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L’affaire Corneille-Molière
Un colossal enjeu

Hugues HERAUD

Le distingué corneilliste André Le Gall, auteur de Pierre Corneille en son temps et en son oeuvre (1997) a parfaitement défini l’enjeu de l’Affaire Corneille-Molière :

« Corneille a-t-il écrit les oeuvres de Molière ? C’est réellement la question piège, celle qu’une enquête sur Pierre Corneille ne peut pas ne pas se poser, celle qui, à peine articulée, ne peut que déclencher bruit et fureur. La question s’impose parce que, périodiquement, elle envahit l’actualité, puis disparaît, puis reparaît. A l’ignorer, on méconnaîtrait un élément du dossier. Or son simple énoncé déclenche un véritable branle-bas de combat, pour une raison qui se comprend immédiatement : pareille supposition jette à terre toutes les biographies et de Corneille et de Molière, tous les commentateurs de l’un et de l’autre, toutes les interprétations théâtrales, toutes les recherches, toutes les thèses et le présent livre tout le premier.

La question ne doit pas être posée. Elle ne le sera donc pas. » (p. 470).

  Mais pour être certain d’être équitable envers André Le Gall et ne pas dénaturer son propos, nous devons citer cet autre passage de lui :

« Il est exclu de conclure : alors que jusque vers le milieu du XXe siècle on pouvait affirmer avec éclat que l’hypothèse formulée par Pierre Louÿs était indigne de discussion en se croyant assuré que personne jamais ne démontrerait le contraire, la puissance des traitements informatique ne permet plus d’exclure absolument qu’on découvre un jour quelque part dans l’oeuvre de Molière la signature de Pierre Corneille. Mais en attendant cette preuve, on tiendra que l’hypothèse d’un Corneille écrivant secrètement sous le nom de Molière, sans que nulle trace n’en subsiste, relève du fantasme littéraire et on exclura totalement cette hypothèse du champ de l’enquête. On tiendra que les proximités que l’analyse des textes permet de relever entre les deux théâtres s’expliquent par le caractère fondateur de celui de Corneille par rapport à celui de Molière, par le fait que Molière, comédien et directeur d’acteurs était imprégné par les vers de Corneille.

En revanche, les exemples de Psyché et du Festin de pierre laissent ouverte l’hypothèse d’autres collaborations entre Molière et les Corneille, qu’il n’aurait pas été jugé utile de signaler au public. Il n’est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu’il y jette un oeil. Corneille a pu proposer des modifications, revoir la versification. Molière pouvait trouver dans cette lecture experte une sécurité que l’urgence dans laquelle il travaillait ne lui procurait pas. » (p.473).

Ainsi « Corneille a pu proposer des modifications, revoir la versification. Molière pouvait trouver dans cette lecture experte une sécurité que l’urgence dans laquelle il travaillait ne lui procurait pas. ».

Une telle hypothèse, jadis, eût été impossible.
Mais on reste encore loin du compte.

L’enjeu de l’Affaire Corneille-Molière est colossal parce qu’avant d’être un problème littéraire ou une question de compréhension de l’esprit du XVIIe siècle et celui de la IIIe République, c’est surtout une affaire de susceptibilité. Admettre que Corneille et Molière, dès 1658, ont toujours été un duo, c’est admettre que nos doctes modernes, depuis 1812, ont pratiqué la politique des Trois singes chinois et n’ont rien voulu voir, rien voulu entendre, rien voulu comprendre de ce qui s’est passé dans les coulisses du théâtre du Palais-Royal.

Qu’est-ce donc qu’un professeur de la Sorbonne ?
Un ancien bon élève.

Chacun comprendra aisément que les bons élèves devenus les bons professeurs des futurs bons élèves n’ont absolument pas le désir de reconnaître que ce qu’ils ont patiemment appris sont des dogmes - et qu’ils ont continué, tout aussi sagement, à enseigner à leur tour ces dogmes. Peuvent-ils faire autrement ? Aussi nous reconnaissons volontiers qu’il a fallu du courage à André le Gall, éminent biographe, pour écrire : « Il n’est pas inconcevable que Molière ait confié ses manuscrits à Corneille afin qu’il y jette un oeil ». Cette petite phrase, lourde de conséquences, a dû, plus d’une fois, lui être reprochée.

Mais c’est ainsi, parce qu’on nous en fait toujours le reproche, que l’on se rapproche de la vérité.

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