazières, maire de Versailles, venu remercier ceux de ses concitoyens qui avaient répondu à l’appel lancé par cette dixième édition du Mois Molière. Après avoir évoqué l’importance pour la ville de Versailles de s’ouvrir à tous les aspects de la culture et du patrimoine, il a souhaité que le débat Corneille-Molière qui, de plus en plus, suscite polémiques et expertises, soit l’occasion pour les deux camps adverses de développer toujours plus le sens de la tolérance et le goût de la remise en question.
Puis Mme Bouchenot-Déchin prit la parole et, en tant qu’organisatrice et animatrice de cette rencontre, elle eut le plaisir d’expliquer, avec une ironie pleine de tact, ce que pouvait avoir de "révolutionnaire" la question Molière-Corneille. Alternant sérieux et sens du paradoxe, elle a su amadouer ceux qui parmi les spectateurs ne souhaitaient pas que l’on remette en cause la suprématie de Molière, et apprivoiser ceux qui attendaient que certaines vérités historiques soient rappelées et confirmées. Chacun put ainsi constater que Mme Bouchenot-Déchin avait créé bel et bien un des événements majeurs du Mois Molière et, historiquement, qu’elle était celle qui aura fait la démonstration qu’il est possible à Versailles – surtout à Versailles – d’envisager, avec l’ouverture d’esprit nécessaire, toutes les hypothèses historiques. Remercions-la d’avoir eu cette audace, et plus encore cet amour pour toutes les vérités.
Et le choix de Mme Bouchenot-Déchin fut judicieux. Rarement on vit et entendit débatteurs plus élégants dans leurs modestie naturelle et plus aimables dans leurs propos. Pas un mot désobligeant, pas une seule remarque déplacée. La courtoisie l’emporta toujours sur le parti pris ou le préjugé. Chacun eut à cœur de comprendre le raisonnement opposé au sien. D’entrée de jeu, l’historien de Versailles Philippe Beaussant reconnut ne pas avoir d’arguments majeurs contre la thèse de l’association Corneille-Molière, si ce n’est qu’il ne voyait pas pourquoi Corneille, poète chrétien, aurait collaboré avec Molière qui était, de l’avis de ses contemporains, pour le moins un libertin. L’historien Franck Ferrand répondit que rien n’était moins établi que l’équation Corneille = poète chrétien, que de nombreux indices contredisaient tout à fait. M. Beaussant admit volontiers que Corneille avait à la fois les compétences techniques et la polyvalence intellectuelle suffisantes pour aider Molière dans l’exercice de son « emploi » auprès du Roi et, pour le plaisir de tous, rappela comment était née, en 1671, la comédie-ballet de Psyché. Celle-ci obtint à la Cour, mais aussi à Paris, un triomphe qui consacra, si l’on peut dire, l’association Corneille-Molière, à laquelle, pour l’occasion, s’était jointe l’association Quinault-Lully.
L’écrivain Christophe Mory, auteur d’une récente biographie de Molière, avec un humour complice et un plaisant sens de l’anecdote a présenté un Molière à la fois très humain et légendaire, captivant l’auditoire avec la fameuse histoire de la "malle de Molière", laquelle aurait contenu tous les manuscrits de Molière mais aurait, vers 1820, disparu à jamais parce que l’ex-Bibliothèque Impériale n’aurait pas compris la donation "miraculeuse" que cette malle représentait et, en renvoyant son propriétaire (un paysan de Feucherolles, dit-on), n’aurait pas su saisir l’opportunité de résoudre enfin le "Mystère Molière".
Sans vouloir tout à fait détruire les espoirs romanesques de son interlocuteur, M. Ferrand n’eut aucune difficulté à démontrer que cette "malle de Molière" ne reposait sur aucun fait historique. C’est à ce moment qu’intervint l’invité surprise de M. Ferrand. Nous ne l’avions pas encore mentionné pour créer chez notre lecteur le même effet de surprise, M. Ferrand avait eu la bonne idée, sachant qu’il aurait deux contradicteurs, de s’adjoindre le concours de Denis Boissier afin d’équilibrer le débat. Mme Bouchenot-Déchin avait donc, avec M. Ferrand, présenté M. Boissier, rédacteur en chef du site officiel de l’Affaire Corneille-Molière et auteur d’une thèse de mille pages intitulée Molière, Bouffon du Roi et prête-nom de Corneille. Installé au premier rang, M. Boissier expliqua, hélas sans micro, que l’anecdote de la "malle de Molière" était une plaisanterie de salon faite par « le vaudevilliste Victorien Sardou pour taquiner son beau-père Eudore Soulié ». Celui-ci avait été chargé en 1863, par le ministre de l’Education publique, d’établir une biographie officielle de Molière et, malgré d’ardentes recherches, n’avait jamais retrouvé le moindre manuscrit de la main de Molière, et pour cause, disaient les mauvaises langues...
M. Mory a ensuite expliqué sa vision de Molière, lequel pouvait être comparé à une sorte de « surintendant des plaisirs du Roi ». Pour lui, rien n’empêche de croire que Molière ait eu les capacités intellectuelles pour faire face à toutes les contraintes d’une carrière d’auteur dramatique. Toutefois, s’adressant directement à l’auditoire, il confessa qu’il était tout de même extraordinaire que Molière ait pu être à la fois un comédien qui jouait les plus longs rôles, un metteur en scène prolifique (M. Ferrand précisa aussitôt : « Pas loin de 130 pièces ! »), un directeur de théâtre infatigable (M. Ferrand : « Environ 2500 représentations ! »), un valet de chambre qui assistait aussi souvent que nécessaire au lever (très matinal) du Roi et enfin « l’organisateur de toutes les distractions de Sa Majesté ». L’auditoire reconnut avec M. Mory que cela faisait beaucoup d’activités pour un seul homme…
M. Franck Ferrand, qui depuis longtemps défend la thèse jadis proposée par Pierre Louÿs et aujourd’hui développée par les rédacteurs du site corneille-moliere, a axé sa démonstration sur ce fait historique indéniable : sous Louis XIV, « presque toutes les comédies étaient écrites à plusieurs plumes, et les vedettes de la scène étaient les prête-noms d’auteurs ». Sans le partenariat de célèbres comédiens, les auteurs étaient condamnés au silence puisque la censure et ce que l’on nommait la « bienséance » régentaient alors l’art et les mœurs.
M. Mory fit prendre un nouveau tournant à cette discussion qui avait posé le décor en pénétrant dans les coulisses du « Grand Siècle » lorsqu’il aborda la question de la paternité des œuvres de Molière sous un angle plus subjectif. M. Mory, qui a l’expérience des planches, fit remarquer que le style de Molière répond à « une respiration très particulière, celle d’un homme qui bégaie. Ses répliques sont remplies de "mais…", d’une multitude de petits mots qui lui permettaient de contrôler son bégaiement… ». Et M. Mory de nous confier que s’il a fait ainsi attention à la respiration saccadée des répliques de Molière c’est qu’il souffre lui-même de bégaiement. C’est à ce moment que M. Boissier, prenant pour la seconde fois la parole, apporta cette nécessaire précision : « Pierre Corneille aussi souffrait d’un défaut d’élocution. Plusieurs témoignages l’attestent et Corneille lui-même en a fait l’aveu dans l’Excuse à Ariste. » Une houle de surprise parcourut la salle.
Le débat multipliant anecdotes, précisions et arguments la durée impartie à cette instructive rencontre fut vite dépassée. Mme Bouchenot-Déchin rappela à chacun, en guise de conclusion conciliatrice, combien il était difficile de trancher avec certitude une question qui se révèle toujours plus complexe à mesure qu’on la comprend mieux, et que le caractère sacré de ces deux grands artistes que furent Molière et Corneille, ou Corneille et Molière, valait tous les efforts de ceux qui, historiens ou écrivains, comédiens ou metteurs en scène, tentent de comprendre et d’expliquer comment les choses se sont passées voici maintenant près de 350 ans.
