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ENTRETIENS
AVEC
DENIS BOISSIER

           Eric LEDONVIR

Premier entretien (juin 2007) : « Il faut lutter contre la cabale des "dévots de Molière" »

Deuxième entretien (juillet 2007) : « Méfions-nous de ceux qui ont fait du Mouton de Panurge leur mascotte »

Troisième entretien (août 2007) :  « Corneille fut l’homme de toutes les idées, de toutes les audaces, de tous les triomphes et de toutes les amertumes »

Préambule

Je suis venu à m’intéresser à l’Affaire Corneille-Molière à l’occasion d’une enquête que j’ai menée pour un mensuel. Ma recherche de documentation m’a conduit à lire L’Affaire Molière (2004) de Denis Boissier. Récemment, il m’a été donné de découvrir en avant-première, si je puis ainsi dire, la somme (800 pages) que vient d’achever Denis Boissier. Cette dernière m’a tellement appris à penser en dehors de l’orthodoxie universitaire que l’idée m’est venue d’une série d’entretiens qui serviraient d’introduction à cet ouvrage pour le moins « révolutionnaire ». Ne se départant jamais de la méthodologie propre à l’historien, Denis Boissier étaie le moindre de ses très nombreux arguments sur un corpus de dix-huit cents citations de contemporains de Corneille et de dix-septiémistes tous plus orthodoxes les uns que les autres. Toutes ces citations, accompagnées de leurs références exactes, outre leur intérêt historique et pédagogique, démontrent, à l’évidence, que le consensus académique qui semble régner sur la carrière et l’œuvre de Molière est loin d’être ce qu’il paraît être. De là à penser que Molière lui-même n’est pas ce qu’il semble être…

Les derniers travaux de Denis Boissier n’ayant pas encore été publiés, j’ai décidé de ne jamais y faire allusion, laissant l’auteur libre, s’il le souhaitait, de nous faire partager dès à présent les découvertes qu’il a été amené à faire en associant, avec un souci rigoureux de la «  probabilité historique », les deux carrières de Pierre Corneille et de Molière.

 (Denis Boissier a bien voulu vérifier l’exactitude des citations qu’il a été amené à faire durant ces entretiens)

PREMIER ENTRETIEN (Juin 2007)

« Il faut lutter contre la cabale
des "dévots de Molière" »

Eric Lédonvir : Vous n’êtes pas arrivé à l’Affaire Corneille-Molière spontanément si j’en juge par votre parcours. Longtemps vous avez été – et vous l’êtes resté – un écrivain.

Denis Boissier : Pour arriver à Pierre Corneille être soi-même écrivain est un chemin privilégié, ne croyez-vous pas ?

EL : Certes, d’autant que vous êtes également auteur de plusieurs dramatiques et feuilletons radiophoniques diffusés sur France Culture. Mais l’Affaire Corneille-Molière n’est-elle pas avant tout une affaire d’universitaires, et plus précisément de dix-septiémistes ?

Denis Boissier : C’est bien là le problème. La littérature ne devrait pas être le monopole des universitaires, mais d’abord affaire d’écrivains. Il ne faut pas essayer de faire dire aux artistes consacrés ce qu’exige telle ou telle doctrine d’école, mais les comprendre, les ressentir de l’intérieur. Les connaître par la pratique du métier d’écrivain et non seulement en discourant d’un ton professoral ou en copiant le travail de confrères issus du même moule. La littérature est une histoire d’amour, non une propagande culturelle ou un formatage intellectuel.

EL : C’est ce que vous avez eu à cœur de démontrer dans L’Affaire Molière.

Denis Boissier : Avec, peut-être, un peu trop de causticité.

EL : Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à l’Affaire Corneille-Molière ?

Denis Boissier : Par l’intermédiaire de Pierre Louÿs. Je connaissais l’importance que ce poète et érudit passionné avait eue dans les rapports fraternels entre Paul Valéry et André Gide. Je savais aussi le rôle de conseiller qu’il avait tenu dans la vie de Claude Debussy. Louÿs fut un formidable amateur des Lettres, au sens noble du mot, autant poète que musicien, autant étymologiste que gouliard.

EL : Les Gouliards, c’étaient, à la Renaissance, des amateurs de poésies politiques ou obscènes assez difficiles pour nous à déchiffrer ?

Denis Boissier : Oui, leur esprit critique et leur goût des plaisirs défendus font des Gouliards les précurseurs des Libertins. Corneille et Molière ont fréquenté les milieux gouliards. Leurs thèmes favoris étaient la poésie, la cryptographie, les fraternités secrètes, le sexe et le vin. Le sens caché en toute chose les passionnait. Et Pierre Louÿs avait la même passion.

EL : C’est donc par Pierre Louÿs que vous avez découvert l’Affaire Corneille-Molière ?

Denis Boissier : Exactement. Comme je n’ignorais pas combien Louÿs était un connaisseur de la littérature des XVIe et XVIIe siècles, et qu’il était féru des questions d’anonymat et de pseudonymie littéraire, je me  suis demandé s’il était possible qu’il puisse avoir raison à propos de cette association Corneille-Molière. J’ai voulu en avoir le cœur net. Et puisque j’ai pour principe de toujours donner sa chance à quiconque exprime une théorie pour laquelle il engage sa réputation, et que Pierre Louÿs était sincère, j’ai jugé nécessaire d’écouter sa conviction.

EL : Et vous avez été convaincu.

Denis Boissier : Ma démarche intellectuelle fut la suivante : j’ai lu tout ce que Pierre Louÿs avait écrit sur la question. Ensuite j’ai étudié l’ouvrage d’Henry Poulaille, Corneille sous le masque de Molière et celui d’Hippolyte Wouters, Molière ou l’auteur imaginaire ? Puis j’ai entrepris d’annoter les ouvrages des moliéristes que les bibliothèques de Paris, et elles sont nombreuses, pouvaient me procurer, notamment la Réserve Centrale qui regroupe les livres que plus personne ne songe à réclamer. Après trois années de lecture intensive, j’avais accumulé plus de deux mille pages de notes. Plus j’étudiais les moliéristes, plus je découvrais leurs contradictions et prenais conscience des nombreuses obscurités qu’ils ne semblaient pas pressés d’éclaircir. Finalement, après avoir décortiqué près d’un millier de livres ayant trait au XVIIe siècle, j’ai acquis les preuves que le présupposé des moliéristes viciait toutes les conclusions auxquelles ils croyaient devoir parvenir.

EL : Quel présupposé ?

Denis Boissier : Les moliéristes partent de l’idée que Molière est un grand écrivain. Or cette certitude qui devrait être l’objet de leur recherche et non un point de départ absolu, est exactement ce que l’on appelle en langage scientifique un présupposé, en l’occurrence un présupposé inhibant. C’est un peu l’histoire de Perrette et du pot au lait. Beaucoup de fantasmes, de suppositions, puis des commentaires sur tout cela, alors que de « veau, vache, cochons, couvées » il n’y a finalement rien. Au fur et à mesure de mon enquête j’ai découvert qu’il n’existe pas un article de foi sur Molière et sa prétendue œuvre qui n’ait été scientifiquement rejeté par un spécialiste qui, sur ce point particulier, s’est montré brusquement plus lucide que ses confrères. En d’autres termes, le semblant de consensus des études moliéresques relève davantage d’un culte que de la vérité historique.

EL : Le terme de « culte » n’est-il pas exagéré ?

Denis Boissier : Il est on ne peut plus adéquat. Le mot « dieu », normalement réservé à la religion ou à la mythologie, a été souvent employé par Loiseleur, Noël, Larroumet, Monval…Et savez-vous comment ce dernier, qui fut directeur de la revue Le Moliériste, se définissait, lui et ses collègues ? Comme les « dévots de Molière ». Anatole Loquin, pour sa part, préférait dire « les dévots en Molière ».

EL : Donc, plus vous avez lu les moliéristes plus vous avez été persuadé du bien-fondé des thèses de Pierre Louÿs.

Denis Boissier : En effet, ce n’est pas tant Pierre Louÿs qui m’a convaincu que Corneille avait écrit pour Molière que les moliéristes eux-mêmes. En définitive, ce qui m’a fait choisir mon camp c’est leur crédulité, leur incompréhension congénitale de l’acte même d’écrire, leur esprit petit-bourgeois, plus encore leur penchant à se copier les uns les autres.  L’historien Victor Fournel a écrit dans son ouvrage De Malherbe à Bossuet, à propos des moliéristes, je cite : « Ce ne sont pas des érudits, ce sont des croyants. Ce ne sont pas des experts qui étudient un problème ; ce sont des pèlerins qui vénèrent une relique. » Et Victor Fournel était un moliériste convaincu qui faisait autorité à la fin du siècle dernier. Vous mesurez par là l’ampleur du problème soulevé par les études moliéresques. Cet édifice patiemment construit est pareil aux architectures imaginées par le célèbre dessinateur M. C. Escher. Au premier coup d’œil elles paraissent scientifiquement fondées. En les étudiant de près, elles ne sont que des constructions de l’Esprit. De même pour la biographie officielle de Molière. C’est très bien fait, mais il n’y a rien d’historique là-dedans. Des contrevérités y sont si souvent assénées que même un lecteur peu au courant des réalités propres au XVIIe siècle finit par s’interroger. Il y a vraiment trop de paradoxes, d’arrangements et de contradictions dans la biographie officielle de Molière.

EL : Nous aurions, selon vous, une sorte de Légende dorée…

Denis Boissier : Ce que l’éminent Raymond Picard appelle chez beaucoup de ses collègues « le produit d’un jeu d’imagination historique souvent ingénieux mais sans caractère scientifique ».

EL : Ces contradictions que vous relevez, Molière lui-même et ses contemporains n’en sont-ils pas souvent les premiers responsables ?… Vous reconnaîtrez qu’il n’est pas toujours facile de savoir ce que les contemporains de Louis XIV ont exactement voulu dire.

Denis Boissier : Certes, le XVIIe siècle est difficile à comprendre, mais la principale cause, la véritable cause de notre incompréhension de la vie et de la carrière de Molière est bel et bien l’idolâtrie des « dévots de Molière ». Cette idolâtrie n’a cessé d’entretenir d’innombrables obscurités.

EL : Par exemple ?

Denis Boissier : Le nom même de « Molière ». Les moliéristes ne savent pas pourquoi Jean-Baptiste Poquelin a choisi son pseudonyme. Grimarest, qui rédigea en 1705 la première biographie du Comédien, écrit : «  Jamais il n’en a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis. »  Il n’est pourtant pas sans importance de connaître la signification de ce pseudonyme. Mais les moliéristes ne se sont jamais souciés de la connaître. Le célèbre Georges Mongrédien, qui fut leur porte-parole, a même évacué la question avec une désinvolture scientifiquement inacceptable. Il proclame :  « l’essentiel n’est pas l’origine du nom de Molière, mais le haut point de gloire où Jean-Baptiste Poquelin l’a porté. »

EL : C’est en effet un point de vue peu scientifique.

Denis Boissier : Ce brusque dédain m’a intrigué… Et j’ai compris sa raison  quand j’ai lu le Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècles, de Frédéric Godefroy, publié en 1888. Dans ce dictionnaire est recensé l’ancien verbe « molierer » qui signifie légitimer. Un roi « moliere » une terre, on « moliere » aussi une femme, c’est-à-dire qu’on la marie à quelqu’un. Or nous savons que Jean-Baptiste prend le nom de « Moliere », qu’il a toujours écrit sans accent, après avoir séjourné six mois à Rouen auprès de Pierre Corneille. Et nous savons aussi que Pierre Corneille était féru de vieux français. Comme l’écrit le grand corneilliste Marty-Laveaux : «  Il n’est pas rare de lui voir accueillir des termes d’un usage assez peu répandu, oubliés par les lexicographes contemporains. » Si Jean-Baptiste Poquelin était « légitimé », il était intéressant de savoir par qui. A l’évidence, un comédien débutant pouvait être légitimé par le plus grand écrivain de France. Une connexion pouvait donc s’établir entre Molière et Corneille, d’autant que Molière confiera bien plus tard à Boileau que c’est la comédie du Menteur de Corneille qui décida de sa carrière. Or lorsque Molière est avec Corneille durant le printemps-été 1643, c’est au moment du grand succès du Menteur. Voilà un exemple de la façon dont les « dévots de Molière » entretiennent les obscurités qui sont utiles à leur dogme.

EL : Molière serait donc le «  légitimé » de Corneille ?

Denis Boissier : C’est même cette légitimité qui a catalysé la vocation de Poquelin. La troupe à partir de 1643 va beaucoup jouer du Corneille pendant ses quinze années de pérégrination en province. Et après que Molière aura passé six mois auprès de Corneille en 1658 il se présentera à la Cour de Louis XIV comme son porte-parole et ne jouera que le théâtre de Corneille.

EL : Pouvez-vous donner un autre exemple de la façon dont certains « entretiennent les obscurités », comme vous dites.

Denis Boissier : Des exemples ? Au moins une centaine. Celui-ci notamment : grâce à l’inventaire après décès nous savons ce que contenait la bibliothèque de Molière. Voilà qui est passionnant car on imagine bien, à une époque où tout homme de qualité possédait plusieurs milliers d’ouvrages, où chaque homme de lettres s’enorgueillissait de sa bibliothèque, qu’un grand écrivain comme Molière, et devenu si riche, devait posséder les plus beaux ouvrages, enrichissant chaque jour davantage ses collections. Quelles merveilles avait-il réunies, voilà ce que j’avais hâte de savoir. D’autant que Molière, comme on nous l’affirme, était un lecteur infatigable, du moins si on en juge par son théâtre qui s’appuie sur un vocabulaire, ce que les érudits appellent un « champ lexical », d’une richesse à nulle autre pareille. Mais, étrangement, les biographes officiels ne parlent jamais de la bibliothèque de Molière… Là encore leur manque d’intérêt m’intrigua…

EL : Vous avez fini par savoir pourquoi ?

Denis Boissier :  La bibliothèque du « grand écrivain » renfermait moins deux cents ouvrages.

EL : Si peu ?

Denis Boissier :  A titre de comparaison le comédien Rosimond en possédait 6 000. L’écrivain rouennais Emery Bigot 25 000, Fouquet près de 27 000.

EL : Et Corneille ?

Denis Boissier : Celle de Pierre Corneille, qui pourtant n’était pas riche, suscita la convoitise du bibliophile Boileau qui a fini par la lui acheter.

EL : Deux cents livres pour un auteur aussi productif que Molière, c’est vraiment peu.

Denis Boissier : C’est ce que pensa aussi le moliériste Henri Lavoix qui s’écria :  « Comment ! c’est là tout ? Et Plaute ? Il n’y est pas. Et Rabelais ? Et Boccace ? Et ces maîtres de la comédie dans laquelle a dû puiser Molière ? Rien de tout cela. »

EL : Sa déception se comprend.

Denis Boissier : La déception est à la hauteur du contresens historique qu’impose le dogme moliéresque. L’éminent Louis Moland avoue : « On attendait d’importantes révélations de la liste des livres que Molière possédait dans sa bibliothèque ; on espérait qu’elle nous mettrait dans la confidence de ses lectures. Cette partie de l’inventaire n’a pas tenu ce qu’elle semblait promettre. » Non seulement Molière ne possédait pas une bibliothèque d’écrivain, mais elle ne vaut financièrement presque rien, moins de 13 pistoles. Autrement dit, cinquante fois inférieure à la valeur de sa vaisselle.

EL : Quels livres avait-il ?

Denis Boissier : Principalement quarante volumes de vieilles pièces italiennes, espagnoles et françaises dans lesquels ses collaborateurs et lui-même piochaient les scènes dont ils avaient besoin.  Il y a aussi les livres que ses amis  lui ont offerts, notamment François Bernier, Jacques Rohault ou Claude Chapelle, et faut également compter ceux de son éditeur Ribou. N’oublions pas non plus les Œuvres de Thomas et Pierre Corneille, ainsi que les livres donnés par leur éditeur, Augustin Courbé. Comme si « Molière semblait s’adresser à Courbé pour garnir sa bibliothèque » s’étonne Madeleine Jurgens. A noter aussi que Molière ne possédait aucune pièce de Racine.

EL : Il s’était fâché avec Racine, ceci explique peut-être cela.

Denis Boissier : Ne croyez-vous pas que chez un écrivain la culture et l’amour des livres priment sur la susceptibilité ?

EL : Nous pourrions discuter ce dernier point, mais… un autre jour. Vous avez donc, à force d’étudier la façon dont les moliéristes vantent les mérites de Molière, ou, au contraire, cachent ses faiblesses ou ses lacunes, découvert que le présupposé moliéresque « viciait », c’est le terme que vous avez employé, les conclusions auxquelles parvenaient les moliéristes.

Denis Boissier : En effet, ils partent du principe que Molière est un grand écrivain, alors que rien, historiquement, ne le corrobore. Certes, il a joué et créé de grandes comédies, mais rien ne prouve qu’elles sont bien de lui, au contraire, si l’on s’en tient aux témoignages de ses contemporains. Pour bâtir le mythe Molière, ils ont veillé à citer le moins possible ses contemporains puisque tous l’ont vu tel qu’il était et l’ont pour cela détesté. En revanche, en acceptant toutes les légendes que le XVIIIe siècle, Voltaire et ses amis notamment, a fabriquées sur lui, les moliéristes ont dérogé à la première règle méthodologique de l’historien : entre deux témoignages toujours choisir le plus proche chronologiquement du sujet étudié. Très vite les moliéristes ont préféré écouter le XVIIIe siècle plutôt que le XVIIe.

EL : Pour quelle raison ?

Denis Boissier : C’est le XVIIIe siècle qui a métamorphosé le plus zélé des courtisans du Roi en un héros pré-républicain, celui-là même que l’on se plaît aujourd’hui encore à sublimer. Car il y a un mythe du « Siècle de Louis XIV »… et Molière en est l’un des éléments essentiels.  

EL : Pourquoi Voltaire et ses amis auraient-ils mythifié le règne de Louis XIV ?

Denis Boissier : Dans un but philosophique et propagandiste. Ils avaient à cœur de ruiner la prépondérance économique de la noblesse et l’autorité des jésuites. Ils utilisèrent Molière comme un fléau à curés, et ainsi, ils combattirent l’ultramontanisme et le gallicanisme qui résistaient encore aux revendications grandissantes du peuple français. Ce sont les Philosophes des Lumières qui mirent en place l’esprit révolutionnaire de 1789.

EL : C’est donc l’idéologie des premiers moliéristes qui vous a poussé à douter de leurs certitudes.

Denis Boissier : Leur façon de procéder était tellement outrée que même l’illustre pontife des Lettres Ferdinand Brunetière la critiqua ouvertement en 1880. Tout un contexte social a achevé de me convaincre des effets pervers de leur entreprise de déification. Pour vérifier qu’il en était bien ainsi, j’ai consulté les travaux des historiens proprement dits. Eh bien, leur point de vue ne coïncide que rarement avec celui des moliéristes. Les historiens n’ont pas sur Molière, en règle générale, une conception dévote. Bien qu’ils subissent l’influence massive et irrépressible du dogme national que la Troisième République et l’Université ont réussi à imposer à tous les Français, leur formation leur permet d’appréhender Molière d’une manière plus réaliste, autrement dit plus historique. De la même façon, la lecture des biographes des principaux écrivains du XVIIe siècle m’a prouvé que Molière n’était pas l’ami de tous les grands poètes d’alors, comme le prétendent ses thuriféraires. Quand vous lisez un moliériste, Molière est un génie dont l’importance n’est même pas discutable. Mais lorsque vous lisez un historien ou tel biographe de Racine ou de La Fontaine, vous vous rendez compte que Molière était loin d’être en son temps un « monument littéraire », il était même exactement le contraire.

EL : Vous êtes donc devenu, presque malgré vous, un historien.

Denis Boissier : Je me suis attaché à le devenir par conscience professionnelle.  Mais la méthode historique a aussi son point faible : le besoin de document pour avancer la moindre hypothèse. Or la création littéraire n’a que peu de documents à nous offrir : seulement des manuscrits, et encore si peu au XVIIe siècle. Je crois qu’il est nécessaire, quand des indices sérieux et concordants nous y autorisent, de favoriser la déduction, surtout si elle est logique, adaptée au contexte et qu’elle présente une plus grande complexité et un plus grand degré de réalisme que la théorie officiellement admise. C’est ce que je tente de faire : utiliser la méthode historique et, quand elle ne suffit plus, la méthode analogique et intuitive de l’écrivain. Les probabilités, elles aussi, sont à prendre en compte. Elles ont une grande utilité lorsque les connexions qu’elles permettent tendent d’elles-mêmes à une cohérence toujours plus dense, et, au final, donnent d’une époque ou d’un milieu une meilleure compréhension. Deux mille pages de notes et un catalogue appréciable de citations de spécialistes m’ont appris à relativiser la rhétorique universitaire sur Molière. J’ai aussi pris conscience que toute cette rhétorique à pris naissance sous la Restauration, quand a débuté la guerre entre le parti libéral et le parti congréganiste. C’est alors qu’on a fait de Molière une divinité. Comme l’a écrit Jean-Jacques Weiss :  « Molière avait fait Tartuffe, il devenait sacré ! ». Mais le grand départ national des études moliéresques date de 1670 et ce qui le motiva fut la politique anticléricale de la Troisième République. J’ai pris conscience à quel point l’importance de Pierre Corneille a été minimisée au profit exclusif de Molière, et combien le génie polyvalent de Corneille a été réduit à la part congrue. Par une injustice flagrante, Molière seul bénéficia de toutes les vertus républicaines et démocratiques. Et tout cela dans un but de démagogie pour le moins outrancier. Et rien ne semblait pouvoir arrêter ce processus, du moins jusqu’en 1919.

EL : Date à laquelle Pierre Louÿs annonça que Pierre Corneille avait écrit L’Ecole des Femmes, Amphitryon, Tartuffe, entre autres chefs-d’œuvre, et que Molière les avait seulement signés.

Denis Boissier : Exactement. Cette annonce suscita un tel tollé que Pierre Louÿs devint l’objet d’un mépris quasi national. Les insultes et les menaces  qu’il reçut le contraignirent au silence, tout à fait écœuré. En France, il est impossible d’avoir sur Molière un débat public.

EL : Louÿs ne s’est-il pas trompé sur certains points ?

Denis Boissier : Pas que je sache. Comme il avait réfléchi durant des années à la question, ses remarques sont toujours pertinentes.

EL : L’on rapporte qu’il avait lui aussi accumulé sur le sujet des milliers de pages. Quel dommage que tout cela soit perdu à quatre-vingts pour cent, sinon plus, puisque les héritiers de Louÿs, sans le moindre état d’âme, ont  vendu ses manuscrits à des collectionneurs éparpillés dans le monde entier.

Denis Boissier : Le site que j’ai l’honneur, et le plaisir, de diriger a mis en ligne vingt-et-une pages inédites de Louÿs, et ce, grâce à l’obligeance de M. Jean-Pierre Dumont dont le père, Paul-Ursin Dumont, fut un grand connaisseur de l’œuvre et de la vie de Louÿs.

EL : Pourquoi, selon vous, l’Affaire Corneille-Molière suscite-t-elle aujourd’hui encore, comme en 1919, une telle violence dans les propos et un tel ostracisme universitaire ?

Denis Boissier : Pour une raison aussi simple qu’impérative : Molière est un mythe. Un mythe national mis en scène par la Troisième République, avec le concours de la Sorbonne. Un mythe national qui fut d’abord mis en place durant l’après Révolution française et qui possède deux avantages majeurs pour n’importe quel gouvernement soucieux de plaire au plus grand nombre : le mythe Molière est, par définition, anticlérical et, plus encore, parfait d’un point de vue démagogique. C’est une belle histoire qui apporte beaucoup d’autosatisfaction nationale, un fond de commerce qui profite à tous les esprits parfaitement conditionnés.

EL : Pourquoi dites-vous une belle histoire ?

Denis Boissier : Ne l’est-elle pas ? Voilà un fils de bourgeois qui, grâce à son seul génie, arrive au sommet de la gloire, devient l’ami du plus grand des rois, jette à terre la noblesse, montre tous les vices de son époque, subit le mépris des gens constipés et la haine des mesquins, écrit des chefs-d’œuvre en un tour de main, rivalise de virtuosité stylistique avec Pierre Corneille et, cerise sur le gâteau, meurt sur scène en montrant le chemin à tous ceux qui, pleins de bonne volonté, veulent par anticipation devenir des citoyens libres et égaux. C’est ce que j’appelle une belle histoire. Pas vous ?

EL : Sans doute… Une belle histoire qui fait de Molière un vrai héros de théâtre. Et même de cinéma…

Denis Boissier : Tout à fait. Molière est le théâtre incarné, le mythe du Comédien. Pour tout dire : il est le seul mythe littéraire que la France possède.

EL : Et  si vous nous disiez la vraie histoire de Molière…

Denis Boissier : C’est un fils de Tapissier du Roi qui est resté fils de boutiquiers. L’héritier d’une famille bourgeoise qui n’a, comme tel, fait aucune étude particulière, qui, par amour d’une belle comédienne nommée Madeleine Béjart, s’est lancé dans l’aventure théâtrale, qui, par manque de talent, mais aussi par disposition naturelle, s’est spécialisé dans la farce, qui a eu la chance, grâce à Madeleine Béjart, de rencontrer Pierre Corneille, qui a eu la chance, grâce à Pierre Corneille, de rencontrer Louis XIV, lequel fit de lui, et ce fut une chance inouïe, son bouffon attitré. Pendant quinze ans de gloire et de haine collective, Molière, bouffon du Roi, n’a jamais cessé d’être le premier des courtisans et de travailler aux ordres du ministre Colbert qui ne l’aimait guère mais qui avait besoin de lui pour influencer les Parisiens. Loin d’être un héros, Molière fut le porte-parole de la politique absolutiste de Louis XIV. Il n’a rien écrit par lui-même parce que ce n’était pas là la fonction d’un comédien vedette, d’un régisseur de théâtre et moins encore celle d’un bouffon du Roi, ce qu’il fut triplement et admirablement. A cette époque, l’écriture théâtrale était basochienne, c’est-à-dire collégiale, et comme l’a très bien ressenti et analysé Pierre Louÿs, c’est bien Corneille, l’auteur du Cid et le père de la comédie avec, notamment, Le Menteur, qui est l’auteur des principales pièces sérieuses que Molière signa, ou ne signa pas d’ailleurs, puisque les mœurs de son temps ne l’y obligeaient pas et que les droits d’auteur n’existaient pas encore.

EL : Pierre Corneille, s’il fut le grand collaborateur de Molière, ne fut donc pas le seul selon vous…

Denis Boissier : En effet, Molière en tant que Bouffon du Roi et « premier Farceur de France », ainsi que le définit son contemporain Somaize, est un homme richissime et extraordinairement occupé. Aussi une demi-douzaine d’écrivains, aujourd’hui plus ou moins méconnus, ont travaillé pour lui, sans compter les pièces achetées à des inconnus.

EL : Quels écrivains furent ses collaborateurs ?

Denis Boissier : Donneau de Visé, Boileau, Claude Chapelle. Certains sont bien oubliés aujourd’hui : Adrien Subligny, Edme Boursault, Charles Dassoucy, le dénommé Neufvillenaine… Mais il ne faut pas non plus oublier Madeleine Béjart qui fut, en même temps qu’une bonne comédienne, une femme de tête. Thomas Corneille, le frère cadet de Pierre, a très bien pu en être, et ce dès Les Précieuses ridicules, qui datent de 1659, et qui lancèrent la carrière de Molière en tant que farceur. En tout cas, c’est lui qui versifiera Dom Juan en 1677.