Charles-Xavier Fortay
Octobre 2009
PARUTION DE L’OUVRAGE
SI DEUX ET DEUX SONT QUATRE
MOLIÈRE N’A PAS ÉCRIT DOM JUAN
de Dominique Labbé
Au XVIIe siècle, le théâtre français a connu une floraison exceptionnelle. A cette époque, la majorité des pièces ont été présentées par des "comédiens poètes". Ces acteurs achetaient des textes aux écrivains et les revendaient aux troupes. Ils les mettaient en scène puis, en cas de succès, ils les publiaient sous leur nom.
Le livre explique les raisons de ce système du comédien poète, prête-nom d’un grand auteur, et la manière dont les troupes de théâtre fonctionnaient.
Il dévoile l’identité de l’écrivain qui a composé Le Misanthrope, Le Tartuffe, Dom Juan, L’Avare, Le Bourgeois gentilhomme et toutes les grandes pièces présentées sous le nom du plus illustre des comédiens poètes : Molière…

Le commentaire de Denis BOISSIER :
En 1923, dans son livre sur Le Premier Tartuffe, le moliériste Gustave Charlier écrivait : « Espérer, sur Molière et son œuvre, des révélations imprévues, c’est venir trop tard depuis un siècle qu’il y a des "moliéristes" et qui écrivent. Tout est dit sur ce beau sujet. » (p. 70). Près de cent ans plus tard l’on mesure combien cette affirmation était naïve. Faut-il que la suffisance soit assez puissante chez certains pour leur donner à croire que tout a été dit sur le XVIIe siècle et sur Molière !
Heureusement, certains ouvrages apportent des démentis aux simplifications abusives et remettent en cause nos préjugés modernes. Le dernier en date est Si deux et deux sont quatre Molière n’a pas écrit Dom Juan de l’universitaire Dominique Labbé, chercheur à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Spécialiste dans la statistique appliquée au langage, il s’est fait connaître en 2002 pour avoir établi à l’aide du calcul intertextuel que seize pièces signées Molière étaient de Pierre Corneille. Depuis, M. Labbé n’a cessé d’étudier les pratiques théâtrales du XVIIe siècle ainsi que les faits sociaux qui ont conditionné ces pratiques. Son essai paru aux Editions Max Milo (Paris, 2009) dévoile tout un pan occulté : l’usage généralisé du prête-nom. Cette étude est essentielle puisque « durant la seconde moitié du XVIIe siècle, environ six pièces de théâtre sur dix – et dix comédies sur onze – ont été présentées sous le nom d’un comédien ou de manière anonyme. » (p. 204).
Presque toujours, les auteurs apposaient fièrement leur signature sur les tragédies qu’ils écrivaient. En revanche les comédies étaient un genre honni par l’Eglise et déconsidéré par les intellectuels d’alors. Certes, les comédies rapportaient autant d’argent, sinon plus, que les tragédies, mais aucun écrivain ne voulait se voir associé à des succès plébéiens qui fermaient les portes de l’Académie française et les salons aristocratiques les plus en vue. Cependant comme les écrivains aussi doivent vivre, leur restait la solution de s’associer avec des comédiens qui assumeraient à leur place la responsabilité des nouvelles comédies. "Intouchables" en raison de leur profession, les comédiens ont servi de "prête-noms" à des auteurs que les mœurs de leur époque condamnaient à être « des plumes de l’ombre » pour les comédies, ainsi que les définit M. Labbé. Les comédiens à double chapeau étaient, quant à eux, appelés « comédiens-poètes ».
Si deux et deux sont quatre Molière n’a pas écrit Dom Juan nous fait pénétrer dans les coulisses des trois grands théâtres parisiens. Le statut de "comédien-poète" – autrement dit prête-nom théâtral – s’explique si l’on accepte de voir le XVIIe siècle tel qu’il fut et non tel que nous l’imaginons. En ce temps-là, une troupe n’avait pas de personnalité juridique. Les comédiens étaient dans l’obligation de déléguer un des leurs pour représenter leurs intérêts et signer les contrats avec les auteurs. L’on ne s’étonnera pas de constater que, presque toujours, c’est le comédien le plus riche qui est l’« apporteur » de pièces nouvelles, on disait aussi l’« économe », c’est-à-dire le gérant.
Parce qu’il sait ce qu’ont de dérangeant pour les moliéristes les usages théâtraux de cette époque – qu’aucun historien ne songerait à nier – M. Labbé n’a de cesse de répéter cette vérité historique : « Les deux tiers des pièces nouvelles et la quasi-totalité des comédies ont été présentés de manière anonyme ou sous le nom d’un comédien. Le système des comédiens poètes était donc massivement utilisé. » (p. 146). En effet, chaque troupe avait son (ou ses) comédien(s)-poète(s). Les moliéristes, se refusant à toucher à l’image de marque de Molière, se sont toujours contentés d’écrire, comme Georges Mongrédien : « Il est probable que, plus d’une fois, nos comédiens-poètes ne furent que des prête-noms ou, parfois, d’humbles collaborateurs d’auteurs qui ne voulaient pas livrer leur nom à la médisance publique à propos de bagatelles. » (La Vie quotidienne des comédiens au temps de Molière, 1966, p. 195). Mais bien sûr, pour eux Molière fait exception à la règle. Pourtant, ainsi que M. Labbé le démontre, le comédien prête-nom de la troupe du Palais-Royal fut Molière, à la fois régisseur, vedette et trésorier le plus solvable.
L’usage du prête-nom était tellement la norme que les vedettes de l’époque (Champmeslé, Hauteroche, Poisson, Beauregard ou Villiers) profitaient de leur position stratégique pour traiter avec l’auteur au mieux des intérêts de la troupe qu’ils représentaient. Que pouvait faire l’auteur face à des comédiens unis ? S’entendre au mieux avec son prête-nom, établir avec lui des rapports d’amitié, ou du moins, d’estime partagée. Et le comédien prête-nom partageait (à parts plus ou moins égales) avec l’auteur les gains qui n’auraient dû revenir qu’à ce dernier.
Pour étayer sa démonstration, M. Labbé s’appuie principalement sur le Registre qu’a tenu La Grange. Bras droit de Molière de 1659 à 1673, soit durant toute la carrière de son "patron", La Grange a inscrit le nom « Molière » pour chaque « pièce nouvelle » que ce dernier apportait à ses compagnons. Pour les moliéristes c’est la "preuve" que Molière est l’auteur de "ses" pièces, alors que c’est seulement la preuve que La Grange suivait le protocole de sa profession. De la même manière, La Grange indique A.-J. Montfleury pour la comédie Le Comédien poète (1673), alors que le livre de caisse précise que la somme remise à l’auteur a été partagée entre Montfleury et… Thomas Corneille, frère cadet du grand Corneille.
Pour La Comédie sans titre (1683), La Grange inscrivit comme auteur Poisson, l’un des farceurs les plus réputés de l’Hôtel de Bourgogne. Poisson n’a jamais été un auteur, d’ailleurs lui-même avouait dans la Préface du Poète basque (1668) ne « presque pas savoir lire ». La Grange connaissait bien le véritable auteur Edme Boursault, qui confessera dans son « Avertissement au lecteur » de l’édition de 1694 de La Comédie sans titre : « Monsieur Poisson, que je priais de la mettre sous son nom, pour quelques raisons que j’avais et qui ont cessé, eut assez de scrupule pour ne vouloir être que l’économe d’un bien dont je lui avais abandonné la propriété. »
L’exception qui confirme la règle : par mégarde ou parce que Thomas Corneille était le fournisseur régulier de la troupe du défunt Molière, La Grange a marqué le nom de Thomas Corneille pour La Dame invisible (1684) alors que cette pièce fut jouée et sera publiée sous le nom du comédien Hauteroche. Dans la gazette du Mercure Galant qu’il co-dirigeait, Thomas Corneille lui-même préféra en attribuer la paternité à Hauteroche qui lui servit plusieurs fois de prête-nom. Donc, officiellement Hauteroche en est l’auteur, et c’est ainsi que le présentent au XVIIIe siècle les principaux historiens du théâtre, qui ne connaissaient pas le Registre de La Grange. Ainsi, durant sa belle carrière, Hauteroche, à l’instar de Molière, aura été crédité de nombreuses pièces dont il assurait la création et le succès, et qu’il a publiées sous son nom, comme le firent toutes les vedettes de la comédie.
Lorsqu’on a en tête cette pratique qui protégeait les auteurs contre les sanctions de l’Eglise, de la Sorbonne et du Pouvoir, l’on comprend que Molière eut cinq fois plus de raisons que certains de ses confrères d’être l’ « économe » de sa troupe car il fut, nous rappelle D. Labbé, « comédien, valet de chambre du roi, bourgeois, faux noble et riche financier. » (p. 18). Et de conclure : « les 28 mentions – "Pièce nouvelle de M. de Moliere" – portées par La Grange dans son registre – ne signifient pas que Molière a écrit une seule ligne des pièces présentées sous son nom, mais simplement qu’il en a été l’apporteur, comme A.-J. Montfleury et Hauteroche étaient les apporteurs du Comédien poète et de la Dame invisible ; Poisson, celui de la Comédie sans titre de Boursault ; Champmeslé, celui de La Fontaine ; Beauregard, celui de Le Clerc, etc. » (p. 143).
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner, comme le font certains, que sur le Registre de La Grange, le nom de Molière apparaisse seul pour Psyché (1671), écrite pour l’essentiel par Pierre Corneille.
Pour éviter de mettre en doute la paternité des œuvres de Molière, les moliéristes ont établi une équation aussi commode qu’inexacte : comédien-poète = auteur. Mais M. Labbé, comme tous les historiens un tant soit peu lucides, propose une équation plus juste : comédien-poète = prête-nom.
Il n’y aurait pas Molière, jamais les dix-septiémistes n’auraient opté pour une équivalence aussi peu avérée ni ne s’en seraient contentés. Mais aucun d’eux n’avait envie de déchanter sur "l’exception Molière". Aujourd’hui, la question de l’ « auctorialité » est certes de plus en plus débattue (cf. par exemple, Alain Brunn, site www.fabula.fr, « Atelier de théorie littéraire : auteur, auctorialité) mais elle reste théorique et n’impose pas aux spécialistes de sauter le pas et d’appeler un auteur, un auteur ; un comédien, un comédien – et un "comédien-poète" un prête-nom.
Toutefois, les mentalités universitaires évoluent. A été enfin prise la décision d’attribuer les pièces du "comédien-poète" Villiers à l’écrivain Donneau de Visé. Mais pas question, pour l’heure, de s’attaquer au corpus moliéresque et de rendre à Corneille ce qui lui appartient. Pourtant, comme le souligne M. Labbé, « en s’associant à Molière, P. Corneille a suivi la voie normale qui voulait que ses comédies soient présentées au public par un comédien poète. […] Entre 1659 et 1673, il a présenté sous son nom neuf tragédies et, sous le nom de Molière, au moins dix-huit comédies, y compris Psyché. » (pp. 143 et 147).
Récemment, un internaute prénommé Alban écrivait sur un blog à prétention littéraire : « De toutes ces polémiques qui me passionnent les unes et les autres, celle qui me trouble le plus concerne Molière. Comment deux personnes ont-elles pu ainsi tromper leur public de façon si constante? … Et comment le vieux Corneille a-t-il pu accepter de sacrifier une part de sa notoriété à son ami Molière ? ». Bien entendu, jamais le « vieux Corneille » et le jeune Molière n’ont voulu ni même pensé « tromper leur public » : ils ont seulement fait comme tous leurs confrères.
La pratique institutionnalisée du prête-nom théâtral explique aussi qu’il n’y ait jamais eu, sous Louis XIV, d’« affaire Corneille-Molière ». Cette « affaire », apparue en 1919 grâce aux recherches du poète et érudit Pierre Louÿs, ne pouvait être que le fait d’un siècle qui avait sur la question de l’attribution de paternité une exigence qui n’était en aucun cas celle du « Grand siècle ». Cette exigence de clarté et de vérité, qui depuis n’a cessé de grandir, permettra sans doute au XXIe siècle d’attribuer enfin l’essentiel du théâtre moliéresque à Pierre Corneille.
Pour M. Labbé et pour tous les défenseurs de la thèse de l’association Corneille-Molière, Molière fut de 1658 à 1673 le prête-nom de Pierre Corneille afin de lui éviter les désagréments de la censure, la réprobation de l’Eglise et le jugement sévère de ses confrères de l’Académie française. C’était aussi pour Corneille le seul moyen de se procurer un revenu que sa carrière de dramaturge tragique ne lui offrait plus suffisamment depuis 1652. « Un examen impartial de la vie de Molière et des témoignages de ses contemporains conduit à quatre conclusions, constate M. Labbé. Premièrement, il n’existe aucun manuscrit de Molière et aucune attestation de sa supposée activité créatrice, aucun témoignage d’un de ses contemporains qui l’ait vu écrire. Matériellement, il n’avait pas le temps de le faire et il ne s’est jamais comporté en écrivain. Deuxièmement, dès le début de la carrière de Molière à Paris, des rumeurs ont couru sur la paternité des œuvres qu’il présentait. En revanche, aucun des textes – écrits du vivant de Molière et cités par les gens qui veulent voir en lui un écrivain – ne prouve qu’il a écrit une ligne des comédies présentées sous son nom. Troisièmement, Molière a souffert d’un ostracisme de la part de gens comme Boileau, La Fontaine, Racine ou Mme de Sévigné. Cette dernière adorait Corneille, citait énormément les pièces de Molière, mais elle n’a, apparemment, jamais reçu ce dernier à sa table, contrairement au couple Champmeslé par exemple. Cet ostracisme des "beaux esprits" serait incompréhensible si Molière était le grand écrivain que l’on croit aujourd’hui. En revanche, il s’expliquerait si l’on considère les activités financières de Molière, si l’on se souvient que celui-ci prétendait être noble et si l’on admet qu’il était un comédien poète, c’est-à-dire le prête-nom d’un grand écrivain. Enfin, plusieurs contemporains bien informés ont désigné P. Corneille comme étant l’auteur de certaines pièces de Molière. » (p. 63).
Ces contemporains qui dévoilèrent à demi-mot la collaboration de ces deux artistes complémentaires ont pour nom Boileau, d’Aubignac, La Fontaine, mais aussi Thomas Corneille dans la préface de 1692 du Festin de Pierre, sans oublier l’éditeur du Dépit amoureux, dès 1662…Sur ces points, les démonstrations de M. Labbé recoupent les nôtres (cf. rubrique A LIRE EN PRIORITE : « Boileau, d’Aubignac, La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière ») C’est d’ailleurs un des grands mérites de Si deux et deux sont quatre Molière n’a pas écrit Dom Juan – outre une analyse lucide de l’institution du prête-nom – que de proposer ou de rappeler un grand nombre d’arguments qu’a mis en lumière l’affaire Corneille-Molière. Cet ouvrage est donc indispensable à ceux qui récusent la vision superficielle des « dévots de Molière » et acceptent les spécificités d’un milieu théâtral qui, par un perpétuel jeu de cache-cache mais aussi d’ombres et de lumières, a donné Cinna, Lustucru, Tartuffe, Le Baron de la crasse ou Phèdre. Nous laissons à Dominique Labbé le dernier mot : « La collaboration entre P. Corneille et Molière s’inscrit dans ce système et elle n’a rien d’extraordinaire. La croyance si répandue en un Molière "grand écrivain" s’explique d’abord par l’ignorance de cette caractéristique particulière du théâtre français sous Louis XIV. L’explication réside également dans les légendes qui, depuis près de trois siècles, ont brouillé les images de Molière et de Corneille. La première a transformé un homme de cour – bourgeois gentilhomme, riche financier et comédien prête-nom – en un grand écrivain bohême et contestataire. La seconde a fait de l’inventeur de la prose rimée et de la comédie moderne, un auteur ennuyeux, archaïque et tout occupé de conflits moraux compliqués. Ces préjugés sont si prégnants qu’ils empêchent les lecteurs contemporains de voir tout ce que les deux œuvres ont en commun. L’explication réside enfin dans un travers propre à beaucoup de littéraires français qui se comportent comme La Fontaine avec Mme Colletet : ils se fabriquent des idoles qu’ils entourent d’encens et de sottises solennelles ; ils se moquent de ceux qui ont l’outrecuidance de leur signaler leur erreur. » (p. 175).