EL : Cela fait beaucoup de monde.

Denis Boissier : Et nous ne saurons jamais tout. Au XVIIe siècle, était auteur d’une pièce le comédien qui créait cette pièce. C’est ainsi que Molière a pu, sans être un imposteur au sens où nous l’entendons aujourd’hui, se dire l’ « auteur » des pièces qu’il créait. Puisqu’il était à la fois comédien principal, directeur de troupe, régisseur et producteur, il pouvait, au vu des pratiques de l’époque, se dire de plein droit « auteur ». D’ailleurs personne ne lui reprocha de se prétendre tel. On lui reprocha seulement de piller trop ouvertement les pièces d’autrui, de gagner une fortune en étant au service exclusif de Louis XIV. Plus encore, parce qu’il exerçait la fonction de Bouffon du Roi, de corrompre les mœurs aux moyens de farces, de portraits à charge et d’attaque contre tous ceux qui, à l’inverse de lui, étaient des gens pieux ou, du moins, anti-libertins et anti-mécréants. Molière fut le Bouffon du Roi, comme le furent en même temps que lui le spirituel L’Angely et le musicien caractériel Jean-Baptiste Lully, tous deux d’ailleurs bouffons « en titre d’office ».

EL : C’est-à-dire ?

Denis Boissier : A la différence de Molière, L’Angely et Lully furent officialisés dans leur fonction de bouffons.

EL : Pourquoi Molière ne le fut-il pas ?

Denis Boissier : Parce que Molière était déjà Valet de chambre du Roi et Tapissier du Roi. Et comme il avait été présenté à Louis XIV en tant que directeur de troupe et interprète privilégié du grand Corneille, le Roi a préféré le prendre avec toute sa troupe et en faire aussi profiter les Parisiens. Mais les rapports extraordinairement privilégiés que Molière a eus durant toute sa carrière parisienne avec Sa Majesté, jusqu’à manger en tête à tête avec elle, montrent combien il fut, et lui seul, le Bouffon du Roi et l’auxiliaire de sa politique.

EL : Selon vous, les nombreuses anomalies de toute la carrière de Molière s’expliquent par le seul fait qu’il était non pas un écrivain, mais le bouffon de Louis XIV ?

Denis Boissier : Exactement. Mais les « dévots de Molière », comme les appelait en 1879 leur chef, Georges Monval, ne pouvaient évidemment pas accepter la vérité historique. Ils étaient bien trop imbus des principes de la Révolution française. Reconnaître Molière comme le premier des courtisans aurait aussitôt fait s’effondrer leur culte. Or, tous les historiens vous le diront, les Français de la Troisième République furent, malgré leurs discours anticléricaux, particulièrement religieux dans l’âme. Avec Molière, ils se fabriquèrent un « dieu » national selon leur goût.

EL : Vous affirmez que celui qui incarne l’Esprit français, celui sur lequel les Français ont tellement fantasmé, ne fut, en fin de compte et tant pis si cela nous déplaît, que… le « Bouffon du Roi », et rien que cela.

Denis Boissier : Pourquoi « rien que cela » ? A l’époque, être le Bouffon du Roi était une fonction extraordinairement importante. Mais la Révolution française a fait table rase du passé et la Troisième République a reconstruit idéologiquement un passé dont elle ne voulait pas.

EL : Si ce que vous dites est vrai, jamais méprise ne fut plus grande.

Denis Boissier : Oh ! vous en trouverez d’autres, mais dans le domaine religieux.

EL : Justement, vous dites que le mythe Molière a de fortes connotations religieuses.

Denis Boissier : C’est à cause de cela que les universitaires se sont tellement mépris sur la véritable carrière de Molière. Ils ne pouvaient accepter de voir la réalité en face. J’ai longuement étudié la fonction sacro-sainte du Bouffon du Roi. Molière a les vingt-six caractéristiques de cette fonction, telle qu’elle s’est imposée au fil des siècles. Or, les bouffons du Roi ont toujours eu la principale caractéristique de ne jamais écrire par eux-mêmes, comme d’ailleurs les rois, l’un et l’autre se trouvant aux deux bouts de cet axe métaphysique autour duquel, depuis l’Antiquité jusqu’à Louis XIV tout, toujours, s’est attaché. Le Roi et son Bouffon sont le recto et le verso d’une carte maîtresse dans le jeu social d’un siècle tout imprégné de la mentalité du Moyen Age. Molière, en devenant dès 1659, mais plus encore à partir de 1661, et tout à fait officiellement en 1665,  le Bouffon du Roi, a joué le rôle de Bouc émissaire auquel Sa Majesté puis le peuple l’ont destiné. 

EL : C’est ce qui expliquerait, selon vous, pourquoi il fut durant sa carrière parisienne à ce point applaudi, mais aussi et plus encore attaqué, insulté et haï.

Denis Boissier : Et même maudit.

EL : Ce dernier point est en effet déroutant. Je ne crois pas connaître d’autre écrivain à qui est arrivé un tel destin.

Denis Boissier : Pour la bonne raison qu’un tel destin ne peut pas arriver à un homme de plume. Il échut à Molière d’avoir été le dernier grand Bouffon du Roi. Après lui, il n’y en aura plus, du moins d’envergure nationale. Et avec la Révolution de 1789 disparaîtra à jamais en France la charge de fou « en titre d’office ».

EL : Ce qui n’est peut-être pas plus mal.

Denis Boissier : Peut-être. Mais il est certain qu’à cause de la fonction sacro-sainte qu’il occupa, Molière eut contre lui toute l’intelligentsia de son temps : la noblesse, l’Eglise, les hauts fonctionnaires, les écrivains, sans oublier les gens pieux que Molière appelle dédaigneusement les « dévots ». Comme le constata le moliériste Francis Baumal, Molière  joue « le rôle de journaliste officieux du gouvernement de Louis XIV ».  En tant que Bouffon du Roi, il combat le mouvement social des précieuses, des femmes souvent admirables qui furent les premières féministes, mais qu’il est bon ton aujourd’hui de continuer à ridiculiser pour faire comme Molière. Il eut aussi pour adversaires les érudits et les savants, ceux en qui Molière n’a vu que des « pédants », qu’il jeta en pâture au peuple, alors qu’ils étaient, avant tout, ceux qui, parmi les intellectuels, n’étaient ou ne voulaient pas être pensionnés afin de rester libres d’écrire selon leur conviction. Avec Molière, comme le reconnaît le célèbre historien Henri Martin : « Les gens de lettres sont immolés d’une façon étrange aux gens du monde, à la Cour ».  Le moliériste Augustin Cabanès est allé jusqu’à écrire que « Molière fut l’homme du passé et tout le contraire d’un novateur ».

EL : On le détestait uniquement parce qu’il était le Bouffon du Roi ?

Denis Boissier : Parce qu’il incarnait les désordres du jeune Louis XIV et soutenait invariablement sa politique de jouisseur impénitent. Je ne puis ici entrer dans les détails mais chaque grande pièce créée par Molière défend un point précis de la politique absolutiste ou de la vanité royale. Bien sûr, cet aspect-là de son théâtre n’est guère mis en lumière par l’exégèse dévote.

EL : Ce soutien absolu au Roi, c’est ce qui, selon vous, le met définitivement en dehors de la caste des écrivains.

Denis Boissier : Evidemment ! Molière n’a jamais été un écrivain comme nous l’entendons aujourd’hui, avec un univers, des convictions, une cohérence et un style qui n’appartiendraient qu’à lui. C’était un entrepreneur de spectacles. D’ailleurs lui-même ne s’est jamais prétendu « écrivain ». Il a même fait, dans la préface des Précieuses ridicules, cette confidence : « C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux ». Et il conclut qu’il doit «  consentir à une chose qu’on ne laisserait pas de faire sans moi. » La préface de l’édition de  L’Amour médecin laisse passer cet autre aveu qui a tellement contrarié la grande autorité Eugène Despois : « On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées. » Pour lui, une pièce se joue ou s’écoute, elle ne se lit pas. Et l’on voit bien à cela, et aussi à cent autres petits faits significatifs, que Molière est un comédien qui s’est toujours assumé en tant que tel, et non un écrivain tel qu’on veut aujourd’hui qu’il soit. Dès 1660 Molière était aux ordres, et il en était fier.

EL : Qu’est-ce qui vous le fait dire ?

Denis Boissier : Un document prouve que Louis XIV a choisi Molière comme favori dès juin 1660, puisqu’il lui alloue, sur les fonds de l’Epargne, « 500 livres tournois dont Sa Majesté lui a fait don pour lui donner moyen de supporter les frais et dépenses qui lui convient de faire en cette ville de Paris où il est venu par son commandement pour le plaisir et la récréation de Sadite Majesté, et ce pour les six premiers mois de ladite année ». Pour l’éminent Roger Duchêne, Molière est dès cette époque pensionné par le Roi, Monsieur n’étant que son protecteur apparent. Oui, Molière est aux ordres, et il en est fier. Les soucis pour lui ne commenceront qu’en 1665 quand il aura réussi, à cause de sa fonction extrêmement enviée de Bouffon du Roi, à mettre tout le monde contre lui.

EL : Tout le monde, vraiment ?

Denis Boissier : Exception faite de quelques personnages à la réputation scandaleuse, par exemple la courtisane Ninon de Lenclos, le satiriste caractériel Boileau qui fut le complice de Molière, l’ivrogne Claude Chapelle qui lui sert de secrétaire, le très perverti Monsieur, frère du Roi qui fut son protecteur, et le mécréant prince de Condé que les facéties de Molière amusait grandement. Comme de juste il eut aussi avec lui nombre de libertins et la plupart des Gouliards qui étaient, en ce temps-là, l’équivalent de nos chansonniers. Il a toujours été dans les attributions du Bouffon du Roi de servir d’intermédiaire entre Sa Majesté et ses sujets les plus rebelles. Molière était l’oreille et les yeux de Louis XIV et il porta, dès que l’occasion s’en fit sentir, la bonne parole du Roi à tous ceux qui s’agglutinaient au parterre de son théâtre.

EL :  Aujourd’hui Molière est considéré comme… l’écrivain ayant eu la plus grande liberté d’esprit.

Denis Boissier : Parce qu’on confond liberté d’esprit et bouffonnerie en service commandé.

EL : Et on lui attribue la plus grande valeur morale… 

Denis Boissier :  Parce que moralité bourgeoise et préjugés communs sont une même chose. Pourquoi, à votre avis, le choix de la classe dirigeante de la Troisième République s’est-il porté sur Molière ?

EL : Sans doute parce qu’il devait lui convenir.

Denis Boissier :  Exactement : Molière est le parangon de l’esprit petit-bourgeois. Molière tel qu’on l’enseigne dans les écoles est le produit parfaitement manufacturé de la mentalité bourgeoise du XIXe siècle, ce qui explique son extraordinaire succès auprès des couches populaires. On a plus écrit sur lui que sur tous les écrivains de son temps. Si la bourgeoisie commerçante ne s’était pas approprié la culture, comme elle l’a fait pour tout, jamais Molière ne serait devenu un si parfait produit de consommation courante, ni surtout un tel dogme. Et savez-vous pourquoi la bourgeoisie de la Troisième République s’est reconnue en lui ? Parce que Jean-Baptiste Poquelin est lui-même le produit de cette bourgeoisie montante qui, grâce à Louis XIV, s’est emparé des commandes du pays. Comme l’écrit le moliériste Francis Baumal « sa philosophie est bien celle d’un bourgeois, de sens rassis et d’esprit pratique, pour qui l’usage présent fait loi. »

EL : Si je vous comprends bien : sans l’esprit bourgeois qui commence à percer sous les ruines du régime féodal, Molière n’aurait jamais connu la carrière qui fut la sienne.

Denis Boissier :  Molière a toujours été porté par le courant politique bourgeois. Dès son association avec le Roi, il a pu oser envers la noblesse de Cour tout ce qu’il voulut. A l’instar du célèbre Triboulet, bouffon de Louis XII, Molière commença par ridiculiser les petits marquis et finit par s’en prendre aux grands de la Cour. Plus d’un l’ont menacé du bâton, mais n’en firent rien puisque tel n’était pas le bon plaisir du Roi. Une telle audace eût été impossible pour tout autre que le Bouffon du Roi, plus encore pour un simple écrivain. Les écrivains ne bénéficiaient pas au XVIIe siècle du prestige intellectuel qu’on leur reconnaît aujourd’hui. Et surtout la presse n’était pas là pour les soutenir.

EL : En effet, toutefois il y avait les Gouliards.

Denis Boissier : Et il est intéressant de noter que tant que Molière exerça ses fonctions sacro-saintes de Bouffon du Roi, les Gouliards ne se moquèrent jamais directement de Louis XIV. En revanche, dès que Molière mourut, les caricatures et les pamphlets se multiplièrent, dénonçant les manquements et les abus du Roi. Molière fut audacieux, certes, mais il était payé pour l’être. Ses "coups de gueule", si l’on me permet l’expression, furent toujours très royalement récompensés par Louis XIV en personne. En l’espace de trois ou quatre années de bouffonnariat Molière gagna plus que Pierre Corneille durant toute sa carrière, laquelle dura plus de cinquante ans.

EL : Selon vous, c’est cette vérité historique peu flatteuse que les premiers moliéristes ont préféré effacer ?

Denis Boissier : Oui. Comme on avait besoin d’un grand « écrivain du Peuple », le Gouvernement du Second Empire a demandé en 1863 à l’éminent Eudore Soulié de concocter une biographie « acceptable » de Molière, que l’on voulait inculquer à tous. Ce qui n’était pas prévu, c’est que dès 1870 une cabale se mettrait à adorer Molière, à lui vouer un culte unique dans les annales littéraires, et pour cause, puisqu’il ne s’agit pas de littérature mais de religion d’Etat… Une cabale des « dévots de Molière » qui perdure aujourd’hui encore et qui, par ironie de l’Histoire et de ses coups de théâtre, est exactement à l’opposé de la première cabale qui en 1665 avait détesté Molière. L’expression « dévots de Molière », je le rappelle, n’est pas de moi, mais du directeur de la revue Le Moliériste, l’organe de propagande entre 1879 et 1889. Ces dévots de la Troisième République ont voué un tel culte à Molière que nous en subissons encore le contrecoup. Jamais on ne fit pour un homme, quel que fût son mérite, ce que l’on entreprit de faire et de parfaire pour Molière. Même Hugo n’eut pas droit au dixième de ce dont a bénéficié Molière.

EL : Il est clair qu’il est dangereux de laisser la politique faire main basse sur la littérature.

Denis Boissier : L’Histoire ne nous a-t-elle pas suffisamment offert de tristes avertissements ? Molière étant un excellent catalyseur du sentiment national, plus de quatre cents pièces de théâtre furent écrites à sa gloire entre 1850 et 1914, des milliers de louanges versifiées furent entonnées durant des cérémonies savamment orchestrées, presque toutes d’ailleurs pour effacer la défaite de Sedan et contrebalancer la montée en force de l’Allemagne. L’Ecole publique et laïque alla jusqu’à distribuer des bons points à l’effigie de Molière. Et c’est ainsi que l’on a fait un saint homme de celui qui avait été seulement le bouffon du Roi…

EL :  Quelle ironie, en effet…

Denis Boissier : On lui éleva statues et monuments grandioses, on lui fabriqua un légendaire capable d’enivrer les foules, on passa commande à tous les peintres et sculpteurs officiels pour idéaliser Molière, un service du temple fut même instauré…

EL :  Vous voulez sans doute parler de la Comédie-Française, appelée « la maison de Molière »…

Denis Boissier : Comme la Sorbonne, la Comédie-Française fut aux ordres du Gouvernement. Que voulez-vous qu’il advînt après deux cents ans de propagande intensive ? Molière est devenu l’incarnation de l’Esprit français, le dieu des universitaires dévots et des comédiens bons enfants qui avaient bien besoin de voir leur métier valorisé. Ce que je dis sur la mythification de Molière, et que je suis le seul, ou presque, à dire publiquement, est un fait historique irrécusable.

EL : Dans ce cas pourquoi les historiens n’en parlent-ils jamais ?

Denis Boissier : Au contraire, les historiens ont plusieurs fois mis le doigt sur cette « mécanique des foules » si dangereuse pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle. Mais les historiens sont des fonctionnaires, et ils subissent les diktats de l’Institution. Ils mettent le doigt sur ce qui ne va pas, mais ne l’enfonce pas pour en montrer la profondeur.

EL : Certains d’entre eux, j’imagine, ont tout de même eu le courage de nous mettre en garde contre l’abus qu’engendre un consensus national.

Denis Boissier : Certes. Plusieurs ont fait allusion à cette espèce de nationalisation du personnage de Molière. Par exemple Maurice Descotes, l’Américain Ralph Albanese ou l’Anglais Edric Caldicott. Plus récemment la thèse de doctorat de Gérard Moret intitulée Molière : portrait de la France dans un miroir rassemble tous les éléments du dossier.

EL : Depuis, Gérard Moret a apporté sa contribution à votre site.

Denis Boissier : En effet, même s’il est rare qu’un universitaire s’intéresse à notre recherche.

EL : Vos contradicteurs, tous universitaires patentés, ne reconnaissent l’Affaire Corneille-Molière  ni comme sujet de thèse ni même comme objet d’étude...

Denis Boissier : En effet, le débat est clos avant d’être ouvert. Pour le dire autrement, si vous n’êtes pas mandatés par l’Université, vous n’avez pas droit à la parole. Mais l’Université ne veut évidemment mandater aucun de ses ressortissants.

EL : Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Denis Boissier :  Il faudrait une limite au monopole d’expression que détiennent les « dévots de Molière » et les lobbies institutionnels. Certes, les historiens ne nient pas les aspects politiques dont nous venons de parler, mais ils veillent à les aborder le plus superficiellement possible. Voilà pourquoi, par principe philosophique et pour la défense des libertés intellectuelles,  nous devons combattre ce "terrorisme intellectuel" et lutter contre la cabale des « dévots de Molière ».

EL : Pauvre Pierre Louÿs ! En 1919 il n’avait vraiment aucune chance de se faire entendre.

Denis Boissier : Pas la moindre. Et aujourd’hui rien n’a changé. Mais comme, par définition, l’Esprit demeure à jamais libre, une  résistance se met en place… des chercheurs indépendants se regroupent, ici même, dans le site corneille-moliere.org, pour faire connaître leurs doutes ou, sur certains points, leurs convictions. Grâce aux chercheurs non inféodés, le mythe officiel de Molière s’effrite chaque jour davantage. 

EL : J’imagine que les réticences à accepter vos thèses, même de la part du public non prévenu contre elles, doivent être colossales.

Denis Boissier : La réaction des gens est parfaitement bien conditionnée. Leur premier réflexe est généralement de refuser toute atteinte à « leur Molière ». Quant aux gens en place, ils ne veulent bien évidemment pas se déplacer. Mais j’ai confiance à cette loi de la Nature qui impose à toute nouvelle génération de se méfier des idées trop bien reçues. Tout ou presque est à revoir. C’était le souhait de l’éminent Raymond Picard qui en avait assez, lui aussi, de combattre le mythe du « Siècle de Louis XIV ». L’Université doit cesser d’imposer aux nouvelles générations l’esprit petit-bourgeois de la Troisième République. Si le monde était bien fait, ce devrait être le premier grand combat de tout futur diplômé.

EL : Etes-vous optimiste ?

Denis Boissier : Guère. Toutefois je reste convaincu d’une chose : « La vérité ne triomphe jamais, mais ses adversaires finissent par mourir ». C’est Max Planck qui disait cela. 

EL : Mais pourquoi détruire ce que vous appelez un « mythe littéraire » ? N’est-ce pas, au contraire, très utile un « mythe », quel qu’il soit ?

Denis Boissier : Très utile. Cependant la vérité est plus utile encore, et, dans le cas Corneille-Molière, la vérité historique est plus belle que le Mythe. Car au lieu d’une belle histoire superficielle avec un héros bouclé, prétendument plein d’audace et de spiritualité, nous trouvons un extraordinaire génie, stratège en diable, qui se nomme Pierre Corneille et que l’on a raison, plus qu’on ne le croit d’ordinaire, de surnommer « le Shakespeare français ». Au lieu d’un Roi figé dans le marbre, l’on trouve un grand enfant qui a longtemps refusé d’être adulte et qui ne trouvait le sourire qu’en compagnie d’un farceur d’esprit gaulois. Au lieu d’une œuvre « géniale » sur laquelle ne se sont jamais accordés les commentateurs, nous avons un répertoire de toutes les peurs, les travers et les joies d’un siècle protéiforme.

EL : Un siècle que l’on a dit « classique ».

Denis Boissier : Alors que nous avons affaire à une époque tout à la fois moyenâgeuse, baroque, mystique et éprise de grandeur, bien plus fascinante que le prétendu « siècle classique » auquel les professeurs sont si attachés, qu’ils ont méthodiquement « verni », mais qui n’est qu’une vue de l’esprit.

EL : Ce « vernis », comme vous dites, a l’avantage de faciliter l’enseignement scolaire.

Denis Boissier : Certes, mais il serait plus intéressant de connaître les coulisses du théâtre de Molière plutôt que d’applaudir scolairement à sa gloire professée. Le XVIIe siècle n’est pas cette carte postale à usage des masses que l’on a fabriquée avec un souci du "politiquement correct". On édulcore trop les aspects gênants d’une époque qui n’est pas la nôtre, qui ne l’a jamais été, et qui ne peut nous parler que si nous lui rendons sa vraie voix et si nous savons l’écouter.

EL : Quelle est la preuve évidente, pour vous, que Molière n’est pas celui dont les manuels scolaires vantent les mérites ?

Denis Boissier : Je viens d’achever un gros ouvrage sur les vies et carrières associées de Pierre Corneille et de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière. J’ai répertorié près de cent cinquante indices montrant une étroite et constante connexion entre ces deux hommes. Mais vous dire, parmi tous les indices que j’ai récoltés, lequel est le plus probant… m’est difficile. Il y en a beaucoup, et plus encore que chacun de ces indices pris isolément, c’est le faisceau convergent, concordant et circonstancié dans lequel ils s’intègrent tous, qui emporte la conviction. 

EL : Je pensais que vous alliez me dire que c’est le fait stupéfiant que l’on n’a jamais retrouvé la moindre page écrite par Molière.

Denis Boissier : Le plus étonnant n’est pas que nous n’ayons de Molière aucune page manuscrite, mais que personne, aucun écrivain, aucun de ses amis, n’ait jamais publié la moindre lettre de lui, à une époque où le genre épistolaire était en pleine vogue.

EL : Qu’en concluez-vous ?

Denis Boissier : Ce que Pierre Louÿs a été le premier à envisager : Molière n’a rien écrit de sa main. Ce qui, somme toute, est normal pour un régisseur, tout à fait naturel pour un farceur et qui constitue l’une des caractéristiques essentielles du Bouffon du Roi. Je vous l’ai dit : leur fonction sacro-sainte exigeait qu’ils n’écrivent rien par eux-mêmes mais laissent écrire en leur nom. Prenez le Bouffon du Roi Henri IV, Guillaume… On a conservé plus de soixante-dix publications qui lui sont attribuées. 

EL : Pour un instant, ne tenons pas compte de cette fonction, et considérons Molière comme on nous le présente : en tant qu’écrivain. Il est tout de même étonnant que nous n’ayons de lui aucun écrit, aucune lettre, aucun brouillon.

Denis Boissier : C’est arrivé à certains écrivains, quoique, dans ce cas, c’est parce qu’ils furent peu célèbres ou qu’ils connurent une fin misérable, comme Rotrou. Non, le plus étonnant n’est pas l’absence de tout manuscrit de la main de Molière, mais que jamais un écrivain ne lui a dédié une œuvre de son vivant.

EL : Personne n’a dédié quoi que ce soit à Molière ?

Denis Boissier : Pas même une petite comédie. Pourtant cela aurait donné à cette comédie plus de chance d’être publiée puisque Molière était la personnalité artistique la plus people de son temps…

EL : Quel autre fait anormal pouvez-vous nous citer ?

Denis Boissier  : Molière ne figure pas dans le Recueil des poésies chrétiennes et diverses, en trois tomes, composé par La Fontaine, qui fut, prétend-on, un grand ami de Molière. 

EL : Ce recueil date de quand ?

Denis Boissier : 1671, l’année où Molière fait représenter son plus grand triomphe : Psyché. Tous les grands et moyens écrivains sont dans cette anthologie, même Benserade, Gilbert ou Sarrazin, et jusqu’au burlesque Scarron. Mais pas Molière.

EL : Comment l’expliquez-vous ?

Denis Boissier : Par le fait que Molière n’était pas un écrivain, mais le Bouffon du Roi. Tout le monde savait alors que son théâtre était une entreprise collective. Or, de même qu’on ne dédie pas une œuvre à un personnage dont le statut sacro-saint fait de lui un être à part, on n’accueille pas dans une anthologie consacrée à des écrivains véritables ce qui se publie sous le nom du Bouffon du Roi.

EL : Ne peut-on pas penser que c’est parce que Molière était alors jugé trop libertin ?

Denis Boissier : Le Recueil accueille des libertins notoires comme Théophile ou Scarron.

EL : Alors Molière était maudit !

Denis Boissier : Oui,  il a été d’ailleurs plusieurs fois défini comme un « démon » ou un marmouset.

EL : Un marmouset ?

Denis Boissier : Une sorte de gnome. Comme tous les bouffons du Roi, Molière était un homme plutôt laid. Nous avons mis sur le site, dans « L’Affaire Corneille-Molière, dossier pédagogique », son portrait le plus probable.

EL : Celui dessiné par Lefèvre ?

Denis Boissier : Oui.

EL : Il a été dessiné en quelle année ?

Denis Boissier : Vers 1658. Lefèvre a connu Molière.

EL : A en juger par ce portrait, Molière, en effet, n’était pas un bel homme.

Denis Boissier :  C’est pour cela qu’il a si bien réussi dans la grosse farce. S’il avait été aussi beau que son petit ami La Grange il aurait eu une toute autre carrière, comme en était convaincu le très éminent Gustave Larroumet. Que Molière fût un personnage hors norme, ainsi que le furent tous les bouffons du Roi, nous en avons une autre preuve dans le fait que ni la Gazette nationale ni le Journal des savants, tous deux d’audience internationale, n’ont jamais mentionné son nom, alors qu’il y est question de beaucoup d’écrivains, même de second ordre.

EL : C’est pour le moins curieux !

Denis Boissier : Non seulement personne n’a jamais dédié une œuvre à Molière de son vivant, mais personne, à son époque, n’a jugé utile d’étudier son théâtre, alors qu’on le faisait tout naturellement pour celui de Corneille ou de Racine. Le moliériste Henry Lyonnet  l’a dit très clairement  : « Qu’on ne s’y trompe pas. Ce sont les siècles suivants qui ont placé Molière sur le piédestal où nous le trouvons. »

EL : Il existe donc des moliéristes lucides ?

Denis Boissier : L’espace d’une ligne ou deux, aussitôt noyées dans un océan d’admiration aussi naïve que béate.

EL : Cela signifie-t-il qu’aucun contemporain de Louis XIV n’a jamais cru que les grandes pièces signées Molière pouvaient avoir une valeur littéraire ?

Denis Boissier : Pas nécessairement. Les intellectuels d’alors ressentaient autant que nous ce que valaient, littérairement parlant, L’Ecole des Femmes, Le Tartuffe, Le Misanthrope ou Les Femmes savantes. Mais à la différence de nous, ils savaient que le théâtre de Molière n’était pas l’œuvre d’un écrivain, mais une enseigne commerciale et un travail d’équipe. Car Molière appartenait corps et âme au Service du Roi.

EL : Et  bien sûr être au Service du Roi était un immense honneur.

Denis Boissier : Vous n’imaginez pas à quel point. Molière était un élément important des « Bâtiments », ainsi qu’on appelait le Ministère de la propagande dirigé par le ministre Colbert. Ce dernier n’appréciait guère Molière, mais il avait besoin de lui pour orienter l’opinion publique. Molière décédé, Colbert créera la « Chambre Sublime », officine chargée du culte de la personne royale, dont Racine et Boileau prendront peu à peu la direction.

EL : A l’époque, certains devaient bien se douter de l’identité de celui qui avait réellement écrit Le Misanthrope ou Amphitryon ?

Denis Boissier : Ceux qui avaient le talent de comprendre que l’auteur de ces pièces était aussi l’auteur de pièces aussi différentes entre elles que L’Illusion comique et Polyeucte, Le Cid et La Mort de Pompée, La Place royale et Psyché, savaient qu’il convenait de taire son nom. D’abord parce que le mot d’ordre du Service du Roi était le secret absolu. Ensuite, parce qu’on ne parlait jamais de la pratique, si je puis dire institutionnalisée, du prête-nom.

EL : Pourtant l’identité de Pierre Corneille est apparue à l’occasion de Psyché.

Denis Boissier : Oui, c’est d’ailleurs l’unique collaboration reconnue par les moliéristes.

EL : Mais pourquoi, brusquement, le nom de Corneille apparaît-il au côté de Molière ?

Denis Boissier : A cause du second grand bouffon du Roi, le musicien Jean-Baptiste Lully. Lui aussi avait participé à Psyché, ainsi que son collaborateur Quinault. Mais Molière et Lully venaient de se fâcher. Lully, pour embêter Molière, a exigé que leurs noms à tous soient cités et donc le nom de Pierre Corneille.

EL : Une aubaine pour votre thèse.

Denis Boissier : En effet, si l’Avertissement de cette pièce n’avait pas révélé le nom de Pierre Corneille, jamais les moliéristes  n’auraient consenti à seulement envisager de commencer à soupçonner que Psyché puisse ne pas être l’œuvre personnelle de leur « dieu ».

EL : Mais pourquoi les contemporains ont-ils tu le nom de Pierre Corneille ? Ce n’était vraiment pas lui rendre justice.

Denis Boissier : La notion de justice est ici tout à fait anachronique. Mentionner le nom de Corneille à propos du théâtre de Molière, c’eût été vouloir sciemment créer des ennuis à « la gloire du Théâtre». Il n’était pas question de parler de Pierre Corneille à propos de Molière comme il n’était pas question de parler du président de Périgny à propos des œuvres personnelles du Roi ou de ses lettres officielles pourtant signées « Louis ». L’usage tacite du prête-nom en matière d’œuvres de l’Esprit en faisait un sujet tabou.

EL : Les mœurs, sur ce point, semblent n’avoir guère évoluées car il ne viendrait à l’idée de personne de révéler l’identité de ceux qui écrivent les discours des présidents de la République…

Denis Boissier : Eh bien, au XVIIe siècle, les contemporains de Louis XIV étaient encore moins enclins que nous à parler des prête-noms. L’Eglise, le Pouvoir et la Sorbonne, tous trois absolutistes, y veillaient. 

EL : Croyez-vous que cela aurait déplu à Pierre Corneille que soit connue, auprès de ses amis par exemple, sa collaboration avec le Bouffon du Roi ?

Denis Boissier : Je suis persuadé que Corneille, qui avait un caractère particulièrement discret, et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a si bien réussi dans son emploi de collaborateur, a veillé à ne jamais y faire allusion. Autant que Molière, Corneille était au Service du Roi. Et ce Service avait le secret pour règle absolue. De plus, ses contemporains se fichaient éperdument de savoir qui était l’auteur des spectacles qu’ils allaient applaudir. De nos jours, s’intéresse-t-on au scénariste de tel ou tel film qui, comme le théâtre du XVIIe siècle, a souvent nécessité plusieurs auteurs et plusieurs stades d’écriture ?

EL : Non, en effet.

Denis Boissier : Ne commettons pas l’erreur de comprendre le XVIIe siècle avec notre mentalité moderne. Nous partons toujours du principe que notre façon de penser est la meilleure et que, grâce à elle, nous comprenons toujours tout mieux que ne le faisaient nos ancêtres. Nous ferions mieux d’avoir davantage d’humilité. C’est indispensable si l’on veut avoir une chance de penser et de ressentir comme le faisait un contemporain de Louis XIV. Il faut se familiariser avec le code chevaleresque et les règles de l’honneur, se pénétrer du sens du devoir qu’avaient ces gens-là et qui a cessé de nous être naturel. Etudier les rouages du Service du Roi, s’imprégner de ce qu’étaient le droit divin et le système des corporations, analyser les composantes du mysticisme propre à cette époque, mesurer l’influence de l’ésotérisme sous-jacent. Il faut aussi ne pas mésestimer le substrat païen ou chrétien dans lequel plongeaient quelque vingt millions de Français, mesurer les effets de la « petite période glaciaire » sur les comportements, fréquenter les tavernes et les bordels, traduire les rébus, les charades et les grimoires, déchiffrer la signification profonde des carnavals et ne pas oublier de répertorier les transgressions permises. Le XVIIe siècle est tout, sauf classique dans le sens où l’entendent les manuels scolaires. Rien n’était plus essentiel alors que les mouvements libertaires, satiriques et gouliards, le Blason et les armoiries, l’esprit folâtre de la Renaissance, la Basoche, les Mères-loges, l’allégorie, la sotie et l’Hermétisme, la pratique généralisée du prête-nom. Mais, plus essentiel encore en ce qui concerne Molière,  il faut accepter l’existence de ce que, faute de mieux, j’appelle le bouffonnariat

EL : Puisque, même chez les moliéristes, il existe une énigme Molière, c’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage de l’académicien Georges Lenôtre, quelle est la meilleure méthode pour la résoudre ?

Denis Boissier : Pour résoudre l’énigme de Molière et le secret de Corneille, il faut avant tout, ne pas obéir à l’idéologie de son temps mais à celle de l’époque où vécurent ces deux artistes si différents et pourtant si complémentaires. Toutes les réponses sont dans les livres anciens et les témoignages directs. Les indices sont disséminés, mais ils existent en nombre suffisant. Les recenser méthodiquement n’est qu’une question d’état d’esprit. L’exégèse universitaire doctrinale, quant à elle, ne souhaite pas les exploiter, nous avons vu pourquoi.

EL : Il faut donc, en ce qui concerne Molière, passer outre les a priori professoraux.

Denis Boissier : Et aller au-delà de l’auto-censure tacite en milieu universitaire. La liberté intellectuelle est à ce prix. Mais il est vrai que l’Université, comme toute institution, n’encourage pas les esprits indépendants, trop sceptiques ou trop critiques envers elle. Le site corneille-moliere.org vient de publier sur ce sujet la « Lettre ouverte à tous les étudiants qui préparent une thèse sur Molière » de l’historien Gérard Moret.

EL : L’Affaire Corneille-Molière a donc en perspective de longues années de lutte.

Denis Boissier : Cela prendra le temps qu’il faudra, mais un jour les étudiants seront libres de juger par eux-mêmes ce que furent réellement Molière et Corneille et, avec eux, tout le XVIIe siècle. Un jour viendra où l’on n’osera plus rire de nous ou nous accuser d’être des « révisionnistes ».

EL : On vous accuse d’être des révisionnistes ?

Denis Boissier : Au lieu d’un débat, il est tellement plus facile de lancer une petite phrase perfide, laquelle, grâce à l’amalgame qu’elle provoque inévitablement, fait son petit effet sur les esprits formatés. De la même façon que pour noyer son chien on l’accuse de rage, pour discréditer celui qui vous remet en cause, on l’accuse de révisionnisme…

EL : Qu’ajouteriez-vous pour clore ce premier entretien ?

Denis Boissier : Molière doit cesser d’être une création de nos désirs nationalistes. Alors on pourra prendre conscience que la collaboration Corneille-Molière s’intègre dans un contexte qui lui fut particulièrement favorable. Tout ne fait que commencer en ce qui concerne la réhabilitation de Pierre Corneille et la mise en perspective du vrai Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.

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DEUXIEME ENTRETIEN (Juillet 2007)

 « Méfions-nous de ceux qui ont fait du Mouton de Panurge leur mascotte »

Eric Lédonvir : En préparant ce deuxième entretien, il m’est revenu, à propos de la gloire de Molière, cette phrase de Montesquieu : « Il y a des choses que tout le monde dit parce qu’elles ont été dites une fois. »

Denis Boissier : Que penser alors d’une phrase que tout le monde répète parce qu’elle est devenue un dogme ?

EL :  « Molière est un grand écrivain », par exemple ?

Denis Boissier : Exactement. Voilà qui est facile à dire, mais impossible à prouver avec les documents d’époque. Jusqu’à ce que Louis XIV devienne un « Roi très-chrétien », on a toujours défini Molière comme un comédien et le « premier Farceur de France ». On a vu en lui un « diable », un « bouffon », un « mécréant », on l’accusa d’être un pilleur de textes, mais jamais ses contemporains n’ont vu en lui un écrivain, et encore moins l’égal d’un Corneille ou même d’un Boyer, lequel est bien oublié aujourd’hui.  

EL : Son étiquette d’ " auteur ", à quelle époque Molière l’a-t-il acquise ?

Denis Boissier : Après sa mort. La première tentative a lieu en 1682. Le comédien La Grange et Jean Vivot publient le théâtre complet de Molière.  La Grange, ancien bras droit de Molière, est devenu, comme tout le monde alors, « très-chrétien ». Il sera même enterré un dimanche avec pompe et foule. Quant à Jean Vivot, il est officier de la Maison du Roi et l’un des trente-six « gentilshommes servants » de Sa Majesté. Dans leur préface d’une dizaine de pages ils présentent Molière comme un « parfait honnête homme » avec toute l’ostentation nécessaire. Au moment où paraissent ses œuvres complètes, Molière n’est mort que depuis onze ans, mais les mœurs ont étonnamment changé. Nous sommes en pleine crise dévote. Chacun s’affiche chrétien et « parfait honnête homme ». Les écrivains tels Racine ou Quinault vont cesser de l’être pour occuper des charges : ils ne seront plus des artistes, mais des « personnes honorables ». Molière bénéficie aussi de ce recyclage général. Il cesse d’avoir été le Bouffon du Roi. On retient seulement le fait qu’il fut Valet de Chambre et Tapissier du Roi. Aucune allusion aux nombreux scandales dont il fut la cause. Il était de notoriété publique que Molière fut souvent accusé de « scurrilité », c’est-à-dire de basse bouffonnerie, mais avec La Grange et Vivot le voici désormais un « auteur » et, par ce subterfuge, il accède à la qualité très enviée de « parfait honnête homme », ce qu’un comédien, alors, ne pouvait pas être. Il n’était donc pas question que Molière ait été qu’un farceur.

EL : Ce mouvement dévot a entraîné toute la société ?

Denis Boissier : Sans exception. Un exemple parmi cent : la première biographie de La Fontaine, écrite par l’abbé d’Olivet en 1724, a été, je cite Roger Duchêne, « censurée et tronquée pour excès d’originalité du modèle ». Je vous laisse imaginer le travail de réécriture qu’il a fallu faire pour Molière, lequel, pendant des années, a été considéré comme l’ennemi public n°1.  Il y a eu en France, dès 1673, une poussée dévote comme il y a eu dans l’Allemagne de 1930 une poussée nazie. Un mouvement irrésistible a conditionné toutes les mentalités, impossible d’y échapper.

EL : Cette poussée dévote, comme vous l’appelez, serait la cause et le début de notre méconnaissance totale de la carrière et de la personnalité de Molière.

Denis Boissier : C’est en effet le point de départ de l’extraordinaire différence que l’on peut constater entre le vrai Molière et son mythe édifiant.

EL : Louis XIV serait, en quelque sorte, « l’inventeur » de Molière tel qu’on le célèbre aujourd’hui.

Denis Boissier : Et Pierre Corneille. En conjuguant leurs efforts, le Roi et Corneille nous ont offert, sans le savoir, notre seul mythe littéraire national. Il faut, bien sûr, ajouter le premier biographe d’importance de Molière : Grimarest. 

EL : Parlez-nous de lui.

Denis Boissier : Afin d’avoir l’autorisation de publier, Grimarest, pâle petit- bourgeois, décide de donner de l’honorabilité à Molière et, pour cela, il le présente lui aussi non pas comme « comédien », ni tel que sa réputation sulfureuse de Bouffon du Roi l’avait fait connaître, mais en tant qu’« auteur », ainsi qu’il l’explique lui-même. A cette époque la notion d’auteur est floue. Tout comédien qui crée une pièce peut en être l’auteur si son véritable auteur ne souhaite pas se faire connaître. En 1705 Grimarest, qui a obéi scrupuleusement à la censure, appelle l’ex-farceur « Monsieur de Molière » tant et tant que cela finit par agacer certains de ses lecteurs qui ne sont pas dupes du procédé. L’un d’eux publie même une lettre critique dans laquelle il refuse à Molière le terme de « Monsieur » et reproche à Grimarest de n’avoir pas tout dit de ce qu’il savait être la véritable carrière de Molière, et d’avoir passé sous silence les événements qui suivirent sa mort subite.

EL : Quels événements ?

Denis Boissier : Bien que Molière fût enterré de nuit, le plus discrètement possible, des milliers de gens accompagnèrent son cercueil. Aux abords du cimetière Saint-Joseph, réservé à la sépulture des enfants morts sans baptême, des suicidés et des fous il y eut des mouvements de foules nocturnes qui dégénérèrent. Sur l’acte de mort de Molière, il n’y aura même pas les signatures des témoins de la cérémonie.

EL : Pourquoi ?

Denis Boissier : Les « dévots de Molière », comme les appelle Georges Monval, directeur de la revue Le Moliériste, n’en savent rien et ne veulent rien savoir. Mais si cela vous intéresse, je peux essayer de vous l’expliquer.

EL : Volontiers.

Denis Boissier : Les Parisiens, cette nuit-là, n’ont pas enterré un « auteur », ni même un comédien, mais le Bouffon du Roi. Son enterrement a pris l’allure d’un rituel qui a toujours été celui du Bouc émissaire, mort pour expier les péchés du monde, et d’abord celui du Roi. Le peuple, qui a toujours eu une vénération pour les Bouffons du Roi, a dit adieu à celui qui avait incarné la contrepartie indispensable de tout grand monarque.

EL : Selon vous, Molière était perçu par ses contemporains uniquement comme le Bouffon du Roi ?

Denis Boissier : C’est pour cela que le peuple lui a fait fête durant quinze ans,  et c’est pour cette même raison que la Cour l’a détesté. Et je ne vous parle pas des gens d’Eglise qui, à l’exemple de l’abbé Roullé, voyaient en Molière « le démon habillé de chair » et préconisaient contre lui les flammes du bûcher.

EL : C’est tout de même ahurissant, cette haine !

Denis Boissier : Vous avez raison d’employer le mot  « haine ». Molière fut la cible d’un jeu social parfaitement défini. Cela faisait partie intégrante de sa fonction de Bouffon du Roi. Le XVIIe siècle est une époque engluée dans le Moyen Age. Et le jeune Louis XIV, plus que quiconque, a montré combien il était attaché au souvenir de Louis XIII, lequel aimait la danse, les joies païennes et vécut lui-même entouré de bouffons. Que croyez-vous que fit le jeune Louis XIV dès qu’il décida de gouverner seul ? Il se choisit un bouffon pour suivre l’adage : pas de grand roi sans grand bouffon. Avec Molière, Louis XIV s’offrit le faire-valoir dont sa gloire naissante avait besoin. Et c’est dans l’intention d’incarner le meilleur des rois et pour donner la meilleure des images de marque qu’il demanda à Molière de travailler avec le plus grand poète de France, lequel avait introduit Molière à la Cour en octobre 1658, sans doute par le biais de la Reine mère qui avait une grande admiration pour l’auteur du Cid.

EL : Que Corneille ait introduit Molière à la Cour de Louis XIV n’est pas un fait certain.

Denis Boissier : En effet. Rien avec Molière n’est scientifiquement établi. Mais durant le printemps-été 1658,  avec qui le Comédien passe-t-il six mois à Rouen ? Quel est l’auteur que la troupe Béjart-Molière joue devant Louis XIV en octobre 1658 ?

EL : Pierre Corneille !

Denis Boissier : Exclusivement. Ce qui a fait dire au plus célèbre des moliéristes, Georges Couton : « Tout se passe comme si avec une obstination digne d’un meilleur succès, il avait voulu se faire l’interprète de Corneille, voire s’imposer à Corneille comme son interprète.»  Il est donc raisonnable de supposer que Pierre Corneille n’est pas pour rien dans les débuts de Molière à la Cour, d’autant qu’il a, comme par hasard, quitté Rouen pour monter à Paris, en octobre 1658, en même temps que Molière. Il serait bien extraordinaire que ces deux hommes, qu’un même amour du théâtre unit, qui se connaissent depuis 1643, qui vont travailler ensemble jusqu’à la mort de l’un d’eux, en l’occurrence Molière, n’aient pas décidé ensemble de la meilleure façon de procéder afin de gagner les bonnes grâces du Roi.

EL : D’autres indices confirment-ils votre thèse ?

Denis Boissier : Comme premier spectacle parisien, la troupe joue Les Précieuses ridicules. Cette farce est décalquée d’une pièce de l’abbé de Pure… un proche de Pierre Corneille. Nous savons, grâce à leur correspondance, que les frères Corneille, alors que la troupe Béjart-Molière est avec eux, lisent et apprécient le dernier tome d’un roman de l’abbé qui a pour thème le monde des précieuses. Des contemporains ont accusé Molière d’avoir plagié la pièce que l’abbé de Pure venait de faire jouer par les comédiens italiens et qui avait pour titre Les Précieuses. Croyez-vous que ce soit une coïncidence si l’abbé de Pure fut le seul à ne pas se plaindre du procédé de Molière ?… Vous voyez donc qu’on ne peut pas, pour rejeter la présence, sinon la participation très active, des frères Corneille au lancement de la troupe Béjart-Molière, se contenter d’un haussement d’épaules. D’ailleurs, même le grand Roger Duchêne a fini par penser que Molière et ses compagnons avaient eu l’idée des Précieuses ridicules en discutant, à Rouen, avec les Corneille. Même si, pour Roger Duchêne, la pièce ne peut être que de l’irremplaçable Molière.

EL : Comment les moliéristes expliquent-ils la présence de Molière auprès des frères Corneille à Rouen durant les mois qui précèdent leur installation parisienne ?

Denis Boissier : Ils évitent d’en parler. Certains supposent que la troupe est venue à Rouen dans l’espoir de remporter des succès.

EL : Quel rapport avec Paris ?

Denis Boissier : Les comédiens auraient  pu espérer que leurs succès à Rouen leur feraient une réputation que les précèderaient jusqu’à Paris. Cependant ni La Grange ni Grimarest ne font allusion à des succès de la troupe à Rouen. Et je ne crois pas que le succès d’une troupe de province inconnue aurait ouvert les portes bien fermées des appartements du Roi.

EL : Vous l’expliquez comment, ce long détour par Rouen ?

Denis Boissier : L’association d’une troupe de comédiens avec l’inventeur de la comédie avait pour but la création d’un troisième théâtre parisien. Une lettre de Thomas Corneille prouve qu’il escomptait, et son frère plus encore que lui, que la troupe Béjart-Molière s’unirait avec les meilleurs acteurs du théâtre du Marais afin de constituer une compagnie pouvant rivaliser avec celle de l’Hôtel de Bourgogne, temple de la tragédie. Mais ni Molière, ni Madeleine Béjart, ni Thomas, ni Pierre Corneille, ne pouvaient prévoir que le jeune Roi allait, dès Les Précieuses, jeter son dévolu sur Molière, et cela parce que ce dernier avait un talent certain pour les farces gauloises mises à la sauce commedia dell’arte. Dès le succès des Précieuses ridicules qui, par chance, fustigeaient celles dont le Roi ne pouvait supporter les revendications sociales et philosophiques, le destin de la collaboration entre le vieux Corneille et le jeune Molière fut scellé.

EL : Et, selon vous, c’est ainsi que leur association à but lucratif entra directement au Service du Roi.

Denis Boissier : Exactement. Très vite ce but lucratif s’est enrichi d’un but éminemment politique.

EL : C’est pour cela, si je vous comprends bien, que Louis XIV donne le théâtre du Petit-Bourbon à Molière puis la grande salle du Palais-Royal.

Denis Boissier : En 1661, et pour cela aussi que Pierre Corneille quitte à jamais Rouen en 1662.

EL :  Parce que Molière a son propre théâtre.

Denis Boissier : Et que le Comédien a plus que jamais besoin de son mentor. Cela seul explique le déménagement du très casanier Corneille.

EL : On dit que c’est le succès  d’Œdipe qui l’a décidé à quitter Rouen.

Denis Boissier : D’abord le succès d’Œdipe date de 1659, ensuite combien de fois, depuis trente ans, Corneille a-t-il eu du succès ? Pourtant tous ces succès ne l’ont jamais fait quitter sa ville natale. D’autre part s’installer à Paris en octobre 1662, sans l’aval du Roi, n’aurait pas été une bonne idée : car depuis mars il n’est question que du procès de Fouquet, le protecteur de Corneille. Or Fouquet avait très généreusement payé Œdipe avec de l’argent dérobé au royaume, et déjà de nombreux proches du mécène étaient en prison ou en exil. Etant donné que Corneille est l’écrivain qui a touché le plus d’argent de l’ex-surintendant des finances, il n’avait vraiment pas intérêt à emménager à Paris en octobre 1662.

EL : Mais c’est pourtant ce qu’il fait.

Denis Boissier : Parce que Molière, j’en suis certain, l’a assuré de la bienveillance du Roi. Et, de fait, Corneille ne sera jamais inquiété. En un claquement de doigts, le rêve des deux associés est devenu réalité : ils ont désormais une salle où ils peuvent jouer autant qu’ils le désirent du Pierre et du Thomas Corneille.

EL : Ce sont les auteurs que Molière jouera le plus.

Denis Boissier : Et de loin ! Pour ne parler que de Pierre, Molière jouera ou créera neuf de ses pièces. Il lui offrira 2 000 livres pour Attila et autant pour Tite et Bérénice. Cette somme est quatre fois plus élevée que pour aucun autre auteur célèbre. Et l’on peut supposer, en toute logique, qu’il a offert encore plus à Corneille pour Psyché, puisque ce fut là son plus grand succès de Cour, et que tous les spécialistes s’accordent à penser que Corneille touchait aussi, depuis longtemps, un pourcentage sur les recettes.

EL : Que disent les moliéristes d’une telle générosité ?

Denis Boissier : Ils s’étonnent. « Jamais encore droits d’auteur n’avaient atteint ce chiffre » constate  Gustave Larroumet. Pour Christophe Mory c’est une « somme incroyable ». Seul le corneilliste François Bouquet y a vu  « une nouvelle preuve de l’amitié que Molière n’avait cessé de témoigner à Corneille». Désormais Molière partage son temps entre faire rire le Roi et le peuple, et jouer les pièces de son mentor qui a besoin d’argent. Corneille vient de payer une dot pour sa fille Marie de 10 500 livres, ce qui représente pour Corneille une très forte somme. Nous savons qu’il l’a payée intégralement en 1662. L’héritage de son épouse était-il suffisant ? A-t-il emprunté l’argent nécessaire ? Si tel est le cas comment compte-t-il rembourser, lui qui est dégagé depuis 1650 de toute charge publique et qui ne touche plus de pension depuis des années ? Mystère.

EL : Vous pensez que Molière serait intervenu ?

Denis Boissier : Pourquoi pas ? Ses oncles sont des bâilleurs de fonds et il a sans doute été leur intercesseur durant sa longue période provinciale puisqu’il est arrivé à Paris avec la réputation, du moins dans le milieu du théâtre, d’avoir fait fortune. Une chose est sûre : Corneille quitte à jamais Rouen en octobre 1662. Lui qui vient de se priver pour l’avenir de 10 500 livres, décide, précisément à ce mauvais moment, d’entreprendre un déménagement ruineux pour Paris, la ville la plus chère de France. 

EL : Sans une raison impérative, vous ne croyez pas qu’il aurait déménagé.

Denis Boissier : Avec le caractère misanthrope et les habitudes casanières de Corneille, cette décision n’a pu avoir qu’une seule raison : l’ouverture triomphale du Palais-Royal, le théâtre de Molière. Remarquez que le Comédien propose comme pièce nouvelle Dom Garcie de Navarre, la plus cornélienne de ses créations.

EL : Par son thème ?

Denis Boissier : Pas seulement. Don Sanche d’Aragon de Corneille et Dom Garcie de Navarre ont un décor, une atmosphère et un style communs. Dans les deux pièces les personnages ont pour noms Dom Garcie, Done Elvire, Dom Alvar et Dom Lope. On relève des formulations semblables et plusieurs développements de Dom Garcie proviennent des tirades de Corneille sur l’amour platonique, ainsi que le constata Georges Couton.

EL : Corneille lui aura écrit cette pièce pour lancer le Palais-Royal ?

Denis Boissier : Non, cette pièce a sans doute été composée de nombreuses années auparavant. Corneille devait la garder dans ses tiroirs et il n’en aurait rien fait si Molière n’avait pas cru pouvoir triompher avec elle. Hélas, en tant que comédien tragique, Molière ne valait rien, et sa troupe guère mieux. Qu’à cela ne tienne, ils avaient de quoi faire avec toutes les comédies de mœurs que Corneille était prêt à écrire. Si Corneille abandonne Rouen, c’est parce que Molière lui a démontré que sa présence est indispensable à la bonne marche de leurs affaires. Et sans doute le Roi souhaitait l’avoir auprès de lui. Dans ces conditions, et seulement dans ces conditions, impossible de rester à Rouen.

EL : Corneille a donc toutes les raisons d’être satisfait de son association avec Molière.

Denis Boissier : Financièrement, l’avenir s’annonçait prometteur. Intellectuellement, c’était moins évident.

EL : Pourquoi ?

Denis Boissier : D’abord parce que Corneille se savait  passé de mode. Ensuite, le retentissant procès de Fouquet l’inquiétait… Enfin et surtout, il connaissait bien la troupe de Molière et il savait que ces comédiens n’étaient pas faits pour la tragédie. Mais chez Corneille l’argent a toujours été la première des motivations. Et Molière faisait fortune. Après avoir longuement réfléchi, comme en témoigne sa correspondance, Corneille s’installe à Paris.

EL : Il joue toute sa carrière sur un pile ou face ?

Denis Boissier : Comment faire autrement ? Sans Molière il n’a plus d’avenir littéraire. Sa carrière théâtrale était arrêtée depuis 1652. Et Fouquet, le seul qui aurait pu l’aider à redémarrer, a été arrêté en 1661 et va finir ses jours dans la forteresse de Pignerol. Corneille en 1658 est au creux de la vague. Jamais il n’a eu si peu d’argent et il n’a aucun avenir à Rouen. Tandis qu’auprès de Molière et du Roi… tout semble possible.