[Lire aussi, rubrique L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE, le chapitre de Dominique Labbé « Le comédien prête-nom d’un grand écrivain », extrait de son ouvrage Si deux et deux sont quatre Molière n’a pas écrit Dom Juan (2009)]
MAI 2010
LE BEAU MOLIÈRE NOUVEAU
CUVÉE LA PLÉIADE 2010
Denis Boissier
Ces quelques réflexions sur le beau Molière nouveau, cuvée La Pléiade 2010, afin que le politiquement correct ne l’emporte pas dans le débat sur l’identité exacte de Molière :
• Le présupposé fondateur de MM. Forestier et Bourqui est que Molière est un « poète mondain » et un « galant homme », parfaitement adapté au public des happy few de la Cour. Constatons que c’est une vision très réductrice qui se heurte aussitôt à des contradictions sans nombre. MM. Forestier et Bourqui eux-mêmes sont obligés d’en convenir : « On pourrait se demander comment, à peine revenu de son long séjour en province, le fils de Jean II Poquelin, marchand-tapissier et valet de chambre du roi, pouvait être reconnu comme un esprit galant et faire siennes les valeurs de l’élite parisienne au point de les reproduire, de les parodier ou de les mettre en jeu dans la quasi-totalité de ses pièces. » (T. I, p. XXIII). Et de reconnaître que « les lacunes de nos connaissances concernant ses années de jeunesse ainsi que la maigreur de nos informations sur sa situation durant la décennie 1640 nous empêchent de saisir à quoi il dut d’assimiler si bien les caractéristiques de l’ethos mondain » (T. I, p. XXIV).
Malgré une assise aussi fragile, MM. Forestier et Bourqui axent leur démonstration sur ce seul postulat : Molière est un « poète mondain » et un « galant homme ». A l’instar du fameux « poumon » de Toinette, cette présupposée mondanité inhérente à Molière tient lieu de tout. Revers de la médaille, on ne voit vraiment pas en quoi, dans ces conditions, Molière est « admirable ». Car c’est précisément à cause de l’étroitesse d’esprit et la superficialité de la caste dirigeante des mondains de Cour que l’on a fait la Révolution française.
• Le Molière de Georges Couton, pour l’édition de La Pléiade 1971, était un artiste qui, grâce au théâtre, avait su stigmatiser les plaies de son époque. Le Molière de MM. Forestier et Bourqui est un « galant homme » qui, grâce au théâtre, veut faire rire ses contemporains mais n’a aucune envie de remettre en cause quoi que ce soit de l’idéologie de la caste à laquelle il veut, plus que tout, se rattacher. Ce Molière-là n’a rien d’autre à "dire" que rire de quelques ridicules et se complaire dans toutes les fadaises et les étroitesses d’esprit de l’élite autoproclamée de son temps.
• Si Molière n’avait été qu’un « auteur galant », ne serait-il pas anormal qu’il ait passé toute sa carrière provinciale à faire le comique de tréteaux et toute sa carrière parisienne à bouffonner ? C’est tout de même lui qui a décidé d’incarner le personnage récurrent de Sganarelle, lequel est un petit bourgeois « anti-galant » comme le reconnaissent MM. Forestier et Bourqui (T. I, p. 1227). Est-il plus raisonnable de penser que Molière, malgré les risques encourus et les désagréments innombrables subis, a toujours joué à contre-emploi, ou, au contraire, qu’il n’a jamais été autant lui-même qu’en s’affichant comme l’imitateur attitré du farceur italien Scaramouche ? Dans ce dernier cas, il est normal que nous n’ayons pas de trace d’un adoubement de Molière par les mondains. Si ces derniers l’ont applaudi, c’est uniquement parce qu’il a été choisi par le Roi pour être son bouffon, et que Molière était à leurs yeux, grâce à cet « emploi » (cf. Le Premier placet au Roi, 1664), un garde-fou contre le peuple (alors nommé « canaille ») dont ils ne pouvaient faire l’économie.
• Afin d’harmoniser les éléments historiques avec la vision mondaine et galante qu’ils ont de Molière, MM. Forestier et Bourqui se débarrassent de faits qui, jusqu’ici, étaient des constantes de la biographie de Molière :
- Molière n’a jamais fait de portraits à charge, il est le « peintre » qui montre « tous les défauts des hommes » ; tous les contemporains qui se sont reconnus ou ont reconnus leurs proches se sont trompés.
- Molière n’a jamais eu de vrais dévots pour adversaires ; la cabale des dévots est une invention de Molière, « une audacieuse habilité de Molière » (T. II, p. 1360).
- Molière, pour MM. Forestier et Bourqui, n’a jamais été un « auteur populaire » ; c’est le XIXe siècle qui a créé cette légende. (T. I, p. XVI)
- Molière n’a jamais été cocu (T. I, p. 1370, note 3), il n’a jamais eu de difficultés de ménage (T. I, p 1437, note 1), ses déboires sur scène n’ont rien à voir avec sa vie intime (T. I, p. LIX).
- Molière n’a jamais été incestueux ; l’accusation d’inceste par Montfleury serait « une rumeur répandue par quelque esprit malveillant » (T. II, p. 1612)
- Molière a toujours été heureux de servir Louis XIV et n’a jamais éprouvé d’amertume : « On ne voit pas en quoi il aurait pu en souffrir, comme les deux siècles "républicains" qui viennent de s’écouler ont voulu le croire. » (T. I, p. L).
- Molière n’a jamais été « taciturne » : « Il s’agit en fait d’un lieu commun mondain qu’on peut résumer dans la formule : "De la difficulté d’être bel esprit en société". » (T. I, p. 1372, note 3).
- Molière n’a jamais souffert d’une maladie chronique qui, au fil des ans, aurait fini par provoquer sa mort soudaine : « mythe d’un Molière chroniquement malade » (T. I, p. LVII).
- Louis XIV ne s’est jamais lassé de Molière, même après 1671 : « la légende d’une disgrâce » (T. I, p. LI).
Grâce à MM. Forestier et Bourqui voici Molière désormais parfait « honnête homme ».
• Pour MM. Forestier et Bourqui, il y a chez Molière « une manière proprement révolutionnaire de concevoir le théâtre » (T. I, p. XXIX). Nous y voyons, au contraire, le sacro-saint exercice du Bouffon du Roi. Et c’est, selon nous, cet exercice qui procura à Molière une célébrité extraordinaire et une réputation exécrable – et non ses talents prétendus d’auteur, car ses contemporains n’admirèrent Molière que pour ses prouesses de grimacier. A-t-on, de son temps, parlé du style littéraire ou de l’œuvre de Molière ? Jamais. Enfin, ce que MM. Forestier et Bourqui appellent le « procédé » ou le « système » de Molière (T. I, p. XXVIII), c’est précisément l’obligation qu’avait le bouffon du « plus grand roi du monde » de ne respecter aucune barrière hiérarchique. Une audace que seul son « emploi » auprès de Louis XIV pouvait autoriser dans une société hiérarchisée si sévère envers celui qui ne reste pas à la place qui est la sienne. C’est cet « emploi » qui lui fut tacitement reproché, et non d’être galant ou mondain. A-t-on jamais vu un galant homme ou un mondain de Cour se comporter avec une impertinence continuellement tolérée ? Jamais.