EL : Corneille commence donc une nouvelle vie ?

Denis Boissier : On ne fait pas assez attention au fait que Corneille a déjà connu deux grandes carrières : la première en tant qu’auteur comique, notamment avec La Veuve, L’Illusion Comique, Le Menteur et la Suite du Menteur, la deuxième, après le succès d’Horace en tant qu’auteur tragique. Or, en s’associant avec Molière, il va pouvoir en commencer une troisième, synthèse des deux autres. Tous les spécialistes vous diront que Corneille a toujours rêvé d’un genre intermédiaire : la tragi-comédie. Et c’est parce qu’il sait pouvoir jouer sur les deux tableaux, comédie et tragédie, qu’il se décide à débarquer à Paris.

EL : Que fait-il une fois à Paris ?

Denis Boissier :  Il travaille énormément. Comme Molière est le Bouffon du Roi, il est donc en même temps l’intendant des spectacles royaux. C’est à la fois un surcroît de travail et un complément financier inespéré. Il ne faut pas oublier non plus que Corneille a toujours rêvé de pouvoir approcher Louis XIV alors âgé de vingt-et-un ans. Comme l’écrit son biographe André Le Gall, c’est un « roi selon les vœux de Corneille ».  Désormais il peut approcher Sa Majesté qui lui donne précisément l’ordre de travailler à ses « divertissements ». C’est ce que Corneille fait avec La Toison d’or, pièce mythologique remplie d’effets spéciaux. Et c’est aussi ce qu’il fera, discrètement cette fois, avec les spectacles satiriques de Molière.  Et c’est parce qu’il sait pouvoir gérer simultanément deux carrières, l’une officielle, l’autre officieuse, qu’il a quitté à jamais la ville de Rouen alors qu’il s’y était refusé, même à l’occasion de son élection à l’Académie française. C’est d’ailleurs à cause de son refus de s’installer à Paris que l’Académie, par deux fois, lui avait préféré quelqu’un d’autre.

EL : Comment les corneillistes expliquent-ils ce déménagement ?

Denis Boissier : Ils évitent d’en parler, ou alors comme le célèbre pontife des Lettres Gustave Lanson, le problème est évacué avec une seule phrase : « Corneille n’a pas de biographie : il n’importe à son œuvre qu’il ait déménagé de Rouen à Paris en 1662.»

EL : Il a écrit cela ?

Denis Boissier : Bien sûr. Dans son  Histoire de la littérature française, parue en 1924. C’est à la page 428, vérifiez.

EL : On a avancé l’argument que Corneille aurait voulu faire plaisir à l’Académie française.

Denis Boissier : Cela lui ressemble peu. Comme l’écrit André Le Gall « Corneille n’était pas d’un tempérament à prendre aisément son parti de deux échecs publics à l’Académie. »  D’autres ont pensé qu’il a cru, grâce à Fouquet, redémarrer sa carrière… Mais, comme je vous l’ai dit, Fouquet a été arrêté en 1661 et Corneille arrive à Paris en 1662. D’ailleurs même si tel avait été le cas, Corneille qui est si méfiant, et qui nous a montré combien il était lucide sur sa situation d’auteur passé de mode, se serait contenté de loger le temps nécessaire chez le duc de Guise, et en cas de succès durable, mais seulement muni de cette certitude, il aurait quitté tout ce qu’il aime, et d’abord sa tranquillité. Or, il règle toutes ses affaires rouennaises, fait solde de tout compte et déménage sans savoir si sa prochaine tragédie triomphera autant qu’Œdipe.

EL : Ce sera le cas ?

Denis Boissier : Pas du tout. Sertorius ne triomphera pas et Sophonisbe sera un demi-échec. 

EL : Alors Corneille, qui a toujours montré beaucoup de bon sens, aurait dû retourner à Rouen.

Denis Boissier : C’est évident. D’autant que tout ira toujours plus mal, du moins en ce qui concerne sa carrière officielle. On ne peut expliquer son obstination à rester à Paris si l’on n’accepte pas la thèse de l’association avec Molière

EL : Si je comprends bien, c’est à cause de Molière qu’il est monté à Paris, et c’est grâce au Roi qu’il va plus que jamais travailler avec Molière.

Denis Boissier :  Exactement. Sans le roi, Corneille se serait peut-être lassé d’écrire des satires pour une troupe qui s’est spécialisée dans la farce… quoiqu’il ait plusieurs fois dû penser que l’essentiel était qu’il en vive bien. La Bruyère rapporte que Corneille « ne juge de la bonté d’une pièce que par l’argent qui lui en revient ».

EL : On  ne peut pas avoir toutes les qualités.

Denis Boissier :  En effet. Mais Corneille est un homme patient et, grâce à Sa Majesté, il sait qu’il a fait le bon choix. Il va pouvoir écrire pour le Roi, via les mises en production de Molière, des comédies à la fois sérieuses et bouffonnes qui feront trembler de rire ou de peur la capitale : Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, Amphitryon, Psyché, Les Femmes savantes

EL : Selon vous, Corneille et Molière étaient loin d’imaginer être amenés un jour à les créer.

Denis Boissier : Et pourtant ils ont dû souvent rêvé à leur réussite commune, mais ces comédies-là sont nées d’enchaînements de situations tout à fait imprévisibles. Lorsqu’ils ont scellé leur association à Rouen durant le printemps-été 1658 pouvaient-ils imaginer que la Compagnie du Saint-Sacrement, société qui combattait le libertinage et le paganisme, allait les contraindre à écrire contre elle deux de leurs meilleurs spectacles : Tartuffe et Dom Juan.

EL : Sans Molière et sa troupe la carrière de dramaturge de Pierre Corneille se serait arrêtée après l’échec de Pertharite.

Denis Boissier :  J’en suis convaincu. L’échec de Pertharite date de 1652. Sans les nouvelles perspectives apportées par son association avec la troupe Béjart-Molière, jamais Corneille ne se serait installé à Paris en 1662. Nous savons, grâce à une lettre écrite peu avant l’arrivée de la troupe au printemps 1658, que Corneille était dans l’attente d’un événement qui relancerait son envie d’écrire… Il ne se doutait pas que la présence simultanée de Madeleine Béjart, de Molière et de Marquise du Parc, dont il tombe amoureux, allait faire redémarrer une carrière au point mort depuis six ans.

EL : La commande de Fouquet pour Œdipe ne fut sans doute pas non plus étrangère à son retour sur scène.

Denis Boissier : Je n’oublie pas Fouquet et son intendant Pellisson. Mais croire que la commande du surintendant des Finances suffit à tout expliquer, c’est trop simplifier les choses. Corneille est un homme terriblement intelligent, qui n’agit pas sous l’effet du moment ou d’une impulsion unique. Il lui faut un faisceau de motivations avant de se décider. Toutes les autres causes dont je vous ai parlé…

EL :  …Et qui n’existent pas selon les biographes officiels.

Denis Boissier : Exactement… Toutes ces autres causes ont agi sur une longue période, alors que le rôle de Fouquet auprès de Corneille, commencé en octobre 1658 cesse dès 1661. Que ce soit son amitié avec Molière dont le pseudonyme peut très bien signifier, ainsi que je vous l’ai dit, qu’il est Moliere, c’est-à-dire le « légitime » de Corneille, que ce soit son désir de régner sur un nouveau théâtre, que ce soit son penchant pour Marquise, sans oublier qu’il va aussi s’éprendre d’Armande, la très jeune femme de Molière, toutes ces causes, rejetées par la thèse officielle, dureront des années. Elles seules donnent sa raison d’être à un comportement qui, sans cela, s’oppose au caractère ordonné et calculateur de Corneille.

EL : Puisque, pour vous, il ne fait aucun doute que Molière ne pouvait pas, du fait qu’il était comédien et Bouffon du Roi, écrire les grandes pièces qui font aujourd’hui sa gloire, quelles preuves avez-vous qu’elles sont de Pierre Corneille ?

Denis Boissier :  Chacune des grandes pièces de Molière, celles que l’on appelle « sérieuses », développe une thématique propre à Corneille et qui très souvent renvoie à son théâtre.

EL : Mais pourquoi en écrivant pour Molière renverrait-il à son propre théâtre ?

Denis Boissier : Parce que c’est un trait fondamental de son tempérament de créateur.  Chez Corneille, la comédie et la tragédie se répondent, elles obéissent à un système de vases communicants. L’une ne va jamais sans l’autre. Corneille s’exprime souvent deux fois, en mode sérieux et en mode comique.  Comme l’a constaté bien avant nous le spécialiste André Le Gall « comme il arrive assez souvent dans Corneille, le même thème se trouve traité successivement sur le mode tragique et sur le mode parodique ». Voilà une des raisons qui permet de retrouver Corneille sous Molière. Prenez par exemple deux pièces de l’année 1662 : Sertorius jouée en février et L’Ecole des femmes jouée en décembre. Toutes deux traitent de l’amour d’un vieillard pour une jouvencelle. C’est Corneille amoureux et de la jeune Marquise du Par et de la mineure Mlle Marotte, toutes deux de la troupe de Molière. Et chacun peut constater que la seconde de ces pièces renvoie à la première.

EL : N’était-ce pas risqué pour Corneille ? Il risquait de se dévoiler.

Denis Boissier : Il n’a pas vu les choses ainsi. Son péché mignon a toujours été de se mettre en valeur c’est pourquoi beaucoup de ses propres pièces renvoient à une pièce antérieure. Il a donc utilisé Molière pour se faire de la réclame, nous en avons un excellent exemple avec L’Impromptu de Versailles où, pour se moquer des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, Molière les caricature en train de jouer du Corneille. Remarquez qu’il n’est question que du théâtre de Corneille. Corneille a même confié dans une lettre à l’abbé de Pure qu’il ne prenait des exemples que dans son théâtre. Cela avait deux avantages : d’abord cela lui évitait de se mettre à dos ses confrères, ensuite il se faisait mousser sans partage.

EL : Vos adversaires disent que dans L’Impromptu de Versailles Molière se moque de Corneille.

Denis Boissier : Molière ne critique pas les textes, au contraire, il s’en prend à la façon qu’ont certains acteurs de les interpréter avec une emphase exagérée.  Or Corneille détestait l’emphase et la récitation tonitruante à la Montfleury. Et c’est lui, et non Molière, qui essaya d’imposer au public le jeu naturel. Floridor, le comédien favori de Corneille, fut le premier à convaincre les spectateurs que le naturel était préférable à l’emphase.

EL : Qu’est-ce qui montre que les pièces de Molière sont écrites par Corneille ?

Denis Boissier : La composition et l’écriture de chacune des pièces sérieuses de Molière renferment des mécanismes spécifiquement cornéliens, sans parler de la structure du vers. Même son frère Thomas, qui a travaillé de longues années sous sa férule, n’est pas parvenu à imiter son aîné. Pas davantage Boyer ou Quinault qui avaient encore plus de raisons que le comique Molière de lui voler ses procédés dramaturgiques. Un  style que Racine, pour s’y être essayé au début de sa carrière, jugeait « inimitable ». Et Molière, lui, y parviendrait dès Les Fâcheux et L’Ecole des Femmes. Vous imaginez : une bête de scène s’empare immédiatement des secrets de fabrication de l’alexandrin cornélien ! EL : Pour vos contradicteurs, Molière a appris par cœur l’œuvre de Pierre Corneille, et il a adapté à ses besoins les techniques de son auteur favori.

Denis Boissier : Accepter cette hypothèse, c’est non seulement croire que Molière a acquis la culture et les méthodes de versification de Corneille, mais aussi qu’il a hérité des mêmes défauts puisque, comme Corneille, Molière pratique en permanence l’autocitation. Car chez l’un comme chez l’autre des centaines de vers passent régulièrement d’une pièce à une autre.

EL : Les autres auteurs ne font-ils pas de même ?

Denis Boissier :  Non. Corneille et Molière sont les seuls à se citer ainsi. Ne trouvez-vous pas étrange que Molière ait pris à Corneille jusqu’à ses tics d’écriture ?

EL : C’est pour le moins surprenant, en effet.

Denis Boissier :  Mais il y a bien plus difficile à expliquer qu’une soi-disant imitation de l’un par l’autre. Molière, qui exerçait déjà le métier de comédien et de directeur de troupe, est désormais régisseur de théâtre, ce qui est un troisième métier. Et comme si cela ne suffisait pas, il est Bouffon du Roi, et, à ce titre, il est aux ordres de Sa Majesté. Il exerce également la charge de Valet de Chambre. Et aussi celle de Tapissier du Roi ce qui l’oblige un trimestre par an à gérer toute l’infrastructure des Plaisirs de la Cour. Toutes ses occupations sont tellement accaparantes qu’imaginer un Molière libre d’écrire et de se corriger pour aboutir au chef-d’œuvre, relève d’une vision étonnamment romantique ou d’une totale méconnaissance des exigences du métier d’auteur. A cause de cette sextuple activité, Molière n’a vraiment pas assez de sa journée, même en se levant comme il le fait à quatre ou cinq heures du matin pour aller au lever du Roi à huit heures.

EL : Il profitait peut-être du moindre instant de libre ?

Denis Boissier : Dans ce cas pourquoi personne n’a témoigné l’avoir vu en train d’écrire ? Voici un homme sollicité de toutes parts et personne, jamais, ne le voit esquisser le plan d’une pièce ou jeter les bases d’une scène. Et on le dit auteur de trente-trois comédies ! Nous avons des centaines d’anecdotes sur lui et pas une seule sur sa façon d’écrire ou ses problèmes d’inspiration. Et jamais il ne fait la plus petite confidence sur son métier d’écrivain… Nous en avons beaucoup de Corneille ou de Boileau, pour ne citer qu’eux. Et personne n’a jamais vu un texte annoté par Molière. Alors que nous en avons, par exemple, de La Fontaine. Vous me dites qu’il aurait profité du moindre instant de libre… C’est oublier qu’en tant que vedette, il joue les rôles les plus longs. Dans Le Médecin malgré lui, il occupe 17 scènes sur 21.  Dans George Dandin, il joue 18 scènes sur 23… et ainsi dans toutes les pièces qu’il a signées. Je crois connaître assez bien les comédiens pour pouvoir dire que Molière n’avait pas assez de moments de libre pour les passer à autre chose qu’à apprendre ses rôles et même au point ses mises en scène.

EL : Il aurait pu trouver un peu de loisir les jours de relâche ?

Denis Boissier : Evidemment. Mais pourquoi voulez-vous qu’il se donne la peine d’écrire des comédies, puisque les mœurs et les pratiques théâtrales de son siècle voulaient qu’une comédie ne soit pas l’œuvre d’un auteur unique, mais le résultat d’un travail collectif ?

EL : Molière aurait pu choisir d’en être l’auteur unique, comme Corneille l’était des siennes.

Denis Boissier : Dans ce cas Molière serait le véritable clone de Corneille car, sur ce point comme sur tant d’autres, Corneille était un cas à part. C’est à lui, en effet, que l’on doit la notion d’auteur unique en comédie… Et encore ! Pour imposer cette idée nouvelle, Corneille dut, au préalable, hausser la tenue morale et le style de la comédie au niveau d’une tragédie. Autrement dit, il a créé ce qu’on appela « la bonne comédie ».

EL : Supposons que Molière, influencé par Corneille, ait décidé à son tour d’être un auteur à part entière.

Denis Boissier : On peut l’imaginer à titre d’hypothèse, mais cela va à l’encontre des mœurs de l’époque, des pratiques théâtrales en vigueur et de la façon dont Molière a montré combien il ne s’intéressait pas aux problèmes proprement littéraires. Avez-vous oublié que Molière s’est montré étonné de devoir publier Les Précieuses ridicules ? Dans ces conditions, se vouloir auteur aurait été déplacé de la part d’un farceur professionnel, et plus encore de la part du Bouffon du Roi.

EL : L’Etourdi et le Dépit amoureux datent d’avant sa carrière parisienne.

Denis Boissier : L’Etourdi date de 1655 et Le Dépit amoureux de 1656, quoiqu’aucune de ces deux dates ne soit certaine. Mais outre le fait que rien ne prouve que ces deux titres soient bien les pièces qui ont été jouées à Paris et publiées ensuite sous ce titre, rien ne prouve non plus que ces deux pièces, dans leur version provinciale, n’aient pas été écrites collégialement, comme l’étaient alors toutes les comédies et plus encore les farces, car ces deux œuvres relèvent davantage de la farce que de la comédie. De plus, mais je n’ai pas le loisir ici de le démontrer, ces deux œuvres ont des traces, dans leur versification, des techniques de Corneille. Or nous savons que Corneille est présent pour les débuts parisiens de la troupe, qu’il est amoureux de Marquise et qu’il a pu, pour lui faire plaisir, retravailler à Rouen ces deux pièces avec lesquelles la comédienne espérait séduire les Parisiens quelques semaines plus tard.

EL :  Marquise y parvint, je crois.

Denis Boissier : Tout à fait… Même si l’on décide que L’Etourdi est la première œuvre de Molière, il est tout de même curieux que sa vocation d’écrivain commence alors qu’il a la trentaine passée.

EL : Une vocation tardive, cela existe.

Denis Boissier : De grand créateur dont la vocation ait commencé si tard, je n’en connais personnellement aucun. Un véritable créateur, et d’autant plus s’il a du génie, en donne les premiers signes dès la puberté, et souvent même avant. Si Molière avait eu un penchant pour l’écriture, ne croyez-vous pas qu’il aurait eu le temps, durant les quinze ans qu’a duré son expérience de comédien itinérant, de s’y frotter ?

EL : Peut-être l’a-t-il fait, et nous n’en savons rien…

Denis Boissier : Oui. Peut-être fut-il aussi un grand peintre et un grand compositeur, mais toutes ses œuvres provinciales ont été perdues... En attendant de les retrouver, une chose est certaine : durant sa pérégrination la troupe a engagé un écrivain professionnel, Nicolas Desfontaines. Il n’a jamais été question pour elle de faire appel aux éventuels talents de Jean-Baptiste Poquelin. 

EL : N’a-t-on pas retrouvé deux textes de sa main ?

Denis Boissier : Les textes auxquels vous faîtes allusion et que, cinquante ans après la mort de Molière, Jean-Baptiste Rousseau dit avoir eu entre les mains, étaient le Médecin volant et La Jalousie du Barbouillé. Deux farces tellement médiocres qu’il a reconnu lui-même qu’elles n’étaient : « que des canevas remplis grossièrement par quelqu’un qui n’a jamais su écrire ». En conclusion : ou ces deux esquisses de farces ne sont pas de Molière, ou elles sont de lui mais elles ne sont pas l’œuvre d’un futur grand écrivain, ni même d’un écrivain tout court. Comparez avec la comédie Mélite que Corneille écrivit au sortir de l’adolescence, vous verrez. 

EL : J’ai bien conscience de me faire ici l’avocat du diable, mais ne pourrait-on pas supposer qu’avec l’âge Molière est devenu un bon, puis un grand écrivain ?

Denis Boissier : Je doute qu’en commençant à écrire des embryons de farces la trentaine passée, il ait pu écrire, dans la précipitation la plus extrême, les chefs-d’œuvre qu’il a signés la quarantaine sonnée. Si tel est le cas, on doit en conclure que le pauvre Corneille qui commença, lui, à écrire si tôt des comédies, et qui avait pour cela beaucoup de loisir, n’était vraiment pas doué si l’on en juge par le long apprentissage dont il a eu besoin… Soyons sérieux.

EL : La nécessité faisant loi, Molière a pu développer à l’extrême des dons latents.

Denis Boissier : Je sais que cela agace beaucoup de gens de refuser à ce brave, ce courageux, ce merveilleux et si spirituel Molière le génie indispensable pour écrire à l’emporte-pièce des œuvres éternelles. Mais s’est-on seulement demandé pourquoi un homme devenu brusquement richissime et tellement accaparé par six activités simultanées le menant de Paris à Chantilly et de Chambord à Saint-Germain-en-Laye, se mettrait brusquement à vouloir rivaliser avec Corneille ? Pourquoi, ayant obtenu la fonction si jalousée de favori du Roi, aurait-il eu l’idée, saugrenue et irréalisable, de passer des milliers d’heures à lire, à se documenter, à préparer des plans, des scènes, puis à les écrire, à les corriger, à les retravailler encore et encore ? Et, pour comble de malédiction, il aurait utilisé ce courage surhumain (et si peu gratifiant aux yeux de l’homme extraverti qu’il était), pour composer non pas trois ou quatre œuvres patiemment méditées, mais trente-trois pièces, dont sept chefs-d’œuvre qui rivalisent de virtuosité avec les meilleures créations de Pierre Corneille. Il aurait fait tout cela en sachant qu’il allait contre les us et coutumes de sa corporation, du moins en ce qui concerne les farces et les comédies,  alors qu’il était si simple, en tant que directeur de théâtre, de payer, avec l’immense fortune que lui offrait le Roi, des collaborateurs si faciles à trouver. D’autant qu’en agissant ainsi il avait la satisfaction de donner du travail à des artistes souvent dans la plus grande nécessité.

EL : Si tel avait été le cas, combien Molière aurait-il donné à ces écrivains dans le besoin ?

Denis Boissier : La pièce d’un écrivain sans réputation était payée environ 250 livres, soit la recette moyenne d’une représentation pour une pièce en milieu de carrière. Enfin, pourquoi Molière, qui savait que le métier d’écrire n’est pas honorable, se serait-il donné ce mal, cet inconvénient et cette fatigue, alors qu’il occupait la fonction unique en son genre de Bouffon du Roi, fonction qui le dispensait tout à fait d’écrire. Sachez que Donneau de Visé, Boileau ou Racine, pourtant tous dotés d’une vocation sincère, cessèrent de se dire « écrivains » sitôt que Louis XIV leur offrit des charges et même, comme Racine, arrêtèrent de publier.

EL : Par contre Pierre Corneille, lui, s’est voulu et est resté toute sa vie un écrivain.

Denis Boissier : Et en cela encore il est un précurseur. Corneille est non seulement historiquement le premier de nos écrivains de théâtre par le talent, mais aussi par la vocation, car lui seul est resté à soixante-dix-sept ans tel qu’il fut à trente lorsqu’il fit jouer Le Cid . Il est, si je puis dire, le père spirituel de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, plus connue par son sigle S.A.C.D. On doit d’ailleurs à Pierre Corneille les premières ébauches de ce qui deviendra, après la Révolution française, les droits d’auteur et le droit moral que doit pouvoir exercer tout créateur sur son œuvre.  

EL : Alors, en ce temps-là tous les écrivains de renom écrivaient pour une vedette ? 

Denis Boissier : Oui. Thomas Corneille écrira pour Montfleury père, et La Fontaine sera le nègre du célèbre Champmeslé. L’entière responsabilité de toutes ces productions incombait alors au seul comédien. Voyez Rotrou qui travailla pour des farceurs et ne publia jamais ce qu’il écrivit pour eux. De même Alexandre Hardy. Pour ne rien craindre de la censure royale, religieuse ou sorbonnarde, l’auteur se cachait derrière sa vedette. Aussi imaginez-vous la joie de Pierre Corneille lorsque Molière lui apprit que le Roi voulait qu’il travaille à la gloire de son règne, et qu’il attendait de sa collaboration avec Molière les plus audacieux spectacles. Travailler pour Sa Majesté au Tartuffe, en 1665, fut, n’en doutons pas, un des sommets de la carrière de Pierre Corneille. Il était évident, et impérieux, pour Louis XIV, que le talent du plus grand poète de France et celui du Bouffon du Roi s’unissent afin de ne courir aucun risque de le décevoir.

EL :  Alors les temps ont bien changé car ce qui était la moindre des choses pour Louis XIV est devenu inacceptable pour les moliéristes.

Denis Boissier : Je n’y suis pour rien.

EL : Et durant douze années de collaboration il en est allé selon les volontés de Sa Majesté ?

Denis Boissier : Oui. Mais en 1673, à cause de Mme de Maintenon dont il s’est épris, à cause aussi de son ministre Colbert et du Père Ferrier, son confesseur  depuis 1670, Sa Majesté se convertit et devient le grand « Roi très-chrétien » dont la France a besoin. C’en est fini de la carrière et du succès de Molière. Dans le même temps, Pierre Corneille voit sa pension lui être retirée.

EL : Ce peut n’être qu’une coïncidence.

Denis Boissier : Pour certains, tout n’est que coïncidence. Conclure à une coïncidence plutôt qu’essayer de comprendre les enchaînements de circonstances capables de produire un tel résultat est toujours plus facile. Le grand Georges Mongrédien va même, lorsque la carrière de son « dieu » lui paraît incompréhensible, jusqu’à utiliser plusieurs fois le mot « miracle ». Très modestement, je crois qu’André Le Gall a raison de se demander si Corneille ne « serait pas tombé dans une disgrâce discrète vers le milieu des années 1670, dont la suppression de la gratification serait le signe ? »

EL : Quelle est, selon Le Gall, la raison de cette soudaine disgrâce ?…

Denis Boissier : L’éminent corneilliste ne l’explique pas, mais je suis sûr que vous vous en doutez… Et comme fait exprès, alors que se met en place l’affaire des Poisons, Molière meurt subitement…

EL : Vous ne supposez tout de même pas qu’on a assassiné Molière ?

Denis Boissier : Anatole Loquin a émis l’hypothèse que Louis XIV ne serait pas étranger à cette heureuse coïncidence.

EL : N’est-ce pas aller trop loin ?

Denis Boissier : Anatole Loquin était un très érudit moliériste qui fut même un des piliers de la revue Le Moliériste. Je sais que cette hypothèse peut sembler romanesque, mais en l’étudiant de près, car j’étudie les hypothèses plutôt que de les refuser par principe, elle a pour elle certains corrélations curieuses et un contexte réellement favorable qu’il serait trop long ici de détailler. Nous n’aborderons donc pas ce point des plus obscurs qui, s’il était un jour démontré, mettrait en scène le Père Ferrier, le très secret confesseur du Roi, lequel, selon moi, à l’exemple de ses sévères prédécesseurs, veilla à faire garder à Corneille le silence sur ses œuvres écrites de la « main gauche », si je puis dire.

EL : Quel ascendant le confesseur de Louis XIV pourrait-il avoir sur Corneille ?

Denis Boissier : Corneille attendait de la part de l’Eglise un bénéfice ecclésiastique pour son troisième et dernier fils, abbé de son état. Pendant de très longues années Corneille a été obligé de verser une pension annuelle à son fils qui ne pouvait subvenir à ses besoins.

EL : Selon vous c’est cette dépendance financière vis-à-vis de l’Eglise qui aurait rendu Corneille particulièrement discret sur sa collaboration avec Molière ?

Denis Boissier : Rappelez-vous ces vers de L’Ecole des Femmes :

Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,

Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts.

L’autre raison est que Corneille avait beaucoup de relations dans le milieu dévot, et l’on comprend qu’il n’ait jamais souhaité se les mettre à dos.

EL : Corneille n’obtiendra jamais satisfaction pour son plus jeune fils ?

Denis Boissier : Si, sept ans après la mort de Molière. L’abbé recevra enfin en bénéfice ecclésiastique l’abbaye Notre-Dame-d’Aigueville, en Touraine, forte d’un revenu annuel de 3 000 livres.

EL : Tant mieux, car on finirait par vraiment le plaindre, ce pauvre Corneille…

Denis Boissier : Pour en revenir à Molière, une fois le comédien décédé, ordre est donné de ne plus évoquer son nom à la Cour. La veuve du comédien Jean-Baptiste L’Hermite (qui fit partie de la troupe de Madeleine Béjart durant l’épopée provinciale) écrit au comte Rémond de Modène qui vit en province : « Je vous assure que l’on ne parle non plus du pauvre Molière que s’il n’avait jamais été. »

EL : A ce point ? 

Denis Boissier : Voilà pourquoi La Grange a été contraint d’écrire une hagiographie de Molière en guise de préface à son théâtre, et pourquoi Grimarest a dû reconnaître qu’il n’avait pas osé parler des événements nocturnes liés à l’enterrement de Molière. Je vous l’ai dit, la biographie de Grimarest est publiée en 1705, en pleine exaspération bigote. Grimarest ne risquait pas d’aborder ce sujet, ni d’ailleurs tout ceux, jugés désormais infâmants, qui concernaient le passé païen de l’ex-bouffon.

EL : Et pourtant Grimarest publie une biographie de Molière.

Denis Boissier :  Nous savons, grâce à sa correspondance, que Grimarest a accepté toutes les compromissions imposées par les autorités. Le censeur royal est Fontenelle, neveu de Pierre Corneille. Aux ordres directs du Roi, Fontenelle, devenu pontife des lettres, ne veut absolument pas que son oncle ait le moindre rapport avec l’ancien Bouffon du Roi. Il a toujours veillé à présenter le grand homme de la famille comme le modèle parfait du poète très-chrétien. Et, pour ce faire, il lui a consacré une biographie où l’on n’apprend rien sur Pierre Corneille sinon qu’il était très pieux, qu’il s’est vers la fin « débarrassé du théâtre », c’est l’expression qu’utilise Fontenelle, et qu’il est mort en parfait chrétien.

EL : S’afficher dévot était donc devenu une obsession collective.

Denis Boissier : Voilà pourquoi tout le monde devait être, ou avoir été, « très-chrétien ». La Grange lui-même, pourtant ancien lieutenant de Molière, l’est devenu.

EL : Comment a-t-il fait, étant comédien ?

Denis Boissier : Il est allé à l’Eglise le dimanche et pour que ses penchants homosexuels ne donnent plus prise à l’opprobre il a fait un mariage de raison. Il en est de même pour Grimarest qui avait pour ami intime Baron et qui tenait, pour cette raison, à paraître lui aussi un « très honnête homme ».

EL : En résumé, toute la légende moliéresque est née de la volonté du Roi de devenir autre que ce qu’il fut si longtemps.

Denis Boissier : Et de la volonté de gens empressés de suivre le Roi dans sa conversion. Tout alla très vite. Colbert, Mme de Maintenon et le Père Ferrier, puis son successeur le P. De la Chaise, ayant convaincu Louis XIV de devenir le providentiel « Roi très-Chrétien » tant espéré mirent tout en œuvre pour qu’il le demeure. On a falsifié le passé sulfureux du jeune Roi (il avait été accusé d’inceste avec Henriette d’Angleterre, l’épouse de son frère), on a effacé ses erreurs de jeunesse (notamment ses très nombreuses maîtresses), on a changé jusqu’aux décorations par trop sensuelles des résidences royales, on a corrigé tout ce qui n’avait plus de raison d’être, et, en premier lieu,  l’esprit carnavalesque qui anima si longtemps le Roi. C’est ainsi que l’on a définitivement occulté le rôle païen de Molière.

EL : Comment a t-on fait pour réussir si bien ?

Denis Boissier :  On a utilisé la meilleure des méthodes : on a fait le silence total sur Molière. Comme je vous l’ai dit, le Comique sitôt décédé, son nom fut banni de la Cour. Certes le peuple se souvenait de lui, mais les souvenirs se transforment vite, surtout lorsqu’on fait le nécessaire pour accélérer le processus d’amnésie et que la Bastille est là pour les réfractaires à l’ordre nouveau. Voyez pour Racine. Lorsqu’il mourra, la presse de l’époque n’évoquera presque jamais le fait qu’il fut homme de théâtre et l’auteur de plusieurs chefs-d’œuvre très applaudis. On a exactement fait pareil avec Molière, mais avec encore plus de conviction : dès 1673 on a gommé la fonction de Bouffon du Roi et, insensiblement, on a métamorphosé Molière en un « auteur » bon chic bon genre. Mais même ainsi, la mémoire des hauts faits du « Héros des farceurs », comme l’appelait l’académicien Conrart, gênait encore beaucoup. Et c’est pour cela que la biographie de Grimarest a bien failli ne jamais paraître.

EL : Pourquoi finalement a-t-elle été publiée ?

Denis Boissier : Elle pouvait l’être parce qu’à cette époque on a entrepris de valoriser à l’extrême tous les artistes ayant travaillé pour Louis le Grand. C’est la période de l’autosatisfaction généralisée. Le règne de Louis XIV est décrété être la perfection absolue. Tous les artistes qui ont travaillé pour la gloire de Sa Majesté sont réunis sous la double bannière chrétienne et royale, et tous sont encensés, y compris Molière, car Molière mort n’était plus un scandale ni un danger pour l’ordre nouveau. Dans la fameuse « querelle des Anciens et des Modernes » les Modernes, bien évidemment, l’emportent haut la main. Il est bien prouvé en effet que la religion chrétienne est la meilleure. Perrault publie une hagiographie collective sous le titre Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle. Molière est dans le nombre car il eut été maladroit de vouloir effacer certains de ses succès qui étaient encore dans toutes les mémoires, comme ceux d’Amphitryon et de Psyché, spectacles qui n’avaient rien de déshonorant pour personne. On avait d’ailleurs crédité Corneille pour Psyché.

EL : En quelque sorte, l’élite française a sombré dans une sorte de psychose sociale bigote et narcissique.

Denis Boissier : Il est difficile d’imaginer à quel point les mœurs et les mentalité ont changé entre 1673 et 1750. La France était redevenue la « Fille aînée de l’Eglise », selon la formule si célèbre. Le théâtre a même failli être tout à fait interdit.  Primi Visconti écrit en 1680, dans ses Mémoires sur la Cour de Louis XIV, que tous ceux qui ont connu la France d’avant la conversion du Roi sont « stupéfaits  parce que ce n’est plus  la même nation ». Lui qui avait visité la France vingt-cinq ans plus tôt avait noté que c’étaient « partout bals, festins, banquets, concerts ». En 1680 «  le royaume paraît un séminaire. »

EL : Cela me fait songer au revirement politique imposé par Mao à son peuple.

Denis Boissier : L’histoire des peuples est remplie de ces retournements destructeurs. Avec toujours le même mot d’ordre : Faire table rase du passé…  Et si l’on n’y arrive pas, on arrange l’Histoire pour la mettre au diapason de la nouvelle propagande. Lorsque La Grange, en 1682, réunit en une édition complète les prétendues œuvres de Molière, nous sommes au plus chaud de la crise dévote. La Grange ne présente donc pas Molière tel qu’il fut mais tel qu’il aurait dû être. Il n’écrit pas la première biographie du Comique, mais la première hagiographie de l’Auteur. Lorsque Grimarest publie le premier livre sur Molière, en 1705, la contagion s’est étendue à toute la France. Je vous ai dit qu’un lecteur, qui n’était pas dupe, reprocha publiquement à Grimarest d’avoir donné à Molière du « Monsieur », alors que Molière était « un homme d’une profession ignoble à qui la qualité de Monsieur ne convient nullement », ce sont ces propres mots. 

EL : En voilà un, au moins, qui n’avait rien oublié.

Denis Boissier : Le Roi l’ayant ordonné, tout le monde avait intérêt à oublier le passé récent, mais certains, sans doute pour en avoir trop souffert, se souvenaient parfaitement des fautes du Roi et des excès de son bouffon.

EL : Comment expliquez-vous qu’au fil des décennies celui que vous définissez comme étant le bouffon du Roi a fini par devenir l’auteur français par excellence ?

Denis Boissier : C’est un des plus beaux exemples d’ironie dont est capable l’Histoire. Les révolutionnaires de l’après 1789, pour pouvoir élire Molière au poste de grand « écrivain du peuple », car il leur en fallait un, ont arrangé toutes les pièces sérieuses que Corneille lui avait écrites afin qu’elles puissent s’accorder avec la nouvelle politique, philosophiquement imposée à coup de guillotine. Les spectateurs croyant applaudir Molière applaudissaient en fait Pierre Corneille revu et corrigé par les camarades de Robespierre. Pour bien faire passer l’idée que Molière est l’ancêtre direct de l’homo republicanis, Fabre d’Eglantine fait jouer en 1791 Le Philinte de Molière ou la suite du Misanthrope. Pour Camille Desmoulins, « Alceste est un Jacobin, Philinte un Feuillant achevé ». Pendant ce temps les chefs de la révolution font décorer la maison où naquit, je cite, « l’homme incomparable ».

EL : La thèse d’un Molière directeur d’un théâtre collectif va tellement à l’encontre de tout ce qui a été dit et redit sur lui que l’on comprend qu’elle ne puisse pas facilement se faire entendre. Il faut faire un sérieux effort pour accepter que Molière ait été le Bouffon du Roi, qu’il se soit associé avec Pierre Corneille afin d’offrir dans les délais les plus brefs des spectacles pour la Cour.

Denis Boissier :  Sans oublier que Molière ne fut pas un honnête homme généreux et spirituel, mais un homme qui aimait boire et qui couchait avec de très jeunes gens, qu’il était morose, taciturne et épileptique, qu’il ne fut pas un philosophe mais un parvenu, un courtisan de la première heure d’un Roi absolutiste, et qu’il ne fut pas un doux rêveur, au contraire : la façon avec laquelle il a su arracher le monopole de l’opéra à l’abbé Perrin (avec l’aide précieuse de son compagnon en bouffonnerie Lully), ou écarter tous les autres prétendants à la succession de son père, Jean Poquelin, Tapissier du Roi, le prouve suffisamment.

EL : L’on va vous reprocher de ne trouver à Molière que des défauts…

Denis Boissier : Je ne lui en trouve pas plus qu’à d’autres, mais pas moins. Racine non plus n’était pas un saint. Ni Boileau. Ils étaient des hommes, voilà tout. Mais on veut que Molière soit le « parangon de l’humanité », comme l’appelait en 1790 le républicain La Harpe.

EL : Puisque nous en sommes à parler des défauts de Molière, est-il prouvé, par exemple, qu’il aimait boire plus que de raison ?

Denis Boissier : Nous savons, grâce aux témoignages de ses compagnons, qu’il fit partie du club des Neufs Epulons, petite société gouliarde qui réunissait des libertins homosexuels comme Chapelle ou Des Barreaux. Il passait également une grande partie de ses nuits à festoyer en compagnie des farceurs de Scaramouche, une troupe réputée pour sa bonne humeur.

EL : J’imagine qu’il s’agit d’un euphémisme. Sait-on avec certitude s’il eut une liaison amoureuse avec Baron ?

Denis Boissier : L’ouvrage La Fameuse comédienne, qui date de 1688, est affirmatif sur cette question de pédophilie : une épigramme attribuée parfois à La Fontaine compare Molière et Baron à Socrate et Alcibiade. Lorsqu’on connaît les mœurs de ces deux illustres Grecs, l’analogie parle d’elle-même. Certains moliéristes, comme Ramon Fernandez ou Yves Giraud, n’ont d’ailleurs pas cherché à nier le fait. N’oubliez pas non plus qu’Armande, la jeune épouse de Molière, n’a plus voulu de lui peu après leur mariage, et qu’elle était tellement jalouse de Baron qu’elle l’a giflé. Vexé, Baron quitta le foyer de Molière comme, en pareille occasion, Rimbaud quittera le foyer de Verlaine. Pour le grand moliériste Roger Duchêne, je cite, « la nature de l’amour de Molière pour Baron ne laisse chez lui aucun doute. » Mais ceci n’est pas l’essentiel de ce que l’Affaire Corneille-Molière a à nous apprendre. Il ne s’agit évidemment pas de condamner la conduite de Molière, mais de la comprendre, et plus encore, de comprendre quelles conséquences cette conduite a pu avoir sur la genèse de son théâtre… Je ne demande pas aux admirateurs de Molière un effort surhumain, simplement d’étudier le contexte dans lequel s’est faite sa carrière.

EL : Vous exigez d’eux bien plus, puisque vous leur donnez à penser que Molière n’a jamais rien écrit de lui-même.

Denis Boissier : Pierre Louÿs en était arrivé à cette conclusion bien avant moi. Une note de lui récemment publiée nous l’apprend.

EL : Comment voulez-vous que les Français acceptent de croire que l’illustre grand homme, l’incarnation de l’esprit français, l’écrivain par excellence, n’a rien écrit de sa main ?

Denis Boissier : Ne sont-ils pas déjà obligés d’accepter que Molière ne nous a rien laissé écrit de sa main ? Nous n’avons de lui aucun manuscrit, aucune lettre, aucune annotation, aucune dédicace, rien. Ils sont bien obligés aussi d’admettre que jamais un contemporain ne l’a vu écrire quoi que ce soit. Ils sont bien obligés enfin de reconnaître qu’il y a dans son théâtre des différences de style anormales, non seulement entre des œuvres d’un même registre, mais, ce qui est plus incompréhensible, entre deux scènes d’une même pièce.

EL : Certains expliqueront que Molière écrit parfois mal parce qu’il écrit vite et qu’il ne songe qu’à la scène.

Denis Boissier : Argument insuffisant. Pourquoi n’a-t-il jamais corrigé ses pièces au moment de les publier ? Le premier écrivain venu met son point d’honneur à corriger ses œuvres autant qu’il le peut. Pourquoi Molière n’a-t-il jamais trouvé le temps de le faire ? Il ne les a même pas relues puisque des interversions de vers et d’autres erreurs toutes aussi manifestes se lisent un peu partout. Est-ce ainsi que l’on se représente « l’écrivain par excellence » ?

EL : On vous dira que pour Molière, le théâtre c’était la vie, et qu’il se désintéressait de l’édition de ses pièces, ce qui n’est pas un crime.

Denis Boissier : Si tel est le cas, constatons alors qu’il ne se désintéressait pas de ce que ses éditions pouvaient lui rapporter, car il était très regardant sur l’argent que lui devaient ses éditeurs. Au fait, savez-vous que son éditeur principal, Jean Ribou, fut un « corsaire littéraire » ? Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Jules Taschereau. Pour le non moins célèbre Georges Couton, Ribou était « un pirate de la librairie ».

EL : Un écrivain n’est pas responsable de son éditeur.

Denis Boissier : Un écrivain, non, mais un homme d’affaires ? Car Molière et Ribou se sont finalement associés. Molière était un excellent homme d’affaires qui n’a rencontré qu’une fois un affairiste plus redoutable que lui : Jean-Baptiste Lully, qui commença sa carrière de courtisan en étant le propre bouffon de Molière. Molière qui, de lui-même, riait rarement, lui disait souvent : « Lully, fais-nous rire ». Mais refermons cette parenthèse sur l’éditeur Ribou et le musicien Lully, et revenons à Molière. De deux choses l’une : ou Molière est un écrivain, mais dans ce cas pourquoi n’est-il pas concerné par son œuvre et son devenir ? Ou il n’est pas un écrivain, mais un comédien, lequel, on le comprend, ne se préoccupe guère de l’édition des spectacles qu’il joue. Or il est avéré que jamais Molière ne corrigea ses pièces. La Grange, qui fut le premier à les réunir en édition définitive, se plaint d’y avoir trouvé énormément de fautes, contresens et incohérences.

EL : Et vous allez ajouter qu’un Corneille ou un Racine mettaient, eux, toute leur ardeur à peaufiner les textes qu’ils livraient à la postérité.

Denis Boissier :  C’est un fait incontestable. Un écrivain a toujours à cœur de corriger une maladresse ou une faute de style.

EL : Pourquoi ne pas admettre que Molière ait été peu intéressé par les questions de style ?

Denis Boissier :  Parce que c’est rigoureusement incompatible avec le fait, lui aussi incontestable, que des pièces comme Le Misanthrope ou Les Femmes savantes, ont été composées par un homme qui fait preuve du plus extrême souci stylistique.

EL : Pour vous, il y a là une antinomie irréductible.

Denis Boissier : Pas pour vous ? Celui qui a passé tant d’heures à peaufiner les personnages de Tartuffe, d’Alceste ou d’Amphitryon ne peut pas être celui qui se fiche de l’édition de ses pièces comme de son premier lever de rideau.

EL : Je reconnais qu’il est difficile d’expliquer ce désintérêt.

Denis Boissier : Il y a encore plus difficile à expliquer que cette contradiction. Pourquoi dans certaines scènes Molière écrit-il avec le style de Pierre Corneille, un style inimitable de l’aveu même de Racine, alors que dans d’autres il utilise une écriture franchement médiocre ?

EL : Vous exagérez peut-être un peu ?

Denis Boissier : De grands écrivains tels La Bruyère ou Vauvenargues n’y ont vu que « galimatias » et « barbarismes ». Pour le célèbre critique Edmond Scherer  « Molière cheville continuellement, horriblement, il n’a pas seulement des dires inutiles, mais des répétitions fatigantes, il ne répète pas seulement le mot, mais aussi la phrase ». Pour Emile Faguet, autre grand moliériste, Molière a « des obscurités, des tours pénibles, des embarras de construction, quelquefois des scènes entières ou absolument négligées ou presque inintelligibles ».  René Bray, qui adorait Molière, constate « des chevilles, des négligences, de la fausse élégance, des brusqueries de ton et des cacophonies ».

EL : Je retire ce que j’ai dit : vous n’exagérez pas.

Denis Boissier : Enfin, comment expliquer que ce style en montagnes russes se retrouve aussi dans les préfaces ou les dédicaces de ses pièces ? La préface du Tartuffe fait preuve d’une écriture toute cornélienne, et quand je dis écriture, cela englobe aussi la thématique et les référents dont usait Corneille, alors que les dédicaces de ses pièces sont d’une lourdeur, d’une maladresse stupéfiante de la part d’un écrivain, encore plus de la part de l’auteur à nul autre pareil de Tartuffe.

EL : A quelles dédicaces faites-vous allusion ?

Denis Boissier : A celles de L’Ecole des Femmes, de L’Ecole des maris, et d’Amphitryon.

EL : Amphitryon est une pièce très finement écrite.

Denis Boissier :  Précisément. Le contraste entre la pièce et sa dédicace est incompréhensible. Je mets au défi tout lecteur sincère de ne pas être atterré devant la balourdise de certaines dédicaces ou préfaces. Celui qui écrit ces pages-là montre une telle incompétence dans le maniement de la plume que nous avons là, comme le pense l’historien Gérard Moret, les seules pages que Jean-Baptiste Poquelin a écrites lui-même ou qu’il a dictées à un factotum. A l’évidence, elles ne peuvent pas être de l’auteur de tant de chefs-d’œuvre si subtils et d’une hauteur si altière. Après avoir relu ces pages maladroites, replongez-vous dans la préface du Tartuffe. Vous y retrouvez aussitôt Corneille, et toute l’Affaire Corneille-Molière s’éclaircit …

EL : Ainsi la meilleure preuve que Molière n’est pas l’auteur d’Amphitryon, ni de L’Ecole des Femmes ni du Tartuffe, c’est Molière lui-même qui nous la donne.

Denis Boissier : Exactement. En supplément de démonstration, écoutez cette courte poésie de lui que son ami et collaborateur Dassoucy a recueillie, sans doute par ironie. Nous avons-là l’exacte mesure du talent de Jean-Baptiste Poquelin en ce qui concerne l’art d’embêter la Muse. Je l’ai apprise par cœur, sans grand mérite, car elle est navrante de banalité.

EL : Je vous en prie…

Denis Boissier :              Loin de moi, loin de moi, tristesse,

Sanglots, larmes, soupirs ;

Je revois la princesse

Qui fait tous mes désirs :
O célestes plaisirs,

Doux transports d’allégresse !

Viens, mort, quand tu voudras,

Me donner le trépas.
J’ai revu ma princesse !

Alors, votre opinion ?

EL : Sans commentaire. Qu’en pensent les moliéristes ?

Denis Boissier : Ils avouent leur déception. Pourtant ce modèle de platitude est l’exact reflet de ce que Jean-Baptiste Poquelin, laissé seul, pouvait rimer.

EL : Vous recommandez donc à ceux qui veulent se faire une première opinion sur le "mystère Molière", ainsi que bien des moliéristes eux-mêmes le définissent, de commencer par lire ses dédicaces.

Denis Boissier : C’est une bonne façon d’arriver directement au cœur du problème. Lorsqu’on prend réellement conscience des phrases dont se sert Poquelin pour complaire à ses protecteurs, on comprend quelle sorte d’individu est derrière le mythe que les « dévots de Molière » ont fait de lui. Une dernière remarque… Entre 1661 et 1662 Molière dédie L’Ecole des Maris à Monsieur, frère du Roi, Les Fâcheux au Roi, L’Ecole des Femmes à Madame,  La Critique de l’Ecole des Femmes à la Reine mère. Soit les quatre personnages les plus importants du royaume. Qui, sinon le Bouffon du Roi, pourrait se vanter d’une telle faveur ? Comme le dit l’éminent Eugène Despois : « Leurs noms suffiraient pour bien établir la situation nouvelle de Molière à la Cour. »

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 TROISIEME ENTRETIEN (Août 2007) 

« Corneille fut l’homme de toutes les idées, de toutes les audaces, de tous les triomphes et de toutes les amertumes » 

Eric Lédonvir : Lors de notre premier entretien je vous avais demandé quelle était la meilleure preuve, selon vous, que Molière n’avait jamais été tel qu’on le dit. Vous avez préféré différer votre réponse. Et si aujourd’hui, pour débuter ce nouvel entretien, je vous posais à nouveau la question ?

Denis Boissier : Des preuves ? Nous n’en aurons jamais. Plus de trois cents ans ont passé et si des preuves ont existé soyez certain que de bonnes âmes les ont fait disparaître. Nous sommes d’ailleurs tous logés à la même enseigne car les moliéristes n’ont, bien sûr, aucune preuve que Molière fut bien ce qu’ils prétendent qu’il fût. En revanche, des présomptions qu’il ait été comédien et Bouffon du Roi, il y en a plus d’une centaine. Par exemple, si Molière avait été un auteur, c’est-à-dire s’il avait écrit de sa main les pièces qu’il fit publier sous son nom, croyez-vous que l’on aurait besoin, aujourd’hui, pour recenser ses emprunts, de devoir écrire un livre de cinq cents pages comme le fit le moliériste Claude Bourqui ?

EL : Cinq cents pages pour recenser le emprunts de Molière ?

Denis Boissier : Emprunts, démarquages, plagiats…Avec Molière, on n’en finit jamais… et c’est bien naturel, puisqu’il n’est pas un auteur, mais un collectif, et que le plagiat a toujours été la méthode de travail des comédiens basochiens de la farce. Si Molière avait été un auteur, au sens moderne du mot, croyez-vous que sa veuve n’aurait pas utilisé cet argument pour obtenir que le défunt soit enterré en terre chrétienne ? A cette époque l’Eglise condamnait ceux qui représentaient les pièces, pas ceux qui les écrivaient.

EL : Vous voulez dire que, si cela avait été possible, Armande aurait fait valoir la condition d’écrivain de Molière afin d’atténuer la sanction de l’Eglise ?

Denis Boissier : C’était à la fois logique et naturel, personne n’y aurait rien trouvé à redire. Mais la jeune veuve ne le fit pas. Et pour orner le cercueil elle utilisa le poêle de la corporation des comédiens. Molière fut bel et bien enterré comme un  simple comédien.

EL : Pourquoi ne fut-il pas enterré en grande pompe en tant que Bouffon du Roi, puisque vous assurez qu’il fut celui de Louis XIV ?

Denis Boissier : Je ne suis pas le seul à le dire. Le Boulanger de Chalussay, qui un parent de la famille Poquelin, a écrit dans sa biographie satirique de Molière, qu’il fut « le premier fou du Roy ». On ne peut être plus clair. Molière aurait eu droit à un enterrement national si le Roi ne s’était pas dépris de son bouffon avant que celui-ci ne meure subitement en 1673. Dès 1670 Louis XIV s’écarte de Molière et ne voudra même pas assister à son dernier spectacle, Le Malade imaginaire. Comme Molière n’a plus la faveur du Roi, son nom n’apparaît plus sur la liste des pensionnés ; et ses principaux collaborateurs, Lully, nouveau Bouffon du Roi, et Vigarani, intendant des Plaisirs du Roi, s’empressent de le quitter.

EL : Ils imitent  donc le Roi qui s’est détourné de son favori.

Denis Boissier :  Parce qu’il est dans la nature des Bouffons du Roi d’être sacrifiés pour le salut du Roi. Une chose est sûre : si Molière fut abandonné par Louis XIV qui refusa d’intervenir auprès de l’Eglise malgré les supplications de sa veuve, l’ex-Bouffon du Roi, lui, eut droit à des mouvements de foule spontanés. Durant la nuit le peuple commença à s’agglutiner et à s’agiter autour du convoi funèbre, à tel point qu’Armande prit peur, ainsi que le rapporte la tradition.

EL : J’imagine que si Molière avait été un grand écrivain comme le furent Racine ou Corneille, le Roi n’aurait jamais permis qu’il soit traité après sa mort comme un paria.

Denis Boissier : En effet. Si Molière avait été un auteur véritable, le Roi lui aurait offert un siège à l’Académie française et l’aurait pourvu d’une charge. C’est ce qu’il fit pour Racine, Pellisson ou Benserade, et même Boileau dont ne voulaient pas les académiciens.  

EL : Pourquoi les académiciens ne voulaient-ils pas de Boileau ?

Denis Boissier : Parce qu’il avait commencé sa carrière de satiriste en insultant bon nombre d’entre eux. A défaut d’avoir un grand talent, les académiciens ont une bonne mémoire.

EL : Tout ce que vous dites est passionnant et je suis certain que ceux qui liront ces entretiens prendront bien plus d’intérêt encore à vos ouvrages. Mais en vous écoutant attentivement, et bien que convaincu du sérieux de vos recherches, une question me tarabuste, que je crois nécessaire de vous poser. Ne craignez-vous pas que certaines de vos hypothèses, aussi probantes soient-elles, ne vous conduisent malgré vous à élaborer un roman historique, prêtant ainsi le flanc à la critique scientifique ?

Denis Boissier : Les hypothèses que je formule reposent sur un contexte historique aisément vérifiable. Je peux me tromper lorsque je prétends que Molière n’a certainement jamais couché avec Madeleine Béjart ou que le jeune Thomas Corneille a sans doute participé à l’écriture collective des Précieuses ridicules. Mais si ce sont-là des erreurs, elles ne changent en rien le fond du problème. Sur l’essentiel, je ne crois pas me tromper, en raison de ce principe fondamental : plus une théorie est vraie, plus elle résout de problèmes jugés jusqu’alors insolubles et ouvre des perspectives fécondes. Une théorie vraie entraîne avec elle toujours plus de découvertes. Et c’est ce qui arrive avec l’Affaire Corneille-Molière. De plus en plus des chercheurs de tous bords nous rejoignent. Que ce soient la stylistique, l’histoire, la sociologie, le calcul de la distance intertextuelle, l’analyse des sources littéraires, jusqu’à la science de l’héraldisme,  tout tend vers une nouvelle approche du «  mystère Molière » comme le définissait Emile Henriot qui voulait qu’on lui explique comment un simple baladin était devenu le plus grand penseur de son siècle, et d’ajouter «  personne encore ne nous l’a dit, et nous n’avons qu’à admirer les yeux fermés. » Mais j’en reviens au problème que vous soulevez. Vous avez raison de le souligner : nous sommes tous condamnés à faire des hypothèses. Que croyez-vous que font les moliéristes ? Des hypothèses, eux aussi. Mais leur discours étant le discours officiel, ils n’ont jamais à rappeler que les certitudes qu’ils professent ne sont pas autre chose que des hypothèses. Tandis que nous autres qui mettons en doute le discours officiel, sommes astreints à justifier le moindre de nos arguments.