• Les contemporains de Molière se sont reconnus dans ses portraits à charge ou ont désigné qui étaient ainsi attaqués par lui. Mais, pour MM. Forestier et Bourqui, tous se sont trompés. Molière est un peintre de la nature humaine qui ne fait jamais dans le portrait individuel. La vision qu’ont MM. Forestier et Bourqui de celui qui fut le « bouffon du temps », ainsi que le définissait en 1663 Montfleury, eût fait sourire Antoine Adam qui, lucide sur les tristes réalités du théâtre de farce sous Louis XIV, écrivait : « les historiens qui refusent d’admettre ce goût de Molière pour la satire la plus personnelle, sont sans doute de belles âmes, mais ils se moquent de nous. » (Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, 1997, T.2, p. 812).
• MM. Forestier et Bourqui n’ont de cesse de parler des « adversaires de Molière » (par exemple : T. I, p. 1196) comme s’il allait de soi qu’un auteur ait toujours des « adversaires », quoi qu’il fasse, et ce durant toute sa carrière. La formule « adversaires de Molière » est fondamentale dans leur compréhension de Molière. Mais, au fond, pour quelle raison cette haine constante ? On ne nous le dit pas, et certainement pas parce que Molière était un « galant homme ». Corneille, Racine, Boursault ou De Visé ont eu des adversaires, mais qui se sont lassés ; Molière, lui, en a eu toujours. Comment une telle fatalité dans un monde si policé est-elle possible ? Ne sommes-nous pas en droit de supposer que si Molière a toujours eu des « adversaires » c’est parce qu’il avait une particularité, une singularité que n’a jamais eu aucun écrivain ou comédien de son temps, une originalité qui expliquerait cette haine tenace et cette prétendue incompréhension que tous les contemporains, selon MM. Forestier et Bourqui, montrèrent envers Molière ? Cette caractéristique, selon nous, c’est que Molière – et lui seul – fut le Bouffon du Roi.
• « Sans doute parce que, seul entre tous les dramaturges français qui se firent un nom au XVIIe siècle, il n’avait pas commencé par être un lettré désireux de se faire reconnaître comme poète et choisissant pour cela le plus haut genre de poésie avec la poésie épique, la "poésie dramatique" : il était un bel esprit affectant de considérer avec distance les principes savants de la composition dramatique, doublé d’un comédien réfléchissant en comédien à l’efficacité scénique de son écriture. » (T. I, XXXVIII). Il nous semble que lorsque jusqu’à trente-cinq ans on se veut comédien, lorsque, la quarantaine passée, on ne désire pas être publié, lorsque la cinquante arrivée on ne s’occupe toujours pas de l’édition de ses spectacles, on est ontologiquement un comédien et non un auteur. Et c’est d’ailleurs ce que ses contemporains ont vu en lui : un farceur et même, consécration suprême, « le héros des farceurs » (Valentin Conrart, vers 1670), « le premier fou du roi » (Le Boulanger de Chalussay, 1670). Voir en Molière, trois siècles plus tard, « un bel esprit affectant de considérer avec distance les principes savants de la composition dramatique », c’est, selon nous, faire preuve d’une naïveté dévote.
• « On comprend l’enthousiasme du public parisien, découvrant qu’un souffle nouveau passait sur la comédie et que la société contemporaine pouvait donner matière à pièce bouffonne. » (T. I, p. 1195). Cette phrase est l’exemple même de la méthode hagiographique. Ce dont le public parisien a pris conscience, c’est du scandale que Molière suscitait, et des menaces qu’il faisait courir à l’ordre établi. C’est un « homme dangereux » disait-on. Même son ami Boileau n’a décelé aucun « souffle nouveau » dans son théâtre. D’ailleurs, jusqu’à MM. Forestier et Bourqui, les moliéristes ont toujours regretté qu’aucun contemporain n’ait accordé à Molière le moindre mérite dans le domaine dramaturgique, au contraire « toutes les polémiques du temps ont accusé Molière d’avoir compromis l’œuvre morale entreprise au théâtre depuis Richelieu. » (Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, 1997, T.2, p. 326, note 1). Non, ce qui a enthousiasmé le public, et en premier lieu le jeune La Fontaine, ce fut de voir que Louis XIV permettait à son bouffon de donner libre cours à son « emploi ». Plus encore : que Molière ridiculise ceux qui méritaient – aux yeux du peuple et des mondains superficiels – d’être rabaissés : les Dévots (c’est-à-dire ceux qui ne se préoccupaient pas que de leurs seuls plaisirs), les Fâcheux (ceux qui n’avaient pas la chance de plaire à un roi libertin et sa cohorte de galants), les Précieuses et les Pédants (autrement dit, les femmes instruites qui réclamaient leur émancipation sociale et les penseurs non inféodés à la Cour).
• Alors qu’il triomphe à Paris, Molière a pour première réaction de ne pas publier ses deux premières grandes comédies, ce qu’eût fait n’importe quel jeune auteur, et plutôt deux fois qu’une. Il ne voulut pas même éditer l’énorme succès que furent Les Précieuses ridicules (1659). MM. Forestier et Bourqui admettent que Molière ne s’est jamais comporté comme un auteur stricto sensu. Ils l’expliquent ainsi : Molière était un « auteur galant ». A en croire MM. Forestier et Bourqui les gens de condition ne se comportaient pas comme les auteurs dramatiques et les poètes (personnages "vulgaires" comme on le sait). Ces Messieurs ne s’interrogent jamais sur les contradictions que soutient leur présupposé. Etre un « poète mondain » n’explique pas que Molière préférait passer ses soirées avec la troupe italienne à la si mauvaise réputation et qu’il n’ait jamais fréquenté les salons mondains. Où a-t-on vu Molière autre part que dans son théâtre ou à la Cour parce que le Roi l’exige ? Il n’est pas concevable, si Molière avait été celui qu’idéalisent MM. Forestier et Bourqui, que jamais personne n’ait eu l’idée de lui dédier une œuvre de son vivant ou que personne n’ait jamais songé à lui pour l’Académie française, pas même son protecteur Louis XIV (qui a fait des exceptions pour d’autres que Molière).
• Alors que MM. Forestier et Bourqui ont suggéré des hypothèses sur différents points concernant la carrière de Molière, jamais ils n’ont émis l’hypothèse, tellement logique, que le comédien apprenti Poquelin ait pu avoir dès 1643 (il a alors vingt ans) un contact privilégié avec le plus grand dramaturge de son temps, Pierre Corneille, notamment par l’intermédiaire de Madeleine Béjart qui avait comme Corneille le duc de Guise pour protecteur. Pas une allusion sur le séjour à Rouen en 1643, ni sur celui de 1658, encore moins sur cette nécessaire complicité professionnelle qui les mena jusqu’à Psyché (1671), en passant par Attila (1667) et Tite et Bérénice (1670).
• Dans la chronologie établie par MM. Forestier et Caldicott, le long séjour de Molière et de sa troupe à Rouen en 1658 est occulté. On nous apprend seulement que Thomas Corneille a écrit une lettre à son ami l’abbé de Pure dans laquelle il est question de Madeleine Béjart. Pas un mot sur les liens qui se sont noués durant ces semaines de proximité. Pas un rappel des relations entre la comédienne Marquise du Parc et les frères Corneille. Pas une réflexion sur le fait que les Corneille lisaient au printemps 1658 La Prétieuse de l’abbé de Pure, œuvre que les contemporains ont accusé Molière d’avoir plagiée avec Les Précieuses ridicules (1659). En revanche est exploité infatigablement le grand idiotisme moliériste : dès 1662 le triste Pierre Corneille, tapi dans l’ombre, manigance contre le brave et plaisant Molière…
• Pour MM. Forestier et Bourqui, la célébrité de Molière « lui rallia ceux des lettrés qui avaient partie liée à la cause galante et lui aliéna une grande partie des doctes – les frères Corneille en tête – qui avaient une si haute idée du théâtre qu’ils refusaient qu’on pût en faire le lieu d’expression des "bagatelles" et des "galanteries" dont raffolait la société mondaine. » (T. I, p. XXIX) Mais ils ne nous donnent aucune preuve du mécontentement des frères Corneille envers Molière (lequel, rappelons-le, joue continuellement les pièces de Pierre Corneille). Sur quoi se fonde leur idée que Corneille est une perpétuelle menace pour l’admirable Molière ? Ils ne le disent pas. Mais grâce à ce parti pris Molière apparaît toujours sympathique et Corneille méchant ou peu s’en faut.