EL : De l’inconvénient d’aller contre l’opinion communément admise.

Denis Boissier : Ce n’est pas seulement un inconvénient, c’est une injustice. Toutes les connexions, toutes les analyses, toutes les découvertes que nous faisons sont, par principe, au mieux suspectes, au pire passées sous silence. Deux poids, deux mesures. Voyez le cas de l’universitaire Dominique Labbé. Il annonce que seize pièces de Molière ont été écrites par Pierre Corneille. Bien que ses méthodes de calcul et d’analyses obéissent à un protocole scientifique parfaitement défini, les moliéristes n’ont prêté aucun intérêt aux résultats qu’il a obtenus.

EL : Selon vous la théorie de l’association Corneille-Molière est la plus réaliste des thèses ?

Denis Boissier : Tout à fait. Molière, comédien de la Basoche des Enfants-sans-souci, s’associant avec Pierre Corneille, basochien de la Table de marbre,  pour travailler, dans le cadre du Service du Roi, à la gloire et au plaisir de Louis XIV, est une thèse très réaliste, et, en l’état de nos connaissances, la plus probable car c’est la seule qui mette fin à toutes les obscurités de la vie et de la carrière de Molière. Je dis bien « toutes ». La  thèse de la collaboration résout environ cent cinquante points d’interrogation, cela va de l’origine du pseudonyme « Moliere », toujours écrit par Poquelin sans accent, au fait que « La culture théologique qu’atteste Tartuffe date d’un demi-siècle », comme Sainte-Beuve fut le premier à le noter, en passant par cette question : pourquoi les auteurs les plus utilisés par Molière sont ceux qui furent les amis du très jeune Corneille : Rotrou, Boisrobert, Desmarets de Saint-Sorlin ? 

EL : Mais comment mesurer le degré de réalisme de vos thèses ?

Denis Boissier : Par exemple, en se demandant s’il est logique que Pierre  Corneille, qui a toujours été un homme pragmatique, s’associe avec un chef de troupe. Si vous ne trouvez aucune raison particulière expliquant cette association, cela signifie que la thèse n’est pas réaliste. Faites l’expérience, remplacez Corneille par qui vous voudrez.

EL : Racine ?

Denis Boissier : Si vous voulez. Supposons-le collaborateur de Molière, même si, en 1658, Racine était trop jeune pour l’être … Il faut donc établir qu’il avait les compétences, l’intérêt et la volonté pour sceller un pacte avec Molière et sa troupe. Prenez le temps de vérifier, vous verrez qu’aucun écrivain de cette époque ne convient pour ce rôle si particulier. Ni Racine, ni Boileau, ni Chapelle, ni d’Aubignac, ni Benserade… Aucun d’eux n’a les prédispositions, la disponibilité, les caractéristiques intellectuelles, morales ou artistiques indispensables à la fonction de collaborateur attitré de Molière. Racine, puisque vous pensez à lui, n’est pas assez polyvalent et il fut grâce au Roi richissime, à la différence de Pierre Corneille. Boileau, lui, n’est pas assez religieux ni assez dramaturge. De même d’Aubignac. Chapelle n’a pas l’état d’esprit adéquat ni une capacité de travail suffisante.

EL : La Fontaine ?

Denis Boissier :  Il a deux atouts : il était pauvre et il est devenu le collaborateur anonyme du célèbre comédien Champmeslé. Mais Molière ne fut jamais son ami. Quant à sa production, elle n’a ni l’ampleur nécessaire ni la spécifique requise.

EL : Tandis que Pierre Corneille…

Denis Boissier :  Il est le seul, j’ai bien dit le seul, à réunir un nombre impressionnant de qualités indispensables, ce qui, déjà, devrait mettre la puce à l’oreille des véritables chercheurs. Premièrement,  Pierre Corneille a été le collaborateur du cardinal Richelieu pour La Comédie des Tuileries, La Grande Pastorale et L’Aveugle de Smyrne et celui de son intendant Desmarest de Saint-Sorlin, notamment, nous dit la tradition, pour la tragédie Mirame.

EL : Corneille a donc commencé sa carrière comme collaborateur.

Denis Boissier :  Il l’a également terminé comme nègre littéraire car la tradition lui reconnaît la paternité de certaines pièces du disciple de Molière, Baron, lequel, dès qu’il obtint le statut de vedette, devint lui aussi auteur de comédies. Corneille ne serait pas étranger au plus célèbre succès de Baron, L’Homme à bonne fortune.

EL : Dans ce cas, cela signifie que Corneille a, durant toute sa carrière, été un nègre littéraire.

Denis Boissier :  Ce sont des choses qui arrivent lorsqu’on est un écrivain capable de tout écrire et que l’on n’a pas de fortune personnelle. Et la même chose arriva à son jeune frère Thomas, lequel, en toute chose, imita son aîné.  Oui, Corneille, par manque d’argent toute sa vie écrivit pour d’autres,, notamment le compositeur de la Reine, Lambert. Lisez son recueil de poèmes mis en musique, leur style est du pur Corneille. C’est  sa deuxième caractéristique essentielle : Corneille n’a jamais eu de revenus suffisants. Troisièmement il fréquentait peu, sauf à ses tout débuts, les salons littéraires et n’était pas mondain. Mais comptons cela pour une seule qualité, mais elle explique sa rancune contre les Précieuses, les dévots de Cour et les petits marquis qui critiquaient avec grande outrecuidance ces dernières tragédies, surtout les tragédies d’inspiration chrétienne.  Quatrièmement, il était tenu, à cause de ses enfants, surtout à cause de ses deux fils officiers de l’armée du Roi, à gagner toujours plus d’argent.  On pouvait donc toujours plus le tenir par là. Cinquièmement, Corneille s’est toujours montré d’une extrême discrétion, ce qui est une vertu essentielle chez un collaborateur.

EL : Claude Chapelle, dont les contemporains firent le collaborateur de Molière pour Tartuffe, n’avait pas, à ce que j’ai lu, la même discrétion.

Denis Boissier :  On rapporte même que Molière le lui fit vertement remarquer et que Chapelle se l’est tenu pour dit. Précisons que Chapelle passait tout son temps dans les tavernes, presque toujours alcoolique et qu’il parlait beaucoup… Sixièmement, Corneille a toujours été fidèle en amitié. Ce qui a aussi son importance. On oublie trop souvent que Corneille a rencontré Molière quand celui-ci avait vingt-et-un ans et que leur amitié, quoi que certains prétendent pour accréditer la doctrine officielle, ne s’est jamais rompue. Corneille était là en 1643 au début de la carrière de Molière, il fut là en 1658 au début de sa carrière parisienne, il fut là en 1662 quand Molière est devenu le directeur du Palais-Royal, il fut là 1670 au moment du triomphe, devant toute la Cour rassemblée, de Psyché. Cette seule caractéristique, selon moi, suffit à faire de Corneille le seul véritable allié de Molière. Sans parler qu’il fut certainement là en 1655 lorsque Molière et sa troupe donnèrent à Lyon leur première pièce faite maison, L’Etourdi.

EL : Corneille était à Lyon avec eux ?

Denis Boissier : Corneille n’a jamais voyagé. Or le seul voyage que nous lui connaissons, c’est son long séjour à Bourbon-les-eaux où il est allé en cure en 1655, après une grave maladie dont nous ne savons pas grand chose. Bourbon est proche de Lyon. Comme par hasard la troupe Béjart-Molière vient de jouer son Andromède. Comme par hasard Dassoucy est avec elle, ce même Dassoucy qui fut le collaborateur de Corneille pour cette même Andromède. Bien sûr aucun document ne prouve que Corneille rencontra Molière à cette date, mais, là encore, tout le laisse supposer. D’autant qu’une phrase de L’Etourdi, « On n’a point pour la mort de dispense de Rome »,  se trouve presque mot pour mot dans un ouvrage latin de Thomas a Kempis. Et qui est en train  de traduire l’ Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis ?

EL : Pierre Corneille !

Denis Boissier : Septième caractéristique : Corneille est le seul à maîtriser parfaitement la comédie et la satire, l’épître et le discours. Ce dont aura besoin Molière. Huitièmement, le Comédien, on le sait, a beaucoup fait référence, pour s’en moquer, à la pratique du Droit et à la médecine. Or les connaissances de Corneille en Droit étaient grandes puisqu’il fut durant de longues années Avocat du Roi pour les Eaux et Forêts. Et il s’intéressait aussi beaucoup à la médecine.

EL : Comment sait-on cela ?

Denis Boissier : L’inventaire après décès de Thomas Corneille montre que son frère aîné possédait quarante et un ouvrages de Droit et de médecine. Comme l’écrit André Le Gall « Il est loisible d’y voir la source des allusions médicales que contiennent les œuvres de Pierre Corneille. » Neuvièmement, il peut prendre tous les styles : styles érotique, notamment dans ses poésies intimes, style burlesque, parodique, comique, tragique, et même le style sublime, qui est celui qui élève l’âme. Il a prouvé qu’il pouvait écrire dans tous les registres de la théâtralité, car rien n’est plus dissemblable que Polyeucte et L’Illusion comique, que Horace et Suréna. Corneille était d’ailleurs plutôt fier de sa virtuosité puisqu’il avoue dans la préface de Clitandre : « jamais deux pièces ne partirent d’une même main, plus différentes et d’invention et de style. »  Et dans la préface du Menteur : «  On aura de la peine à croire que deux pièces d’un style si différent soient parties de la même main dans le même hiver. » 

EL : Pour Suréna, sa dernière tragédie, on dit qu’il a même imité le style de Racine.

Denis Boissier : En effet. Et puisqu’il a été capable de prendre les tournures de son plus sérieux rival, le croit-on incapable d’écrire pour celui qui le joua si souvent dans son théâtre ? Dixièmement, Corneille est d’une rapidité d’exécution étonnante : à peine deux mois pour les mille huit cents vers de Polyeucte, pas davantage pour Œdipe, et une quinzaine jours seulement pour les vers admirables de Psyché. Onzièmement, Corneille est rancunier et extrêmement revanchard. Et à qui s’attaque-t-il? Depuis Le Cid, aux doctes ; depuis Polyeucte aux précieuses et aux dévots ; depuis Théodore, aux petits marquis…depuis 1660 et ses Examens il règle leurs comptes aux doctes surtout s’ils sont des fats. Douzième caractéristique essentielle : Corneille a un goût profond pour les tragi-comédies et a toujours rêvé d’un genre intermédiaire entre la tragédie et la comédie, un genre que le Tartuffe ou Dom Juan, pour ne citer qu’eux, illustrent parfaitement. Jean Schlumberger écrit : « Je soutiens que par nature et par goût profond Corneille était un auteur de tragi-comédies ».  Autre caractéristique, la treizième je crois : pétri d’érudition à la fois chrétienne et païenne, et féru d’éthique et des principes de la noblesse, Corneille était particulièrement préparé à la thématique notamment du Tartuffe et de Dom Juan.

EL : Et pour écrire Le Misanthrope vous allez me dire qu’il était bien plus misanthrope que Molière.

Denis Boissier : Même ses thuriféraires ne reconnaissent à Molière aucune disposition à la misanthropie.

EL : Molière était taciturne, et mélancolique, ce qui pourrait s’en rapprocher.

Denis Boissier : Corneille aussi était taciturne comme l’ont dit plusieurs contemporains, et il était également un « mélancolique », ainsi qu’en témoigne son neveu Fontenelle. Corneille et Molière étaient tous deux des hommes mélancoliques, c’est-à-dire maladivement renfrognés.

EL : Ils étaient donc faits  pour se comprendre.

Denis Boissier : Je dirais même pour se comprendre à demi mot. Pour en finir avec les caractéristiques propres à Corneille, j’ajouterai encore cette quatorzième qualité :  Corneille fut amoureux de Marquise du Parc, actrice de la troupe de Molière. Et vers la fin de sa vie il s’est épris d’Armande, la jeune épouse du Comédien et qui vivait séparée. Cette dernière particularité fait de Corneille l’homme idéal pour rester dans l’ombre de Molière. Quatorze caractéristiques, est-ce assez pour faire de Corneille le parfait candidat au poste de collaborateur ? Quand je pense que l’orthodoxie a réussi à faire admettre à tout le monde que Corneille et Molière étaient fâchés !

EL : Donc, d’après vous, ils ne se sont jamais fâchés ?

Denis Boissier : Pourquoi voulez-vous que Molière qui ne s’est jamais fâché ni avec Donneau de Visé, qui l’a pourtant longtemps - et publiquement - insulté, qui ne s’est pas fâché avec l’éditeur Ribou qui lui a plusieurs fois porté préjudice, qui ne s’est jamais fâché avec Boileau, lequel s’est querellé avec tout le monde sauf avec lui, pourquoi donc Molière se serait-il brouillé avec Pierre Corneille, son idole depuis qu’il a vingt ans ? Et pourquoi Corneille se serait-il mis à dos le seul comédien qui n’a cessé de jouer ses pièces, d’abord en province, ensuite au Petit-Bourbon, et plus encore dans la grande salle du Palais-Royal ? Pourquoi Corneille qui a toujours eu le souci obsédant de se faire jouer sur le plus de scènes possible se serait-il déclaré l’adversaire du comédien le plus populaire de l’époque et le directeur du théâtre qui rapporte le plus d’argent ?

EL : J’ai toujours entendu dire que la Querelle de l’Ecole des Femmes témoignait de leur mésentente.

Denis Boissier : Je ne pense pas qu’il y a jamais eu de « Querelle de l’Ecole des Femmes », selon la formule désormais consacrée. Ce que presque tout le monde appelle aujourd’hui la « Querelle » n’a été qu’une manœuvre commerciale organisée par Pierre Corneille, dès son arrivée à Paris, au profit de ses deux plus proches collaborateurs : Floridor, directeur de l’Hôtel de Bourgogne (Corneille et son épouse sont parrain et marraine des fils de Floridor) et Molière, régisseur du Palais-Royal. Je n’ai pas le temps d’entrer dans les détails, mais il n’y a jamais eu de « guerre des théâtres », simplement une stratégie de concurrence programmée, comme cela se pratiquait alors beaucoup dans le seul but d’attirer le public. Et cela a parfaitement réussi.

EL : Alors, d’après vous, cette « Querelle de l’Ecole des Femmes » serait un…

Denis Boissier : …Arrangement historique à visée propagandiste, un de plus, afin de mieux mettre en valeur la grande valeur morale de Molière, au détriment du « vieux réac » Corneille, triste figure obligée du légendaire moliéresque.

EL : Mais tous les manuels scolaires font référence à cette « Querelle »…

Denis Boissier : Méfions-nous de ceux qui ont fait du Mouton de Panurge leur mascotte.  Pour parler à bon droit d’une « Querelle » encore faudrait-il que l’on ait affaire à de vrais ennemis qui auraient eu de sérieux motifs d’animosité. Je n’en ai jamais trouvés. En revanche, j’ai découvert une stratégie pour augmenter grandement les recettes durant la saison théâtrale. Bien sûr, il y avait des jalousies, notamment celle de Montfleury père, qui a accusé Molière d’être incestueux avec Armande car, selon lui, Molière aurait couché avec Madeleine Béjart avant d’épouser la fille qu’il aurait eu d’elle. Louis XIV, évidemment, n’a pas pris en compte les propos de Montfleury père. Mais qu’un comédien en jalouse un autre ne signifie pas que les deux théâtres auxquels ils appartiennent doivent être en guerre. La corporation des comédiens a parfois connu des hauts et des bas mais à l’occasion de L’Ecole des femmes, puis de L’Impromptu de Versailles, il n’y a jamais eu de luttes intestines. Au contraire, Floridor et Molière, les deux directeurs de troupe, ont toujours travaillé main dans la main à l’occasion des spectacles qu’ils donnaient devant la Cour. D’ailleurs si Molière, en tant que Bouffon du Roi, s’est moqué, avec la collaboration de Corneille, des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne dans son Impromptu de Versailles, il s’est bien gardé de s’en prendre à leur chef Floridor, ce qui, pourtant, eût été logique dans le cas d’une vraie guerre.

EL : Pourquoi Corneille aurait-il aidé Molière à se moquer des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne ? Ces derniers ne jouent-ils pas ses tragédies ?

Denis Boissier : Si. Mais seul Floridor joue les tragédies de Corneille comme celui-ci l’exige : avec naturel. Les autres comédiens de l’Hôtel ont pour habitude de déclamer avec emphase… Voilà la raison, outre l’aspect financier de la fausse rivalité, qui a décidé Corneille a travaillé avec Molière. Rassurez-vous, Corneille a certainement collaboré avec Montfleury fils à l’écriture de L’Impromptu de Condé qui répondait, très poliment d’ailleurs, à la satire jouée par Molière. Montfleury fils était très proche de Floridor et donc de Corneille. Dans les deux cas, Corneille, fidèle à ses principes, n’a jamais cité que ses propres pièces, afin de se faire de la publicité et ne pas froisser inutilement ses confrères. De telles « magouilles » théâtrales étaient banales en ce temps-là… Comme le dit très clairement l’écrivain Chevalier qui était un proche de Molière :

Moi, je sais bien où tend toute cette satire :

Ces messieurs n’ont dessein que de nous faire rire,

Et quand vous les voyez se faire à qui pis pis,

Ce n’est que pour avoir notre demi-louis. 

Et puis, pour en avoir le cœur net, il suffit de vérifier le Registre de La Grange : durant toute cette prétendue « Querelle » Molière a continué à représenter, comme si de rien n’était, du Corneille. Et Brécourt, qui joua dans L’Impromptu de Versailles, rejoignit aussitôt après l’Hôtel de Bourgogne et participa à L’Impromptu de Condé tout en restant l’ami de Molière. Une guerre où les généraux sont frères d’armes et où les lieutenants changent de camp avec la bénédiction de leur chef, je n’appelle pas cela une « guerre ». Il y aurait tellement à dire sur cette prétendue animosité entre Corneille et Molière que nous n’en finirons pas…

EL : Au contraire, continuez. Selon les moliéristes, Corneille n’a pu être le collaborateur de Molière puisqu’ils ont longtemps été fâchés. La « Querelle de l’Ecole des Femmes » est leur argument majeur.

Denis Boissier : Il n’y a jamais eu de « Querelle de l’Ecole des Femmes », mais certains « dévots de Molière », envieux des corneillistes et de leur « Querelle du Cid », véritable celle-là, ont cru, par amour exagéré de Molière, devoir nommer ainsi l’opération publicitaire menée par Pierre Corneille. Cette « Querelle » a mis du temps pour s’imposer… Pour Jules Taschereau, par exemple, la grande autorité de la fin du XIXe siècle, il n’y a jamais de « Querelle » entre Corneille et Molière. Le grand Louis Moland non plus n’y croyait pas. Il reconnaît, bien sûr, que l’abbé d’Aubignac tenta de les opposer mais pour Moland, il ne fait aucun doute que « les meilleurs rapports s’établirent entre Corneille et Molière. » 

EL : Comment ces deux moliéristes ont-ils pu braver leurs confrères ?

Denis Boissier : Ils n’ont rien bravé du tout. A la fin du XIXe siècle le dogme moliéresque n’avait pas encore imposé la « Querelle ». Pour cela, il a fallu attendre 1971 et Georges Mongrédien. Je vous vois dubitatif… Voulez-vous que je vous  prouve qu’il n’y a jamais de bisbille entre Corneille et Molière ?

EL : J’en serais très heureux.

Denis Boissier : L’existence de cette « Querelle » ne repose que sur l’unique témoignage de l’abbé d’Aubignac qui, dans une lettre publique, met en garde Corneille de ce qui se dit sur lui dans le théâtre de Molière.

EL : Qu’est-ce qui se disait ?

Denis Boissier : Mais rien, précisément. D’Aubignac était l’ennemi déclaré de Pierre Corneille et, accessoirement, celui de Molière. Il ne connaissait ni l’un ni l’autre, mais il savait Corneille particulièrement susceptible ; aussi a-t-il voulu blesser la vanité de son adversaire en utilisant Molière. Il n’avait pas pour but  de convaincre Corneille mais de laisser entendre à ses lecteurs que Corneille était jaloux des succès de Molière. Dans La Critique de l’Ecole des Femmes, spectacle de Molière, il y a un personnage nommé Lysidas qui symbolise l’écrivain rigide et réactionnaire, si je puis dire. Comme chaque spectateur pouvait reconnaître dans ce personnage n’importe quel écrivain connu, certains ont cru y voir Boursault ou Donneau de Visé, d’autres Thomas ou Pierre Corneille, d’autres encore l’assimilèrent à l’abbé d’Aubignac, figure emblématique du clan des pédants académiques. Par crainte qu’on ne l’accuse d’être Lysidas, d’Aubignac s’est empressé de proclamer dans sa lettre que Molière avait voulu représenter Pierre Corneille. Et sa perfidie, deux cent cinquante ans plus tard, a été récupérée par les moliéristes  qui ont pu, grâce à elle, bâtir un mauvais roman qu’ils ont intitulé « La Querelle de l’Ecole des Femmes ».

EL : Ce n’est pas un « roman », puisqu’il y a le témoignage de l’abbé d’Aubignac.

Denis Boissier : Justement : l’abbé d’Aubignac, on en a la preuve, a déjà menti pour blesser l’orgueil de Corneille. Ce n’est pas un témoin crédible. Il est d’une telle jalousie envers l’œuvre de Corneille, lui qui est incapable d’écrire une bonne tragédie, qu’il n’a pas d’autre moyen pour se venger que de tourner les choses à son seul profit.  Même un moliériste aussi ardent que Jules Taschereau écrit que «  les assertions de d’Aubignac, d’après lequel on a répété ce fait, sont trop peu dignes de foi pour qu’on y prêtât le moindre crédit »

EL : Que faites-vous des vers sur « Gros Pierre » ?

Denis Boissier : Rien, ce sont de mauvais vers.

EL : Ces vers-là fustigent Pierre Corneille, vous êtes bien d’accord sur ce point ?

Denis Boissier : Absolument pas.

EL : Voyons, tout le monde sait que « ce paysan qu’on appelait Gros-Pierre » est Pierre Corneille, que «  de l’Isle » est Thomas et que Molière lui reproche d’avoir changé son nom contre un titre de noblesse aussi factice que pompeux.

Denis Boissier : Le passage de l’Ecole des Femmes dont vous parlez dit exactement :

Je sais un paysan qu’on appelait Gros-Pierre,

Qui, n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre,

Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,

Et de monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux.

Eh bien, figurez-vous que d’éminents érudits comme Antoine Bret, Emile Roy ou Gustave Reynier n’ont jamais cru que ces vers s’adressaient à Pierre et Thomas Corneille.

EL : N’est-ce pas évident ?

Denis Boissier : Si M. de l’Isle est Thomas, pourquoi Molière l’appelle-t-il « Gros-Pierre » ? 

EL : Sans doute veut-il parler de Pierre Corneille.

Denis Boissier : Mais alors pourquoi Molière l’appelle-t-il ainsi ? Pierre Corneille était surnommé  « le grand » ou « l’aîné ». Si Molière visait Pierre Corneille, pourquoi ne pas dire « Grand-Pierre » ? C’eût été plus efficace ou plus logique.

EL : Alors pourquoi Molière écrit-il « Gros-Pierre » ?

Denis Boissier : Parce que le nom de « Gros-Pierre » relève du folklore, comme Petit-Jean ou Jacques Bonhomme, que le peuple connaissait bien ce nom générique, et que c’est Pierre Corneille qui écrit et non Molière.  

EL : Cela ne résout pas tout le problème. Le nom « de l’Isle » est bien celui de Thomas Corneille.

Denis Boissier : Pourquoi ? Vous croyez qu’il n’y avait qu’un seul de l’Isle à Paris ? De l’Isle était un nom banal, et c’était aussi le nom factice de Charles Sorel, un écrivain dont l’œuvre se retrouve d’innombrables fois dans le théâtre de Molière. Pour le père Niceron, qui vécut peu après ces temps héroïques, cette petite pique s’adressait à Charles Sorel.

EL : Mais vous dites que l’Ecole des Femmes a été écrite par Pierre de Corneille et non par Molière. C’est donc  Pierre Corneille qui attaquerait Sorel ?

Denis Boissier : L’Ecole des Femmes défend les conceptions de Corneille sur l’art théâtral, conceptions attaquées par l’abbé d’Aubignac dont nous venons de parler. Mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que Pierre Corneille fut un ami de Charles Sorel. En faisant allusion à la légère vanité de Charles Sorel, Corneille lui aura adressé un clin d’œil moqueur : nous avons là un exemple de l’humour de Corneille et non une attaque en règle de Molière. Son biographe André Le Gall a souvent remarqué «cet humour enfoui qui est l’une des marques de Corneille »… Réfléchissons, voulez-vous ? Pourquoi Molière, qui sait se montrer parfois si lourd et répétitif, se ferait-il brusquement si subtil pour attaquer le grand Corneille  avec seulement quatre vers, pas un de plus ? Et le public de l’époque, habitué à ce que Molière le régale des plus basses bouffonneries, aurait compris quelque chose à ce quatrain qui pouvait concerner tous les De l’Isle de France (sans jeu de mots), sans oublier tous ceux qui prenaient abusivement la particule ou acceptaient volontiers qu’on leur en donnât, comme Monsieur de Molière lui-même ?

EL : L’allusion au « Gros-Pierre » est donc un faux argument.

Denis Boissier : D’autant que, sur ce point précis, la vérité n’a sans doute que peu à voir avec le registre purement littéraire. Il faut là encore revenir au contexte historique. Molière étant le Bouffon du Roi, il est aux ordres. Or l’époque où fut composée la pièce est celle où Colbert combat ceux qui veulent échapper à l’impôt en se cachant derrière des titres de noblesse plus ou moins illusoires. Il est donc probable que Molière a obéi, sur ce point comme sur tant d’autres, à Colbert. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle était parvenu l’historien Georges Dubosc. Pour en être persuadé, il suffit de lire les vers qui encadrent le quatrain. Vous verrez que le propos est nettement politique. Autre exemple, pourquoi croyez-vous que Dom Juan débute par une longue scène inutile à l’intrigue où Sganarelle vante les mérites du tabac ? Parce que Louis XIV et Colbert venaient de décider de distribuer à chaque soldat de l’armée du Roi une pipe et du tabac. Cette scène d’introduction servit donc de propagande royaliste et avait aussi pour but de lutter contre la Compagnie du Saint-Sacrement qui proscrivait énergiquement l’usage du tabac.

EL : Avec vous les choses sont toujours plus complexes qu’on ne le croit.