• Afin de ne pas s’interroger sur la nature exacte des relations entre Molière et Pierre Corneille, MM. Forestier et Bourqui font de Corneille un « docte » qui conserva toute sa vie une « posture de docte » (T. I, p. XXV). Dès lors, pas question que l’aimable et désinvolte Molière puisse avoir envie de le fréquenter ! Voilà qui eût déplu à Georges Couton qui savait, lui, les efforts qu’avait dû faire, durant plus d’un demi siècle, Pierre Corneille pour être accepté des doctes dont sa carrière dépendait. Car Corneille était un poète, non « mondain », qui avait besoin de ses maigres revenus d’auteur, et qui n’avait pas un roi pour faire sa fortune (dans les deux acceptions de ce mot). Parce qu’il avait besoin de l’aval des doctes, Pierre Corneille tâcha de faire bonne impression parmi eux. Les Discours et les Examens qu’il a été obligé d’écrire pour répondre aux critiques des doctes ne sont pas de la rhétorique mais des justifications. Nous assistons dans ses pages écrites à regret au procès de l’Artiste qui voudrait n’avoir de compte à rendre qu’à lui-même et à son public. A chaque ligne, Corneille parle sous la contrainte. Or, il faut lui reconnaître ce mérite : il plaide toujours pour la liberté de l’artiste. Ces pages d’aveu, qui n’ont trompé aucun des juges à qui elles étaient destinées (et surtout pas le docte abbé d’Aubignac), ne sont pas une profession de foi, mais, au contraire, des règlements de compte, malheureusement étouffés par l’autocensure que dû s’imposer Corneille à cause de sa fragile situation (il n’a, rappelons-le, aucun protecteur). On peut reprocher au carriériste Corneille de s’être montré quelque peu hypocrite. On ne peut l’accuser d’avoir été un « docte ». C’est pourtant ce que font MM. Forestier et Bourqui pour la plus grande gloire de Molière.
• MM. Forestier et Bourqui n’ont pas voulu mettre le texte capital de Le Boulanger de Chalussay, Elomire hypocondre (1670), au prétexte que c’est une œuvre dont « la perspective satirique et calomnieuse déforme nécessairement les éléments biographiques qu’elle contient » (T. I, p. CX, note 2). Comme si chaque texte retenu par eux n’encourait pas, peu ou prou, ce reproche ! Pour avoir dit certaines vérités sur Molière, cet auteur n’a désormais plus droit de cité. Déjà, de son temps, le « galant » Molière avait obtenu du Roi une censure des textes de Le Boulanger de Chalussay. MM. Forestier et Bourqui continuent la politique de l’autruche. En revanche, nous avons droit à toutes les illustrations des éditions du théâtre de Molière, alors même qu’aucune d’elles n’a été dessinée de visu, ainsi que MM. Forestier et Bourqui le précisent eux-mêmes, et que, dès lors, elles ne présentent aucun intérêt sociologique, biographique ou intellectuel.
• A propos de L’Ecole des Femmes et du personnage de Vadius identifié à Ménage, MM. Forestier et Bourqui écrivent : « Encore le nom choisi évoque-t-il par sa consonance bien moins Ménage que Guez de Balzac. En effet, le mot latin vadum ("bas-fond") a donné "gué", homonyme de Guez. La coïncidence ne peut être passée sous silence, d’autant plus que le plus fameux des auteurs mondains, décédé en 1654, avait été lui aussi impliqué à de nombreuses reprises dans des polémiques avec ses pairs. On ne voit pas toutefois les raisons pour lesquelles Molière aurait choisi d’assimiler à un pédant un auteur qui en représentait l’opposé dans l’opinion générale et avec l’œuvre duquel, lui-même, de surcroît, éprouvait de grandes affinités. » (T. II, p. 1522)
Tout en reconnaissant que « la coïncidence ne peut être passée sous silence », MM. Forestier et Bourqui passent sous silence que c’est Pierre Louÿs qui, le premier, a fait ce rapprochement. Rapprochement qui s’impose si l’on admet, comme Louÿs, que Corneille, connaissant bien Guez de Balzac, a très bien pu régler ici un compte avec lui. Pour MM. Forestier et Bourqui, « on ne voit pas toutefois les raisons pour lesquelles Molière aurait choisi d’égratigner ainsi Balzac ». Molière, non ; mais Corneille, oui. Et c’est la raison pour laquelle il existe de si nombreuses références à Balzac, mais aussi à Charles Sorel (autre bonne connaissance de Pierre Corneille), dans le théâtre signé Molière.
• Il est aisé de constater que certains points défendus par les thèses cornéliennes (qui postulent que Molière fut le Bouffon du Roi et le prête-nom de Corneille), ont fait leur chemin chez les nouveaux porte-parole des moliéristes, en dépit qu’ils en aient :
- MM. Forestier et Bourqui ne sont pas certains que Molière ait fait des études sérieuses (T. I, p. XXV).
- Les pièces Le Dépit amoureux et L’Etourdi ont été réécrites pour leur version parisienne ; chacune de ces comédies a été « probablement retouchée à cette occasion » (T. I, p. 1226).
- « Le qualificatif de "bel esprit", avec lequel on a pu définir officiellement Molière est largement discrédité depuis la fin des années 1650. » (T. II, p. 1534)
- La fameuse querelle de L’Ecole des Femmes « était au fond une joute de théâtre qui n’avait pour enjeu que le divertissement du public et d’autre héros que Molière » (T. II, p. 1612).
- « En dépit des innombrables points de rencontre entre l’œuvre du philosophe [La Mothe Le Vayer] et celle du dramaturge [Molière], on ignore tous des rapports personnels des deux hommes » (T. I, p. 1515 et note 3).
- Le Registre de La Grange a été écrit après 1680 (T. I, p. 1395, note 3 ; p. 1581) et mis en conformité avec les exigences de la censure dévote (T. II, p. 1363).
- La préface de La Grange et Vivot, pour l’édition posthume des Œuvres de Monsieur de Molière (1682) a été écrite sous le contrôle de la censure dévote. (T. I, p. CXIX) ; elle « présente toutes les caractéristiques d’une belle reconstruction, et s’apparente à un véritable "récit de fondation". » (T. I, p. CXIX).
- Le Malade imaginaire a été réécrit, après la mort de Molière, par un professionnel choisi par Armande et resté caché (T. II, pp. 1648 et 1666).
- De façon générale, concernant le théâtre moliéresque, « le texte dont nous disposons a parfois été publié tardivement et n’est pas toujours celui de la création, ce qui engage l’interprétation et la compréhension même de l’œuvre. » (T. I, p. CVIII).
Tout le problème est là. Comprenons-nous bien Molière, et nous posons-nous sur lui les bonnes questions ? Etre ou ne pas être Molière ? – première question que posent les cornéliens.
• Pour les moliéristes, Molière est nécessairement « notre contemporain ». Cette conviction occulte les réalités du XVIIe siècle. Ainsi MM. Forestier et Bourqui ne font jamais allusion à l’usage institutionnalisé du prête-nom chez les comédiens-vedettes, ni que presque toutes les comédies étaient signées par des prête-nom, ni du fait que « ce comique visuel inédit » (T. I, p. XXVI) qu’ils attribuent à Molière existait depuis longtemps chez les Enfants-sans-souci (société de comédiens farceurs parisiens qui ne sera dissoute qu’en 1676), et dont la troupe de Molière est le surgeon le plus direct. Ce qui explique, selon nous, pourquoi les contemporains de Louis XIV n’ont pas trouvé Molière original, qu’au contraire ils ont vu en lui l’élève de Scaramouche. Pas un mot non plus sur les relations entre les farceurs et la Basoche de la Table de marbre, lesquels étaient associés depuis fort longtemps. Or nous pensons que Molière (farceur) et Pierre Corneille (basochien) n’ont fait que continuer, dès 1654-1655 avec L’Etourdi et Le Dépit amoureux, cette association fort lucrative.