Denis Boissier : Parce qu’il ne s’agit pas de magnifier Molière mais de comprendre le contexte historique dans lequel il a fait carrière. S’il y avait eu une quelconque brouille entre Corneille et Molière, deux personnages si célèbres, ne pensez-vous pas que nous en aurions eu connaissance par diverses épigrammes que les partisans de l’un ou de l’autre auraient écrites et dont certaines, fatalement, auraient été attribuées à Corneille ou à Molière. Or, nous n’en connaissons aucune concernant cette prétendue dispute.

EL : En avons-nous sur la guerre entre d’Aubignac et Corneille ?

Denis Boissier : Naturellement, puisque leur fâcherie fut tout à fait réelle. Il existe de nombreuses pointes échangées entre les défenseurs de l’abbé d’Aubignac et ceux de Corneille l’aîné. Nous en avons aussi d’autres attribuées ou réellement écrites par l’intransigeant abbé. Nous avons aussi plusieurs libelles, des sonnets notamment, qui prouvent l’existence d’une Querelle autour de la Phèdre de Jean Racine et du réel affrontement du théâtre de l’Hôtel de Bourgogne et de la troupe d’Armande, car à l’époque de Phèdre, Molière et Floridor étaient morts depuis des années. Entre deux vraies querelles, on a voulu croire à une troisième, très utile au dogme moliéresque, mais simple vue de l’esprit. Et une vue faussée par l’esprit d’école. Pour en finir avec le dogme de la Querelle entre Molière et Corneille, constatons, et c’est sans doute la meilleure preuve de son inexistence, que ni La Grange et Vivot ni Grimarest n’y ont fait allusion. Ce sont pourtant les plus proches témoins.

EL : Il ne fait donc pour vous aucun doute que Corneille fut le « mentor », c’est le terme que vous avez employé, de Molière, même durant l’année de L’Ecole des Femmes.

Denis Boissier : Au risque de cultiver le paradoxe, je prétends même que jamais Corneille ne fut plus influent sur Molière que pendant la saison de L’Ecole des Femmes et de La Critique de l’Ecole des Femmes.

EL : Pourquoi précisément à ce moment-là ?

Denis Boissier : L’Ecole des Femmes est une œuvre de Pierre Corneille. Une œuvre presque aussi intime que le sera Le Misanthrope. Corneille, qui est l’amoureux dédaigné de Marquise du Parc, et sans doute aussi celui de Mlle Marotte, jeune comédienne de la troupe de Molière, sait parfaitement de quoi il parle quand il fait d’Arnolphe un barbon et d’Agnès un démon adorable.

EL : Pierre Corneille, si j’ai bonne mémoire, avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui.

Denis Boissier : Sa femme Marie était de onze ans sa cadette. C’est pour mettre en garde Molière qui va se marier avec Armande, âgée de dix-huit quand Molière en a plus de quarante ans, qu’il a écrit la tragi-comédie de L’Ecole des Femmes.

EL : Ce dernier argument conviendrait aussi pour Molière : il aura conçu cette pièce avec la prescience qu’il allait faire un mauvais mariage.

Denis Boissier : Vous semblez oublier un détail. Comme le remarque l’éminent moliériste Auguste Vitu  : « On ne se bafoue pas soi-même, on ne se ridiculise pas sciemment aux yeux de celle qu’on aime et de qui l’on veut être aimé. » Et il y a encore un autre point qui ne « colle » pas. L’Ecole des Femmes bénéficie d’un style noble. La rhétorique employée est celle d’une tragédie. Voyez l’acte II : Arnolphe parle comme le Pompée de Sertorius. De même le monologue final de l’acte III. Il est d’un style si romain que le moliériste Raymond Picard s’étonne que Molière lui ait donné « un langage qui convînt aussi mal à la situation ».

EL : Comment expliquez-vous cela ?

Denis Boissier : Ces « ruptures de ton », que l’on croit spécifiques à Molière résultent de la cohabitation de deux approches scéniques opposées : celle, axée sur le sens du tragique d’un écrivain qui a pour nom Pierre Corneille et celle, tournée uniquement vers la bouffonnerie, d’un metteur en scène appelé Molière. Voilà où le bât blesse : alors que Corneille traite Arnolphe avec dignité (et pour cause, il est par certains côtés lui-même un Arnolphe), « Molière fut un Arnolphe franchement comique, et en tous points ridicule » affirme l’éminent Maurice Descotes. D’ailleurs tous les témoignages de l’époque sont unanimes sur ce point. 

EL : Où que l’on regarde en direction de Molière, si je vous comprends bien, Corneille est là, quelque part, caché dans l’ombre.

Denis Boissier : Corneille est omniprésent dans la vie et dans le théâtre de Molière, mais l’inverse est vrai, quoique dans des proportions moindres. Depuis que Corneille travaille pour Molière l’amour est devenu le sujet de prédilection de sa propre œuvre. A cause de Molière son style s’oriente vers la préciosité car, par son intermédiaire, Corneille tend de plus en plus, malgré lui, vers l’homme de Cour. Ses préoccupations ont changé, elles sont devenues plus futiles. Souvenez-vous qu’il a accepté de travailler aux « divertissements » de Sa Majesté, ainsi qu’Elle lui avait demandé en utilisant très précisément ce terme.

EL : Le mot « divertissement» ne correspond pas du tout à Corneille.

Denis Boissier : C’est vous dire combien Pierre Corneille a changé. Il accepte désormais ce qu’il a jusqu’ici toujours refusé : être courtisan. Les corneillistes l’ont tous constaté : son théâtre fait la part toujours plus belle aux comédiennes et à leurs exigences. Il faut savoir qu’à la même époque Molière est en butte aux caprices de ses trois actrices favorites : Marquise, la De Brie, et Armande, qu’il a épousée le 20 février 1662.

EL :  Corneille et Molière se rencontrent donc quotidiennement.

Denis Boissier : N’en déplaise à nos censeurs, Corneille est l’auteur le plus joué par la troupe de Molière et celui auquel Molière est le plus attaché. A ce propos, voici un autre indice, quoique indirect, de leurs rapports très étroits : sitôt Molière mort, sa troupe cessera de jouer le théâtre de Pierre Corneille.

EL : Du jour au lendemain ?

Denis Boissier : Exactement. Un revirement qui ne s’explique que si l’on tient compte que, ne pouvant plus écrire pour la vedette Molière, Corneille est redevenu ce qu’il était depuis des années, en fait depuis le début de la carrière parisienne de Molière : un auteur passé de mode qui ne fait plus recette.

EL : Quelle tristesse dut éprouver Corneille…

Denis Boissier : Corneille fut l’homme de toutes les idées, de toutes les audaces, de tous les triomphes et de toutes les amertumes. Et c’est sans doute ce qui lui a permis d’avoir les qualités indispensables pour être le partenaire idéal d’un homme richissime qui a toujours manqué de temps pour avoir le moindre loisir.

EL : Corneille aura vécu une double vie… et une double carrière. Quel destin fascinant.

Denis Boissier : C’est amusant que vous disiez que Corneille a vécu une double vie… Le célèbre corneilliste Louis Herland a écrit : «Je vois bien en effet deux hommes dans Corneille ». Tous les spécialistes de Corneille savent que Corneille était un homme étonnamment secret et ambivalent….  Pour en revenir au grave problème que vous avez soulevé au début de ce troisième entretien, je ne pense pas que tous ces faits et circonstances que nous venons d’évoquer doivent conduire celui qui les recense à écrire, fatalement, un « roman historique ». De la même façon je ne crois pas que prétendre qu’un écrivain a écrit trente-trois pièces sans laisser une seule preuve de son écriture manuscrite, affirmer que tous ses contemporains, parce qu’ils le qualifièrent de « farceur », de « mécréant » et de « pilleur de textes », se sont trompés sur son compte, conduit à coup sûr à faire de «la critique scientifique » et à se mettre à l’abri de l’erreur historique.

EL : Pas nécessairement, j’en conviens.

Denis Boissier : A mon tour de vous poser une question : comment faites-vous pour établir une frontière exacte entre « roman historique » et «  recherche scientifique » ?

EL : J’aimerais, à ce propos, vous citer une phrase de Raymond Picard, extraite de son ouvrage La Carrière de Jean Racine, publié en 1961, ouvrage que vous m’aviez conseillé et qui est en effet excellent. Elle est extraite de la page 428 :  « La seule différence entre un bon roman historique et un travail qui a une valeur scientifique, c’est que le premier se meut sur le plan du possible et du vraisemblable, tandis que le second établit une vérité raisonnablement certaine. » 

Denis Boissier : Mais à quoi reconnaît-on une « vérité raisonnablement certaine » ?

EL : Au consensus qu’elle suscite chez les spécialistes, j’imagine.

Denis Boissier : Cela n’a jamais empêché les erreurs scientifiques, au contraire, toute l’histoire des sciences le prouve : tôt ou tard un homme plus lucide que les autres, ou tout simplement mieux préparé, casse le dogme précédemment accepté par tous. Comment définir « une vérité raisonnablement certaine » dans le cas de Molière ? Les témoignages des contemporains, entre 1658 et 1673, sont-ils la vérité ?  Vous savez que pour un historien, seuls comptent les témoignages proches du sujet étudié, il ne doit en aucun cas s’en écarter au risque de fausser la perspective historique. Si vous retenez ce critère, il ne fait aucun doute que Molière est un farceur mécréant pilleur des œuvres d’autrui. Nous avons tort de voir en lui autre chose, et si nous le faisons c’est qu’en toute logique, nous obéissons à une idéologie qui n’a rien à voir avec la vérité historique telle qu’elle se présente grâce aux témoignages d’époque. Doit-on privilégier, parce que cela nous arrange, les commentaires des dévots de la période religieuse de Louis XIV, de 1673 à 1715 ? Dans ce cas, on peut constater en effet que le défunt Molière, dont on ne parle plus à la Cour ni chez les intellectuels de l’époque, devient, comme tout le monde, un « honnête homme » et son théâtre est, chez les éditeurs, assimilée à une « œuvre », mais nous le savons, les éditeurs ne sont préoccupés que de vendre… et ils n’ont pas hésité à intégrer dans leurs éditions des pièces qui ne lui sont plus aujourd’hui attribuées. Ils n’ont pas hésité non plus à publier les œuvres intégrales de deux comédiens très célèbres : Montfleury père et Raymond Poisson… tous deux présentés comme d’aussi grands auteurs que Molière, mais dont personne, aujourd’hui, n’oserait prétendre qu’ils sont les auteurs des dizaines de comédies publiées sous leur nom. Toujours l’éternel dilemme : ou Molière est un auteur, et il rejoint Corneille et Racine. Ou c’est un comédien, et il rejoint Montfleury, Poisson, Buscambille… et le néant… C’est d’ailleurs ainsi, notez-le, qu’il est représenté sur le tableau peint vers 1670 que conserve la Comédie-Française : Molière est bel et bien avec les farceurs Jodelet, Poisson, Turlupin, le Capitan Matamore, Arlequin, Guillot-Gorju, Gros-Guillaume… et non avec les écrivains.

EL : Nous voici donc avec deux Molière, le second à l’opposé du premier.

Denis Boissier :  Dès lors où situer cette « vérité raisonnablement certaine »  qu’exige Raymond Picard ? Parler d’elle comme si elle était une évidence  objective me semble un leurre. Il n’y a pas d’un côté le roman où n’entrerait que le vraisemblable, et qu’il faut bannir, de l’autre le fait historique qui ne renfermerait que la vérité. Enoncer le problème de cette façon est un leurre, du moins tant que nous ne parviendrons pas à une définition acceptée par tous de ce qu’est une vérité historique. Il est inévitable que beaucoup condamnent les thèses de l’Affaire Corneille-Molière comme n’étant, au mieux qu’un « roman historique », au pire au mauvais roman. De la même façon, je définis les études moliéresques d’illustrations d’un dogme, au mieux scolastique au pire scolaire. La société est ainsi faite que c’est toujours la majorité qui dicte sa loi.

EL : La « vérité raisonnablement certaine » est donc un concept taillé sur mesure pour ceux qui détiennent le pouvoir.

Denis Boissier : La « vérité raisonnablement certaine », c’est celle que se donne toute majorité, car toute majorité, par nature, se veut bien-pensante et a toujours pour elle son bon droit. Rappelez-vous que « la terre au centre de l’univers » fut longtemps tenue pour une « vérité raisonnablement certaine ».

EL : Je ne vous contredirai pas sur ce point. Il suffit d’étudier un historique des certitudes scientifiques, dans n’importe quel domaine, pour voir combien elles ont changé.

Denis Boissier :  Que Molière soit le centre de la littérature du XVIIe siècle est pour beaucoup une « vérité raisonnablement certaine ». Pour nous autres, qui nous définissons comme des chercheurs non inféodés, et qui ne voyons que trop combien les points de vue sur Molière ont extraordinairement évolué entre 1673 et aujourd’hui, « Molière centre de la littérature du XVII » est un non-sens historique et un dogme moderne, aussi romantique que démagogique.

EL : Iriez-vous jusqu’à dire qu’avec Molière, en raison même de la spécificité de sa carrière et de la permanente ambiguïté de son personnage, un « roman historique » aurait, au bout du compte, autant de raison d’être dans le vrai, sinon plus, qu’une biographie officielle ?

Denis Boissier : En tout cas, sa carrière de comédien-bouffon du Roi, totalement dépendante d’une époque complexe, ne peut vraiment pas être réduite à une idéologie moderniste et au seul concept d’ « auteur ». Je ne sais pas si mes recherches relèvent du « roman historique » ou sont le résultat d’un constat « scientifique », mais je suis certain d’une chose : sous le couvert d’histoire littéraire, bien des biographes ont fait un travail de mauvais romanciers. Il est donc logique qu’un écrivain doublé d’un auteur dramatique ait à cœur de faire œuvre de biographe. Et c’est peut-être cela, la vraie recherche : quand l’érudition, retrouvant le chemin de l’art, redonne son entière humanité, et sa vraie complexité, au sujet étudié.

EL : Mais quel élève de collège ou de lycée osera vous croire lorsque vous affirmez que Molière ne fut pas un auteur, ni même un grand homme ?

Denis Boissier : Je sais. Mais un mensonge répété un milliard de fois ne fait pas une vérité. Les professeurs de lettres devraient se donner la peine d’étudier très scrupuleusement le siècle qu’ils enseignent avant d’initier si chaleureusement leur jeune auditoire. A les écouter, Molière n’a que des vertus et Louis XIV peut vraiment se dire chanceux d’avoir près de lui un tel génie. Mais le contexte historique était tout autre. Quand Louis XIV a besoin des conseils d’un poète, il fait appel à Benserade, quand il a besoin qu’on lui explique une œuvre il fait venir Boileau ou Racine, quand il a besoin d’un nègre littéraire il compte sur Périgny ou sur Pellisson. Jamais il ne sonne Molière. Pour le Roi, Molière est son bouffon attitré, un point c’est tout. La seule chose qu’il attend de lui, c’est un spectacle distrayant, c’est-à-dire une farce comme celle de L’Amour médecin où sont fustigés les quatre principaux médecins du Roi, ou une satire sociale comme Le Bourgeois gentilhomme où sont moqués les bourgeois qui, pour échapper à l’impôt, se parent de faux titres de noblesse. Louis XIV ne considère Molière que comme son bouffon, c’est pourquoi il ne lui donne un théâtre, d’abord le Petit-Bourbon, ensuite le Palais-Royal, qu’à la condition expresse qu’il le partage avec les comédiens de la troupe de Scaramouche. Des comédiens qui étaient le déshonneur de la profession, mais qui savaient suffisamment amuser Sa Majesté pour qu’elle leur pardonne tout.

EL : Et pour quelles raisons avaient-ils si mauvaise réputation ?

Denis Boissier : Les Comédiens-italiens étaient, même pour cette époque analphabète et si facilement grivoise, jugés trop obscènes. Si, comme le rêvent certains, Molière avait été aux yeux du Roi un grand écrivain, il lui aurait offert un théâtre sans exiger qu’il le partage avec des saltimbanques à la réputation sulfureuse. Voulez-vous une autre preuve que le Roi savait très bien que Molière n’était pas un écrivain ?

EL : Cela ne se refuse pas.

Denis Boissier : Lorsque le Roi décide de pensionner Molière, il lui accole la formule : « bel esprit ». Il n’est pas question de rétribuer son talent littéraire, de le récompenser pour son œuvre, mais seulement de le distinguer pour son « bel esprit ». Voilà ce que Louis XIV aime en Molière : son esprit comique. A titre de comparaison, il pensionnera Boileau  « en considération de son application aux belles-lettres » et Racine «  en considération des ouvrages qu’il compose et donne au public ». Tout est dans la nuance. Le grand moliériste Larroumet admet que les contemporains de Molière furent étonnés de voir le nom de Molière inscrit sur la première liste de pensions à côté d’écrivains célèbres. Pour Larroumet, Louis XIV choqua plus encore ses sujets que « ne l’eût fait Napoléon 1er en comptant Talma parmi les premiers membres de la Légion d’honneur. »

EL : Talma, si je ne me trompe, était lui aussi un comédien ?

Denis Boissier : Le plus célèbre de son temps.

EL : A suivre le raisonnement de l’éminent moliériste, Molière n’avait pas plus le statut d’écrivain que Talma celui de militaire.

Denis Boissier : Exactement.

EL : Il est paru récemment, sur le site littéraire Boojum, un entretien de Christian Biet, qui vient de publier une biographie de Corneille. L’interviewer dit à son invité, je cite : « Terminons par une question idiote que nous allons essayer de rendre un peu moins idiote, celle de la thèse suivant laquelle Corneille aurait écrit les pièces de Molière. Thèse sans intérêt, mais justement, pourquoi, alors même qu’elle est sans intérêt, est-elle devenue ce serpent de mer ? » Et Christian Biet de répondre : «  Certains aimeraient bien dégrader l’un des deux — le second. Si enfin on pouvait prouver que ce comédien, athée et libertin, ne pouvait pas, n’a pas été un auteur !… C’est le même combat qui a eu lieu en Angleterre à propos de Shakespeare. Dans les deux cas, il s’agit de prouver qu’un comédien ne peut pas écrire, en tout cas ne peut pas être un bon auteur. Imaginer que Corneille ait pu écrire les pièces de Molière, c’est remettre les choses en ordre : d’un côté un comédien et de l’autre un grand auteur. » Que pensez-vous de cette réponse ?

Denis Boissier : Si vous le permettez, je donnerai d’abord mon opinion sur la question. L’interviewer a un tel préjugé défavorable sur l’Affaire Corneille-Molière que je doute qu’il ait eu conscience un jour de la nécessité, pour tout intellectuel, de devoir étudier longuement un problème avant de lui dénier le droit à l’existence. Poser la question d’emblée en la jugeant « idiote » n’est à l’avantage ni de celui qui la pose ni de celui qui y répond. J’en viens maintenant à l’argument de son invité. Croit-il vraiment que l’Affaire Corneille-Molière se résume à savoir si un comédien peut oui ou non écrire des œuvres impérissables ?

EL : Certainement pas, espérons-le.

Denis Boissier : Savoir si un comédien peut être un véritable auteur n’est, bien sûr, qu’un petit aspect du problème. Mais il est vrai qu’il n’y a jamais eu d’exemple de grand comédien qui, en parallèle de son métier, ait écrite une œuvre littéraire d’importance internationale, ni même nationale ou simplement  régionale. L’adage qui prétend «  à chacun son métier et les vaches seront bien gardées » me semble tout à fait valable. A-t-on déjà vu un top modèle écrire des chefs-d’œuvre ? Des généraux remplacer à main levée Charles Baudelaire ou Jacques Prévert ? Citez-moi un athlète professionnel ayant laissé son nom dans le domaine de la métaphysique ou celui des mathématiques. On n’exerce pas une vocation artistique sans être appelée par elle. Je ne dis pas qu’un comédien est incapable d’être intelligent, je dis que plus il sera un formidable comédien et moins il sera autre chose, heureusement pour lui, et pour son public. C’est Buffon qui disait que le génie est une longue patience. Pour écrire comme Corneille, il faut être Corneille, et pour être Corneille, il faut du temps, de la patience et un effort permanent concentré sur ce seul but. 

EL : Pour vous, la vocation et le génie ne s’improvisent pas.

Denis Boissier : Exactement. Enfin, est-il besoin de faire remarquer que notre contradicteur, mettant l’accent sur un prétendu racisme envers les comédiens, ne semble pas se rendre compte que l’on pourrait lui retourner l’argument : est-ce qu’on attend de Pierre Corneille qu’il sache interpréter ses pièces ? Bien sûr que non, d’autant qu’il fut, précisément, « son plus catastrophique lecteur » ainsi que le définit le corneilliste André Le Gall. Doit-on alors parler d’un racisme envers les écrivains ? Comme je n’exige pas de Corneille qu’il interprète à la perfection ses œuvres, ni même qu’il les récite avec talent, je n’attends pas davantage de Jean-Baptiste Poquelin, « premier Farceur de France », selon Baudeau de Somaize qui le connaissait bien, qu’il ait lu tous les livres nécessaires à l’élaboration des Femmes savantes, ni même les ouvrages nécessaires à la longue préface du Tartuffe. Comment Molière aurait-il pu avoir le temps de posséder l’immense culture de Corneille qui passait toute sa vie devant son écritoire ? 

EL : Il est vrai que Molière avait déjà fort à faire en tant que directeur de troupe et comédien principal.

Denis Boissier :  Et aussi Valet de chambre du Roi et courtisan zélé, ainsi qu’en témoigne son fidèle La Grange. Et régisseur du théâtre le plus fréquenté de Paris.

EL : Comédien, régisseur et Valet de Chambre, cela fait trois métiers.

Denis Boissier : Ajoutez à cela qu’il fut longtemps l’orateur attitré de sa troupe, qu’en tant que Tapissier du Roi il avait pour charge de suivre un trimestre par an Sa Majesté dans tous ses déplacements. De plus, dès 1661, Molière eut pour fonction, en tant que Bouffon du Roi, d’organiser toutes les fêtes, les cérémonies, les soirées, carnavals, anniversaires et spectacles de la Cour.  Une fonction qui exige à elle seule une totale disponibilité. Comme le faisait remarquer le moliériste Alfred Copin : «  Dites-moi franchement à quelle heure de la journée ou de la nuit il avait une minute à lui pour la production de tant de chefs-d’œuvre. »

EL : C’est un moliériste qui s’interroge ainsi ?

Denis Boissier :  Cela arrive, mais si rarement… Et puis,  si Alfred Copin a la faiblesse de poser la question, il a le réflexe de ne pas y répondre. 

EL : Pour en revenir à l’argument de Christian Biet, l’on a tort, selon vous, de réduire l’Affaire Corneille-Molière a une affaire de racisme envers les comédiens.

Denis Boissier : Absolument. Il ne s’agit pas de défendre jusqu’à l’aveuglement la caste des comédiens ou celle des écrivains, mais de comprendre pourquoi et comment au  XVIIe siècle les comédiens étaient les prête-noms d’auteurs toujours en danger d’expression. Et d’accepter que le comédien Molière a pu être le prête-nom du poète Pierre Corneille.

EL : Vos adversaires ne cèderont jamais sur ce point.

Denis Boissier :  Que Molière ait été un prête-nom est un fait historique, qu’ils l’admettent ou pas.

EL : Comment pouvez-vous en être sûr ?

Denis Boissier : Dans son Registre, La Grange, le bras droit de Molière, indique à la date de novembre 1667 que la comédie La Veuve à la mode est « de Molière et de Visé ».

EL : Donneau de Visé ?

Denis Boissier : Tous deux se sont associés pour La Veuve à la mode, l’un en tant que comédien et l’autre en tant qu’auteur, comme s’associèrent Valleran le bouffon et Alexandre Hardy, comme s’associèrent l’enfariné Jodelet et Scarron, comme s’associeront l’acteur Hauteroche et La Fontaine, ou la vedette Montfleury père avec Thomas Corneille.

EL : Mais La Veuve à la mode ne fait pas partie des œuvres de Molière.

Denis Boissier : Pour être exact, elle n’en fait plus partie. Car cette pièce a longtemps été publiée avec toutes celles que Molière signa. La comédie Zélinde du même Donneau de Visé fut elle aussi publiée comme étant de Molière.

EL : Mais aujourd’hui Donneau de Visé est reconnu comme le seul auteur de ces deux pièces.

Denis Boissier : Oui. Comme il ne fallait pas que Molière puisse avoir été un prête-nom on a vite rendu à Donneau de Visé la paternité de ses œuvres.  Pierre Corneille attend encore la même lucidité à son égard.

EL : Il faudrait rendre à César ce qui appartient à César.

Denis Boissier : Plutôt que de parler d’un prétendu « racisme contre les comédiens » totalement hors sujet, il faut se donner les moyens de vérifier comment un écrivain revanchard et rancunier comme l’était Pierre Corneille envers les doctes, les précieuses et les petits marquis, a pu s’associer en 1658 avec une troupe qui voulait ouvrir le troisième théâtre parisien. Enfin, il faut mesurer jusqu’à quel point Louis XIV a pu avoir besoin de Molière et de Corneille.

EL : Christian Biet, dans le même entretien, avance cet autre argument : « Quand on travaille avec des gens qui jouent Molière et Corneille, on s’aperçoit que tous les débuts des pièces du premier sont écrits pour le plateau. Dans le Misanthrope, par exemple, on a quelqu’un qui arrive sur le plateau et qui dit : "Je veux absolument en sortir, sauf si les autres en sortent". Corneille a conscience du fait qu’il écrit pour un plateau, mais il lui faut un certain temps pour développer la chose. D’un côté, il y a un écrivain qui est un chef de troupe, de l’autre, un écrivain qui cherche d’abord le papier et qui, ensuite, procède à une transcription pour la scène. Cette seule chose suffit à les distinguer. »

Denis Boissier : C’est exactement ce qu’ont dit les critiques littéraires lorsqu’on leur a annoncé que Romain Gary était l’auteur des romans d’Emile Ajar. Voyons, c’est ridicule, Ajar a un style "parlé", rapide, totalement différent de celui, si académique, de Gary. Et pourtant Romain Gary et Ajar n’étaient qu’un seul homme. Bien sûr que les comédies de Molière et les tragédies cornéliennes ont des différences de styles, elles ont les différences qu’exigent leurs registres réciproques. Le problème, c’est leur étonnante ressemblance malgré les indispensables différences d’un genre à l’autre. Et existe un problème plus grave encore : Christian Biet vante le style de Molière… Quel style  ? Molière n’a pas un style, ni même deux, ce qui à la rigueur se comprendrait selon qu’il tend vers la farce ou vers la tragédie, mais plusieurs, et même beaucoup trop. L’écriture de Molière est tellement changeante d’une pièce à l’autre qu’il arrive à être différent jusque dans des pièces d’un même registre, et même, nous avons déjà évoqué cette anomalie, dans une même pièce. Deux scènes peuvent se suivre et n’avoir aucune unité de ton. Que Molière n’ait pas un style à lui, c’est l’éminent moliériste Daniel Mornet qui l’affirme. Je le cite : « Il y a un style de Regnard, un style de Marivaux, un style de Beaumarchais, même un style de Nivelle de la Chaussée, qui est détestable, ou un style des drames de Diderot, qui n’est pas meilleur. Il n’y a pas de style de Molière. »

EL : Mais  un écrivain a forcément son style propre.