• Au final, il y a dans cette édition 2010 un parti pris omniprésent : celui de lisser la statue de Molière qui avait encore quelques taches quasi indélébiles (son côté farceur, cocu, incestueux, impie…). Pas un commentaire de MM. Forestier et Bourqui sur le constant asservissement de Molière aux plaisirs et aux exigences de Louis XIV. Pourtant comme le disait le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny : « Il me faudra plaire. Et cette idée m’effraie…. Plaire ! Que ce mot est humiliant. […] Que de compositions avec sa conscience et de dégradations de la pensée dans la destinée d’un courtisan. » Mais, de tout ceci, il n’est point question. Encore moins que l’on n’ait de la main de Molière pas même une dédicace, une annotation ou une correspondance publiée par un tiers (ce qui est proprement inimaginable si Molière était tel que le veulent les moliéristes). Pas une réflexion, non plus, sur la piètre bibliothèque que possédait Molière, lequel est censé, aujourd’hui, avoir tout lu, tout appris, tout retenu. Pas un mot sur… – Bon, arrêtons-là… pour aujourd’hui.
(Lire de Denis Boissier : « Le Molière de la Pléiade 2010 n’est pas le Molière de Louis XIV », rubrique CORNEILLE-MOLIERE ET L’UNIVERSITE ; également l’éditorial Juillet/août 2010 : « Molière made in Sorbonne : trop beau pour être vrai »)
26 mai 2010
PREMIER DÉBAT HISTORIQUE
ENTRE UN DIX-SEPTIÉMISTE DE LA SORBONNE
ET UN CORNÉLIEN
Eric Lédonvir
Lorsqu’il annonça les conclusions de ses patientes recherches stylistiques, Pierre Louÿs n’eut droit qu’à des haussements d’épaules et des moqueries. Il est vrai que sa thèse, lorsqu’on la lit pour la première fois, est pour le moins dérangeante, pour ne pas dire iconoclaste. Affirmer tout de go que Molière n’a pas écrit ses meilleures pièces, c’est s’attirer les foudres de tous ceux qui n’ont pas fait le cheminement intellectuel indispensable pour arriver à cette conclusion. Jamais Pierre Louÿs n’aurait dû proclamer haut et fort sa conviction. Mais aurait-il pu faire autrement ? Il venait de passer de longues années solitaires à décortiquer le théâtre moliéresque, à étayer la moindre corrélation, à approfondir chaque ressemblance, à recenser méthodiquement les nombreuses anomalies de la carrière de Molière qui pouvaient donner à penser qu’il y avait anguille sous roche. Louÿs était arrivé au terme de ses recherches quand il livra celles-ci à la presse. La réponse du public – nécessairement conformiste – ne pouvait être que négative. On ne déboulonne pas une statue nationale sans en subir les conséquences. Louÿs n’eut donc droit à aucun débat public, ni même à une enquête de la part de ses contradicteurs qui, protégés par le bouclier des institutions, se sont levés en masse.
La même attitude se reproduisit trente-huit ans plus tard lorsque l’écrivain Henry Poulaille, reprenant les thèses de Louÿs, déclara dans un ouvrage sérieux, mais plutôt désordonné (Corneille sous le masque de Molière, 1957), que Pierre Corneille avait écrit pour le compte de Molière les comédies intitulées, pour n’en citer que quatre, L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Le Misanthrope, Les Femmes savantes. A l’instar de Louÿs, Poulaille ne trouva aucun interlocuteur pour mettre en valeur ses principaux arguments. Aussi l’ouvrage tomba-t-il dans l’oubli, au grand soulagement de tous.
Et la même mécanique recommença en 1990 lorsque l’avocat Hippolyte Wouters publia Molière ou l’auteur imaginaire ? dans lequel, avec concision, fermeté et perspicacité, il reprenait et affinait la thèse d’une entente discrète entre un comédien-directeur de théâtre surbooké et un mercenaire de la plume en chômage technique depuis les Années 1650. Wouters ne fut pas pris au sérieux (pensez donc, il est Belge !) et, plutôt que de lui répondre par une démonstration probante (mais aucun document ne prouve la thèse officielle), on préféra parer au plus urgent : lui adresser des insultes.
Mais si les idées nouvelles peinent toujours à rencontrer une large audience, puisque toute nouveauté dérange forcément les habitudes, elles finissent par faire leur chemin dans l’opinion publique. C’est ainsi qu’en 2006 un site officiel de l’Affaire Corneille-Molière fut créé qui attire aujourd’hui près de neuf mille visiteurs par mois. Puis les médias se sont ouverts à cette thèse : en avril 2009 le journal de 13 heures de France 2 voulant un avis sur Molière a osé inviter non pas un moliériste, mais un cornélien (c’est ainsi que se nomment les continuateurs de Pierre Louÿs). Grâce à une lente mais opportune amélioration des mentalités les idées neuves secouent les préjugés. Un beau jour les intellectuels concernés cessent de fermer les yeux et de se boucher les oreilles et acceptent, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, d’envisager qu’une thèse adverse de la leur existe, qu’elle a droit de cité, et qu’il est préférable de ne plus continuer à la nier à moins de vouloir passer pour un has been. Certes, tout ceci se fait de façon insensible et l’on peut très bien, au jour le jour, ne rien constater de ces changements irréversibles, mais il n’en demeure pas moins que, en ce qui concerne notre propos, les choses ont déjà commencé à évoluer.
Voilà pourquoi le 26 mai 2010 fut, à sa façon, un jour historique car, pour la première fois – et c’est, répétons-le, emblématique de la prise de conscience qu’il existe une affaire Corneille-Molière – un représentant de cette puissante institution qu’est la Sorbonne a accepté de débattre sur le net avec un des représentants de la thèse cornélienne. Il faut ici remercier le professeur émérite Jacques Rougeot, spécialiste de Guilleragues (auteur controversé des Lettres portugaises, 1669), d’avoir accepté l’invitation du journaliste Jean Robin, organisateur du débat dans le cadre de la série « Echec et Mat » diffusée sur www.enquete-debat.fr. Ce débat avec M. Boissier, qui dura une heure et fut filmé en vidéo, est désormais diffusé à la fois sur enquete-debat.fr, sur Dailymotion et, bien entendu, à partir du site corneille-moliere.org :
Après avoir expliqué leur différent point de vue, les deux interlocuteurs ont développé leurs arguments contradictoires et, toujours de manière courtoise, expliqué qu’il est temps pour chacun de nous de prendre position sur cette question dont l’importance intellectuelle est extrême. Car de deux choses l’une : ou bien les cornéliens sont des farceurs incompétents et il n’est vraiment pas utile de perdre son temps avec leurs théories, ou bien les cornéliens ont mis le doigt à la fois sur une pratique fort répandue au XVIIe siècle – celle des vedettes du théâtre prête-nom, sans lesquelles les auteurs ne pouvaient s’exprimer librement – et sur une mauvaise habitude de la Sorbonne laquelle, si l’affaire Corneille-Molière triomphe, aura montré ses limites en imposant à chaque nouvelle génération le poids de la tradition et le principe de la chose acquise.
Pour notre part, si nous avions un regret à formuler, c’est de constater que lorsque M. Rougeot reproche à M. Boissier de chercher une explication au nom « Molière », ce dernier, dans le feu de l’action, oublie de rappeler que le premier biographe de Molière, Grimarest, a expressément signalé, à propos du nom de théâtre Molière : « lorsqu’on lui a demandé ce qui l’avait engagé à prendre celui-là plutôt qu’un autre, jamais il [Molière] n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. » Se placer sous cette autorité aurait évité à M. Boissier de paraître voir des mystères là où, selon M. Rougeot, il n’y en a pas. M. Boissier aurait pu de même souligner que pour le moliériste Georges Bordonove « Molière n’a jamais précisé les raisons ni les circonstances de son choix. Ce n’est là que le premier de ces secrets si jalousement gardés. » (cf. « La vie de Molière » in Jean-Baptiste Poquelin Molière, Collectif, 1976, p. 13).
Nous regrettons plus encore que le manque de temps n’ait pas permis à M. Boissier d’aborder l’aspect scientifique de la question, s’en tenant qu’à son seul aspect historique. Il n’a donc pas fait état des travaux de MM. Cyril et Dominique Labbé qui ont démontré en 2002, par l’analyse intertextuelle, que 16 pièces de Molière sont de la main de Pierre Corneille. Leurs travaux sur différents corpus, tant français qu’étrangers, font aujourd’hui autorité dans la communauté scientifique. Malheureusement, leurs conclusions sur le corpus Corneille-Molière ont été blackboulées par les innombrables défenseurs de « Molière, notre gloire nationale », jusqu’à contraindre MM. Labbé de faire leurs démonstrations dans toutes les universités du monde, à l’exception, révélatrice, de la Sorbonne. Leurs démonstrations sont consultables sur le site du CNRS, ainsi que dans nos rubriques L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ET LE CNRS.
Il est d’autant plus regrettable que M. Boissier n’ait pas eu le temps de faire état des travaux de MM. Labbé que ceux-ci ont été corroborés en 2008 par les recherches en linguistique mathématique de Mme Eléna Rodionova, de l’Université de Saint-Petersbourg. Avec le soutien du professeur Mikhaïl Marusenko, elle a soutenu sa thèse de doctorat en démontrant, statistiques à l’appui, que Le Dépit amoureux, L’Ecole des Maris, Les Fâcheux, L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Les Femmes savantes trahissent la morphologie stylistique de Pierre Corneille avec une probabilité supérieure à 95%, tandis que les comédies Sganarelle, Le Misanthrope, Mélicerte, La Pastorale comique peuvent lui être attribuées avec un taux de certitude variant de 63 à 73%. Les conclusions de cette thèse seront bientôt traduites en français par nos soins, mais nos lecteurs slavophiles peuvent d’ores et déjà se rendre à l’adresse :
En ne mentionnant pas les recherches de ces universitaires, M. Boissier s’est privé d’un atout majeur dans ses démonstrations. Ces statistiques sont le complément indispensable à l’enquête historique et psychologique que les cornéliens littéraires mènent et dont ce site porte témoignage. Toutefois, tel qu’il est, le débat entre M. Jacques Rougeot, dix-septiémiste diplômé, et M. Denis Boissier, écrivain et chercheur, a le grand mérite d’exister, de poser les bonnes questions et d’indiquer suffisamment de pistes de réflexion pour quiconque voudrait apporter une nouvelle pierre à l’édifice de la Vérité historique.
Toute vérité n’est pas bonne à dire, proclame l’adage populaire. Cette confrontation, bien qu’elle n’ait pas tout dit, est bonne à entendre. Puissent les prochains débats triompher de l’adage conformiste !
11 juin 2010
« Ce que disent leurs phrases »
Une nouvelle étape dans la démonstration
de MM. Cyril et Dominique Labbé
sur l’attribution à Pierre Corneille
des principales pièces signées Molière
Hugues Héraud
L’on sait combien les découvertes, en sciences comme dans tout autre domaine, sont lentes à être admises, en raison même des habitudes prises et parce que beaucoup, ayant fait carrière sur certaines erreurs, n’ont pas envie de perdre tout crédit.
Un exemple récent montre une nouvelle fois que ceux qui acceptent le plus aisément les remises en question sont toujours ceux qui ne sont pas directement concernés par les avancées de la science. Ainsi, dans le cadre de leurs Travaux Personnels Encadrés (TPE), trois lycéens de 1ère S ont pris pour sujet d’étude la distance intertextuelle appliquée (entre autres) à l’affaire Corneille-Molière : ils sont arrivés à la conclusion que Corneille était l’auteur des grandes pièces signées par le Comédien favori de Louis XIV.
A défaut d’être "jeune", il faut beaucoup d’efforts pour se débarrasser des a priori. C’est dans ce but louable que Cyril et Dominique Labbé présentent un nouveau volet de leur étude statistique démontrant que Pierre Corneille a écrit les principales pièces du théâtre moliéresque. Ce nouveau volet révèle que les longueurs des phrases sont semblables chez Pierre Corneille et dans les comédies en vers parues sous le nom de Molière.
Cyril et Dominique Labbé fournissent comme contre-exemples Racine, Quinault et Mairet, lesquels se distinguent fort bien de Pierre Corneille et de Molière, qui, eux, sont impossibles à distinguer selon ce critère...
Voici la conclusion des deux scientifiques : « On observera que les comédies en alexandrins parues sous le nom de Molière (entre 1659 et 1672) présentent exactement les mêmes valeurs centrales (mode, médiane, moyenne et médiale) que les deux Menteurs (Corneille, 1642-1643). Cela ne surprendra pas : les deux Menteurs sont la matrice d’où sont sorties toutes les comédies en vers écrites par Corneille pour Molière ».
Cette nouvelle étude vient s’ajouter à celles que ces deux chercheurs ont déjà réalisées sur les vocabulaires, sur les combinaisons de mots les plus fréquents, sur le sens des mots usuels. A chaque fois, Corneille ne peut être distingué de Molière. Une telle proximité entre deux auteurs différents est unique dans toute l’histoire littéraire française... sauf lorsque les deux auteurs ne font qu’un, comme dans le cas de Gary et Ajar (Dominique Labbé, « Romain Gary et Emile Ajar », Grenoble : Cerat-IEP, mai 2004).
Cette nouvelle étude, intitulée « Ce que disent leurs phrases », sera présentée le mardi matin 11 juin 2010 à Rome, à l’Université La Sapienza, durant les Journées internationales des spécialistes de statistique appliquée au langage (JADT). Ce congrès se réunit une fois tous les deux ans. Les communications sont soumises à l’avance et évaluées par un comité scientifique dans lequel on relève les noms de Madame Valérie Beaudouin et de Messieurs Etienne Brunet, Ludovic Lebart et Jean-Marie Viprey dont certaines déclarations à propos de l’affaire Corneille-Molière – déclarations imprudentes – ont été complaisamment reprises par les médias. Cette campagne de presse avait pu laisser penser, à tort, que ces chercheurs mettaient en doute le sérieux des travaux de Cyril et Dominique Labbé (respectivement de l’Université de Grenoble et de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble). Le fait qu’ils aient accepté cette communication montre que ce n’est pas le cas.
Il est important de rappeler que, depuis décembre 2001, Cyril et Dominique Labbé ont mis leurs données et leurs programmes dans le domaine public et que, depuis cette date, nul n’a démenti leurs conclusions. La seule personne ayant prétendu le faire, M. Jean-Marie Viprey, a pour cela, ainsi que l’ont démontré MM. Labbé, utilisé des formules erronées, des graphiques incorrects, et abusé de citations tronquées... Pour finir, M. Viprey avait exigé de la part du CNRS que ne soient plus mis en ligne les travaux critiques de MM. Labbé sur son propre travail ; ce à quoi se refusa le CNRS (Voir sur ce site la rubrique LE CNRS ET L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE ; lire également la contribution de Dominique Labbé : « L’attribution à Corneille des principales pièces de Molière, quelle valeur scientifique ? », rubrique A LIRE EN PRIORITE).
Depuis des années MM. Labbé avertissent les institutions moliéresques que la science des statistiques n’autorise pas la croyance idolâtre en un Molière "génie insurpassable". Les universitaires du monde entier (notamment de Russie, de Belgique et de Suisse) se penchent sur leurs travaux. Les moliéristes, comme il était fatal, sont l’ultime rempart d’une orthodoxie de plus en plus obsolète.
La conférence en langue française de M. Dominique Labbé “Ce que disent les phrases de Corneille et Molière”, 10th International Conference Statistical Analysis of Textual Date – SAPIENZA University of Rome (11 june 2010) peut être lue à l’adresse :