Denis Boissier : Je suis bien d’accord avec vous. Mais les commentateurs de Molière insistent : « Il n’y a pas de style de Molière », ou plutôt, il les a tous. D’après eux, c’est là son génie tout à fait unique qui lui vaut l’admiration sans borne de la Sorbonne. Molière utilise tous les styles, même le jargon juridique alors qu’il n’a pas fait des études de Droit. Il manie le latin, l’italien et l’espagnol alors que nous n’avons aucune preuve qu’il ait appris ces trois langues, sans oublier qu’il connaît bien les normandismes avec lesquels il agrémente certaines de ses pièces. Il maîtrise ce vaste savoir aussi bien que Corneille qui est Normand, a fait son Droit, lit couramment l’espagnol, l’italien, et le latin. Nous avons sur les compétences de Corneille de nombreux témoignages et mêmes des documents. Alors que Molière a tous les styles, mais malgré trente-trois pièces il n’a jamais d’évolution stylistique.

EL : Qui a dit que Molière n’a jamais connu d’évolution ?

Denis Boissier : Les moliéristes eux-mêmes, notamment la haute autorité Daniel Mornet qui écrit que, chez Molière, « on ne peut pas dire qu’il y a une évolution ».

EL : Donc ni style personnel, ni évolution intellectuelle.

Denis Boissier : Seul point faible chez Molière, mais que ses admirateurs se refusent à admettre, le meilleur de sa production imite à la perfection le style d’un unique auteur et ce, du début jusqu’à la fin de sa carrière. Le scientifique Dominique Labbé a démontré que seize pièces de Molière ont, par rapport à la comédie Le Menteur de Corneille, une distance intertextuelle inférieure à 0,25, ce qui « permet d’affirmer avec certitude que l’auteur est le même ».  Il a aussi étudié Racine : la distance intertextuelle qui sépare sa première tragédie, La Thébaïde, des pièces de Corneille, donne 0,26. Autrement dit le jeune Racine imite Corneille. Mais ensuite il se détache de cette influence et les résultats dépassent 0,30. Bien que le théâtre de Molière s’étale sur une quinzaine d’années la distance intertextuelle entre Corneille et Molière ne varie jamais.

EL : C’est en effet troublant.

Denis Boissier : Et Labbé de conclure : «  A la trentième œuvre, c’est un peu louche, non ? »  Labbé a publié le résultat de ses calculs assistés par ordinateur alors que j’achevais L’Affaire Molière. Sans le savoir, et avec des méthodes tout à fait différentes, nous sommes arrivés aux mêmes conclusions. Depuis, Dominique Labbé apporte sa contribution au site corneille-moliere.org.

EL : Des travaux scientifiques corroborent donc votre propre enquête.

Denis Boissier : Oui, et je vois là un signe des temps. Evidemment, la communauté moliériste dénie tout caractère scientifique aux travaux de Dominique Labbé de l’Université de Grenoble.

EL : A-t-elle réfuté les conclusions de Labbé ?

Denis Boissier : Elle préfère les nier. Labbé travaille depuis des années sur la distance intertexuelle. Jamais un spécialiste n’a formulé un doute sur les formules mathématiques qu’il utilise et qui sont celles dont se servent les spécialistes de ce domaine très pointu. Soudain, comme il touche à Molière, il est traité de charlatan. Personne ne veut vérifier les résultats auxquels il est parvenu. On préfère l’insulter plutôt que de travailler autant d’heures que lui sur le corpus Corneille-Molière.  

EL : Mais selon Christian Biet, la différence entre l’écriture des pièces de Molière et celle des pièces de Corneille saute aux yeux. 

Denis Boissier : A condition de choisir la plus clownesque des comédies moliéresques et de l’opposer à la plus grave tragédie de Corneille… Procédant ainsi vous pouvez, en effet, constater qu’elles ne se ressemblent pas et affirmer que d’un côté, nous avons un comédien aux répliques rapides, de l’autre un auteur à l’écriture carrée et rigide.

EL : D’un côté, avec Molière, la Formule 1, de l’autre, avec Corneille, le semi-remorque.

Denis Boissier : Si vous voulez… Le style utilisé dans la tragédie Horace est à l’évidence plus lourd que celui qui anime la comédie du Misanthrope. Mais comparez la comédie Le Menteur au Misanthrope et vous vous apercevrez que le style du premier est plus vif que celui du second, et que les répliques de Corneille démarrent au quart de tour. En vérité, l’on trouve du lourd et du sentencieux, du rapide et du désinvolte dans le théâtre de l’un comme de l’autre. Le célèbre moliériste Jean-Jacques Weiss l’a très bien dit : « Molière, par la façon pittoresque et rocailleuse dont il lui arrive de dire les choses, ressemble à Corneille ; il en a la rudesse, les formes oratoires, les traits sublimes : il en a aussi le forcé et le prétentieux. » La meilleure des preuves de leur parenté nous est donnée par les grandes pièces de Molière. Chacune se caractérise par son écriture carénée et son style martelé. C’est ce qui a fait écrire au spécialiste René-Albert Gutmann que les vers signés Molière, je cite, « ont exactement tous les caractères que nous avons essayé de faire ressortir dans les vers de Corneille. » Et il conclut : « c’est le même poète qui semble écrire. » Prenez Tartuffe et vous croirez lire du Corneille, prenez Le Menteur et vous croirez lire du Molière. 

EL : Le Menteur a été écrit combien de temps avant Molière ?

Denis Boissier : Quinze ans avant Les Précieuses ridicules, première pièce parisienne de Molière. Si l’on veut être clair et concis sur cette question des ressemblances entre leurs deux théâtres, on peut affirmer sans risque d’erreur : Corneille sait faire du Molière autant que Molière saura faire du Corneille, enfin si vous avez la naïveté de croire possible la réciproque… J’en reviens à l’argument de Christian Biet.  Il faudrait tout de même ne pas prendre Corneille pour un idiot. Pourquoi voulez-vous qu’il n’ait pas su que lorsqu’on écrit pour Molière il ne faut pas songer à refaire Polyeucte ou Cinna. C’est pourtant ce que sous-entend Christian Biet. Lorsque Corneille écrivait pour Richelieu ou lorsqu’il traduisait L’Imitation de Jésus-Christ il ne faisait pas précisément du Corneille, que je sache. Et quelle fut son attitude avec Suréna, sa dernière pièce ?

EL : Corneille a imité Racine, tous les critiques en ont conscience.

Denis Boissier : Et un peu avant, dans Œdipe puis Agésilas, il avait imité l’auteur alors en vogue : Philippe Quinault. Faisons donc grâce à Corneille d’avoir assez de jugeote pour s’adapter aux besoins scéniques de son associé. N’est-ce pas ce qu’il fit pour Psyché ? Cette pièce prouve la fausseté de l’argument mis en avant par notre contradicteur. Personne n’a jamais pu montrer quelles étaient les pages censées être écrites par Molière et celles écrites par Corneille.

EL : Parce que Psyché n’a été écrite que par  Pierre Corneille ?

Denis Boissier : Bien évidemment. Mais puisque, au dire des moliéristes, Molière a écrit une partie de Psyché, comment se fait-il qu’aucune différence  entre leurs deux styles si différents n’apparaisse ? Pas la moindre rupture de ton ni de rythme. Un bien extraordinaire cas de mimétisme, ne trouvez-vous pas ?

EL : Il est vrai que pour une fois que leur collaboration est avérée par un document, il est bien regrettable, du moins pour la thèse officielle, qu’il n’y ait aucune différence entre l’écriture de Molière et celle de son associé.

Denis Boissier : C’est ce qu’avait remarqué Hippolyte Wouters, défenseur de Pierre Louÿs : « la grande différence entre Psyché et les autres grands ouvrages signés Molière est que dans Psyché on avoue deux auteurs et on trouve un seul style, alors que dans les autres ouvrages on avoue un seul auteur et on trouve deux styles. » 

EL : L’argument qui crédite Molière d’un style plus rapide et Corneille d’un style plus littéraire, n’en est donc pas un.

Denis Boissier : Ferdinand Brunetière a été très clair sur ce point : « Corneille a eu ce qu’on peut appeler l’outil universel ». D’où il découle que Corneille a tout naturellement adapté ses divers styles aux spectacles de Molière. Il a été payé non pour faire du Corneille, mais du Molière. Donc, pour faire du Molière, Corneille a repris les techniques qu’il avait mises au point au début de sa carrière, lorsqu’il était le poète comique par excellence, et il les a adaptées pour plaire au public du théâtre du Palais-Royal. Ce qui fait dire à René-Albert Gutmann, spécialiste de la poésie, qu’on retrouve dans les comédies de Molière «  cet équilibre, cette facture spéciale avec les mots forts placés aux temps forts » si caractéristiques chez Corneille.  Corneille a pu d’autant plus facilement faire du Molière, que c’est lui le père de la Comédie, et qu’il a inculqué à son disciple sa façon de voir les choses, ne serait-ce que durant les douze mois qu’ont duré les deux séjours à Rouen de la troupe.

EL : Corneille aurait donc eu la même philosophie du spectacle que Molière.

Denis Boissier : Bien sûr. On veut toujours opposer ces deux artistes, mais en réalité rien ne les a jamais opposés. Au contraire. La mentalité commerciale de Molière est celle de Corneille. Molière, sur ce point, a simplement repris les principes de son mentor.

EL : A vous entendre, Corneille et Molière, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.

Denis Boissier : Sur ce point précis uniquement. Et je vous le prouve. Quelle est la fameuse profession de foi prononcée dans la scène 6 de La Critique de l’Ecole des Femmes, jouée en 1663 ?

EL : Que la grande règle est de plaire.

Denis Boissier : Voici textuellement ce que dit le personnage Dorante : « Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. » EL : Tous les lycéens connaissent cette phrase.

Denis Boissier : Eh bien, c’est exactement la profession de foi de Pierre Corneille : « Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la Cour et au peuple et d’attirer un grand nombre à leurs représentations. »

EL : Quand Corneille a-t-il dit cela ?

Denis Boissier : Vingt-sept ans plus tôt, en 1637, dans l’Epître dédicatoire de La Suivante. Et prétendre, comme le font habituellement les « dévots de Molière », que la grande différence entre Molière et Corneille est que le premier pense en terme de comédie et que le second pense en terme de tragédie est faux. Tous les deux pensent en terme de théâtre, donc de spectacle. On ne range Corneille dans le sérieux et Molière dans le léger que par souci de les opposer le plus possible. C’est un fait avéré que Corneille a toujours eu l’esprit tourné vers la comédie, la satire, le burlesque et le licencieux. Vous en voulez une preuve parmi dix autres ? Dédicaçant sa tragi-comédie Don Sanche d’Aragon à M. de Zulychem, Corneille avoue qu’il avait jusqu’ici toujours cru que le rire était « tellement de la pratique de la comédie » que, pour lui, une pièce de théâtre devait nécessairement faire rire.

EL : Quand avez-vous dit que Corneille a écrit cela ?

Denis Boissier : Je ne vous l’ai pas dit, mais je peux vous le dire. Don Sanche a été publié en 1650, huit ans avant que Corneille ne s’associe avec Molière et sa troupe. Et puisque nous en sommes à parler d’idées reçues, il y en a une autre dont il faut se méfier car elle est tout aussi fausse : celle qui veut que Molière soit l’inventeur du jeu naturel chez le comédien. Ce n’est pas Molière qu’il faut féliciter pour cette révolution, mais Floridor, l’interprète favori de Pierre Corneille. En accord avec Corneille, Floridor est le premier à avoir imposé un jeu tout en finesse et en retenue, aux antipodes de la déclamation qui était alors la règle. Molière, comme Floridor, n’a fait que suivre les recommandations de son mentor.

EL : C’est donc Corneille le vrai initiateur de cette nouvelle façon de jouer.

Denis Boissier : Lui et Floridor. Eh oui, une fois encore on félicite Molière alors que c’est Corneille qu’il faut remercier.  C’est lui, le premier, qui a eu la volonté d’écrire pour ses interprètes des dialogues naturels. Il s’en est d’ailleurs expliqué. Il voulait que les acteurs parlent comme les « honnêtes gens » que l’on rencontre dans une rue . Et Molière dans les pièces que Corneille lui a écrites, notamment dans L’Impromptu de Versailles, donne à ses comédiens les mêmes consignes, même s’il ne les appliquait pas pour lui. Donneau de Visé a écrit de son ami Molière que « jamais homme n’a su si bien faire son profit des conseils d’autrui ». C’est la vérité, même si elle déplaît à nos censeurs.

EL :  Pourquoi dites-vous que Molière n’a pas appliqué pour lui-même la consigne de jouer de façon naturelle ?

Denis Boissier : Parce qu’il était Molière et que sa célébrité venait essentiellement du fait qu’il était le «Premier farceur de France ».  Il ne pouvait décemment pas jouer comme ses comédiens à qui il recommande de prendre « un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins possible ». Il ne pouvait, lui, ni déclamer avec emphase ni jouer de façon naturelle comme excellait à le faire Floridor. Il jouait à sa manière à lui, qui ne ressemblait à celle de personne. Sans doute un compromis entre Louis De Funès et Louis Jouvet.

EL : Louis De Funès ?

Denis Boissier : Molière était un comédien de mimiques. Il arrivait, nous disent ses contemporains, à tout dire avec son seul visage. Comme l’a compris l’excellent comédien Michel Bouquet « à la vérité, Molière était un grimacier ».

EL : Et pourquoi Louis Jouvet ?

Denis Boissier : Molière avait un hoquet permanent qui amusait beaucoup son public. Grimarest, son premier biographe, écrit, je cite « il avait une volubilité de langue, dont il n’était pas le maître et qui rendait son jeu désagréable. Et des efforts qu’il se faisait pour se retenir dans la prononciation, il s’en forma un hoquet, qui lui demeura jusqu’à la fin. » 

EL : Si je vous ai bien compris, selon vous Corneille a toujours été un auteur de comédies et c’est par accident qu’il est devenu un auteur de tragédies.

Denis Boissier : Je le crois, en effet.  Pierre Louÿs le croyait aussi, et également Jean Schlumberger ou Antoine Adam : Corneille est né satiriste et burlesque, pour tout dire baroque. Mais le succès phénoménal du Cid l’a conduit vers une carrière nationale. Or, à cette époque, on ne pouvait espérer se faire remarquer par la Cour que si l’on se spécialisait dans la tragédie et plus particulièrement la tragédie romaine. Je suis convaincu que de lui-même Corneille aurait continué à écrire des comédies en essayant de trouver un compromis valable entre les deux genres. Pour Jean Schlumberger, il ne fait aucun doute que Corneille fut « par nature et par goût profond un auteur de tragi-comédies et non de tragédies ». Par chance, le Roi a parfois exigé pour les besoins de sa politique absolutiste une pièce de prestige… Tartuffe, Amphitryon, Psyché… Dans ces occasions-là, les enjeux étaient si importants que, ne pouvant satisfaire sa Majesté ni avec une farce ni avec une comédie, Molière a dû laisser Corneille composer une tragi-comédie ou, si vous préférez, une comédie de caractères, autrement dit une satire de haut vol. Pour cela, il a usé de ce style cornélien dont il avait fait depuis longtemps une arme redoutable. Car l’on oublie trop aujourd’hui que Corneille fut un polémiste, qu’il fut ce que l’on appelle un « actualiste », c’est-à-dire un auteur qui utilisa l’actualité comme catalyseur d’émotions. Corneille fut un satiriste, n’en déplaise à ceux qui, pour des raisons d’opposition avec Molière, le réduisent à n’être qu’un auteur de tragédies statiques et intemporelles.

EL :  C’est regrettable autant qu’injuste, sur ce point je suis bien d’accord avec vous.

Denis Boissier : Le meilleur de Molière, c’est du Corneille allégé. Pour le moliériste Alexandre Vinet, les ressemblances entre Corneille et Molière sont très apparentes. Il note que « c’est la même franchise, le même élan, la même naïveté, dans un ordre de pensées et de sentiments opposés ». Evidemment, Corneille dans le registre sérieux, Molière dans le registre comédie. Mais Corneille, comme l’affirmait la grande autorité Ferdinand Brunetière, « a eu ce qu’on peut appeler l’outil universel, et les pires complications de la tragi-comédie ne lui ont pas coûté plus de peine que les savantes combinaisons de la tragédie pure, ou que les intrigues légères, courantes, si je puis ainsi dire, et aimables de la comédie de mœurs. » C’est ainsi que sont nés L’Ecole des Femmes, Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope, Amphitryon, Psyché, Les Femme savantes. Pour satisfaire aux exigences de la Cour, Corneille a travaillé en accord avec Molière à des comédies fortement charpentées et écrites dans un style noble, c’est-à-dire avec ce que nous prenons aujourd’hui pour de l’emphase et de la lourdeur. Stendhal après avoir vu Les Femmes savantes  note dans ses carnets que  « le style est bien fort, bien compact, mais il manque de vivacité. Les moindres réponses sont de quatre vers. » Remercions Stendhal d’avoir lui-même réduit à néant l’argument de Christian Biet, lequel veut se persuader que Corneille ne sait écrire qu’avec lourdeur et Molière qu’avec vivacité. En fait, longtemps Corneille a cru pouvoir gagner de l’argent en faisant dans le genre romain puis, les mœurs évoluant vers le frivole, il s’est dans un premier temps résigné et a pris sa retraite, puis, dans un second temps, il a décidé de gagner de l’argent en travaillant avec Molière dans le genre décousu et dans un style plus populaire. 

EL : On en revient donc toujours à la question d’argent.

Denis Boissier : C’est la base même, extraordinairement solide, de leurs relations. Avec aussi leur commun amour pour le Roi, et leur magnifique passion pour le théâtre, rien que le théâtre, mais tout le théâtre.

EL : On a dit des ressources de Corneille tout et son contraire. Sait-on d’une façon certaine si Corneille fut riche ou pauvre ?

Denis Boissier : Il faut bien s’entendre. Etre riche ou pauvre ne signifie pas grand chose. L’important, c’est de savoir quel était le pouvoir d’achat de Corneille. Or Corneille ne connut ni un grand train de vie ni même la confortable aisance des bourgeois. Nous savons par de très nombreux témoignages que les questions d’argent l’obnubilaient, qu’il a toujours eu des difficultés pour subvenir aux besoins de ses nombreux enfants, notamment de ses deux aînés qui faisaient une carrière militaire et qui le ruinaient toujours plus. L’on a souvent affirmé que Corneille était riche afin d’écarter l’idée qu’il aurait eu besoin de Molière pour arrondir ses fins de mois. Il est pourtant évident que Corneille a toujours couru après l’argent alors que Molière, lui, fut richissime. Ce sont là deux faits incontestables. Pour répondre précisément à votre question, il n’y a qu’un moyen efficace : vérifier si un écrivain sans fortune personnelle qui n’était le domestique de personne, pouvait, à cette époque, vivre de sa plume.

EL : Et la réponse est ?

Denis Boissier : Jamais un écrivain sans fortune ni rentes importantes n’a pu vivre décemment de sa plume au XVIIe siècle. Pour vivre en bon bourgeois, il fallait obligatoirement qu’un auteur se concilie les faveurs d’un grand nom. Et c’est ce qu’a fait plusieurs fois Corneille avant de s’associer avec Molière.

EL : Jamais pendant leur association ?

Denis Boissier : Jamais. Et c’est là, selon moi, un excellent indice indirect de l’existence de leur association, car aussitôt après la mort de Molière, Corneille sollicite de nouveau, notamment Colbert. Comment expliquer que durant tout  le temps qu’il vécut près de Molière, il n’a jamais quémandé auprès des grands, ni réclamé au Roi de quoi subvenir à ses besoins ? Puisque la pratique du patronat était alors une obligation nous pouvons en déduire que Corneille s’est trouvé un patron.

EL : Je ne vous ferai pas l’injure de vous demander son identité.

Denis Boissier : Il existe une autre façon de savoir si Corneille était riche ou pas. Voir où il logea dans Paris. Tant que Molière vécut, Corneille habita un appartement rue des Deux-Portes, confortable et de bonne réputation. Un an après la mort de Molière, il emménage rue de Cléry, un quartier beaucoup moins bourgeois. En 1682, sa troisième et dernière demeure parisienne se situe rue d’Argenteuil, une rue connue alors pour ses prostituées et ses mendiants. Je crois que vous avez là la réponse à votre question.

EL : Etes-vous en train de me dire que l’association Corneille-Molière s’explique d’elle-même dès que l’on étudie leurs rapports dans un contexte plus global ?

Denis Boissier : L’Affaire Corneille-Molière n’est pas uniquement une affaire littéraire. C’est pour l’y avoir trop cantonnée que personne n’a pu la résoudre, car ainsi présentée, cette affaire pouvait se résumer à une affaire de goût et de sensibilité. D’un côté les pro-Molière, de l’autre les partisans de Corneille. Rien de bon ne pouvait venir d’une telle opposition sentimentale. Pour avoir une chance de déterminer quels purent être les rapports entre ces deux artistes, il faut être réaliste. L’argent fut le nœud de leur association, sans oublier un goût évident pour l’esprit rabelaisien, et une volonté commune d’être de vrais professionnels, je veux dire, d’être capables de tout entreprendre, de tout accepter, et d’aimer son métier et le Service du Roi plus que soi-même.

EL : Cette notion du Service du Roi que vous avez évoquée dans notre premier entretien, j’aimerais que vous y reveniez.

Denis Boissier : Puisque le problème qui nous occupe ne doit pas être abordé sous l’angle uniquement littéraire, mais aussi sous l’angle historique et politique, la meilleure façon de le faire, c’est de s’immerger dans la notion de Service du Roi, dont l’une des branches fut ce que j’appelle le bouffonnariat.  Corneille et Molière, mais aussi Benserade, Lully, Racine, Boileau, Pellisson et bien d’autres, ont appartenu au Service du Roi. Ils ont eu l’honneur, et le devoir, de magnifier le règne de leur Roi. Ils avaient carte blanche pourvu que Sa Majesté soit satisfaite. L’historien Raymond Picard a une expression qui rend bien compte de la situation dans laquelle se trouvaient ces artistes. Il écrit qu’ils furent « employés dans une sorte de Manufacture royale à chanter la grandeur de Louis XIV ». Le Service du Roi n’exigeait que trois choses : une loyauté absolue, l’excellence dans son métier, et le secret sur tout ce qui concerne Sa Majesté. L’éminent biographie de Louis XIV François Bluche écrit que « Louis XIV apprécie fort chez ses collaborateurs et serviteurs la discrétion, ce sens du secret que les mauvaises langues nomment dissimulation. » C’est dans ce contexte très précis que s’explique et s’enracine l’étroite collaboration entre Corneille et Molière : le meilleur poète et le plus célèbre farceur s’unissent pour que les spectacles donnés devant la Cour triomphent. Et le Roi trouve tout naturel que les deux branches du théâtre, la tragédie et la comédie, s’unissent pour son seul plaisir. C’est d’ailleurs le moins que nos deux associés puissent faire car le Roi est vraiment bien bon d’honorer de sa présence – et de sa générosité –  leurs efforts.

EL : Vous nous dites qu’il est normal, vu le contexte historique, que Corneille et Molière se soient associés.

Denis Boissier : Je dirais même que cela aurait été anormal, surtout quand on sait ce que fut la politique courtisane mise en place par Colbert. Anormal parce qu’illogique. Le Roi, pour sa gloire de plus grand roi du monde, a besoin d’avoir à son service les meilleurs artistes. Or, à l’époque, la comédie était une pratique basochienne, c’est-à-dire collégiale. Plusieurs auteurs travaillaient à l’élaboration d’une pièce, dont aucun n’était à proprement parler l’auteur. Et cette pratique est tellement inscrite dans l’histoire de la Comédie qu’au XIXe siècle, le vaudeville et le théâtre de Boulevard, successeurs de la comédie moliéresque, multiplieront à l’envi le nombre des auteurs ayant collaboré au même spectacle. Ce ne sont d’ailleurs pas des auteurs à proprement parler, mais ce qu’on appelait des « faiseurs ». Tous les auteurs célèbres du Boulevard ont eu de nombreux nègres. Dans le jargon des planches, Molière est ce qu’on nomme un « carcassier »,  celui qui trouve le canevas ou la carcasse d’une pièce, qui indique les décorations et les effets à placer, mais qui est obligé de prendre un collaborateur pour écrire la pièce car, laissé seul, il n’est capable de rien…  Les exégètes d’aujourd’hui oublient trop ce qu’était la comédie à l’époque de Louis XIV. Ils en font un registre littéraire comme l’était la tragédie. C’est un contresens historique. La comédie, à la différence de la tragédie, n’a jamais eu droit de cité. La tragédie a toujours eu des auteurs, la comédie jamais, elle n’a eu que du public. Et entre ces deux extrêmes : des comédiens. La comédie, comme son nom l’indique, est affaire de comédiens, pas d’auteur. C’est Bruscambille, c’est Gilles le Niais,  c’est Jodelet, c’est Scaramouche, c’est Arlequin, c’est Sganarelle ou Molière qu’on allait applaudir, non un auteur. Ce genre de pièces, dont tout le succès tient dans l’actualité, a besoin d’être écrite et apprise dans un minimum de temps.

EL : Le concours de plusieurs « faiseurs » pour tout achever en temps et heure était donc impératif. 

Denis Boissier : Comment faire autrement ? C’est le XVIIIe siècle qui fera de Molière un « auteur » à l’instar de Corneille ou Racine. C’est un abus de langage, un pieux mensonge, une des très nombreuses falsifications qui ont fait du « règne de Louis XIV » l’équivalent d’un mythe historique. Je ne suis pas le seul à le dire, relisez le très estimé Raymond Picard.

EL : J’aimerais à présent que vous m’aidiez à corriger certaines idées particulièrement bien ancrées. Par exemple, on dit que Molière fit une scolarité brillante.

Denis Boissier : Aucun document ne le prouve. A l’époque de Molière, les aînés de boutiquiers ne faisaient pas d’études. D’une certaine façon cela se comprend puisque des études les auraient éloignés du métier de leur père.

EL : On dit pourtant que Molière a fait du Droit.

Denis Boissier : On a tout dit sur Molière. Mais aujourd’hui les spécialistes admettent que Molière n’a jamais fait d’études de Droit. D’abord les examens coûtaient fort cher, ensuite s’il avait été avocat Jean-Baptiste Poquelin n’aurait pas manqué de le faire savoir lorsqu’il se présenta, durant toute sa longue période provinciale, chez les princes. Etre avocat lorsqu’on est un comédien itinérant eût été un atout appréciable. Mais Molière n’en n’a jamais parlé. Aucun document n’a été retrouvé qui prouverait son inscription dans une université. Un contemporain a écrit que M. Poquelin père avait acheté à son fils un diplôme de Droit à l’Université d’Orléans qui en faisait commerce. Sans doute est-ce vrai, mais que le jeune Poquelin ait été un brillant élève en Droit relève de l’hagiographie.

EL : Ses biographes disent qu’il a été élève au collège de Clermont.

Denis Boissier : Les biographes officiels se basent tous sur ce qu’a écrit La Grange. Mais aucun ne semble avoir pris conscience que La Grange et Vivot ont écrit cela en 1682, en pleine crise sociale de dévotion. On peut donc raisonnablement penser que c’est précisément parce que le collège de Clermont était le plus célèbre des établissements tenus par les Jésuites que La Grange et Vivot, officier du Roi, ont jugé opportun d’y mettre Molière. Lui ouvrir les portes du Collège de Clermont, c’était lui offrir une éducation "politiquement correcte". Malheureusement La Grange est une source d’informations si peu sûre que tous les renseignements qu’il nous donne sur cette période de la vie de Molière n’ont pas résisté aux recherches des spécialistes, notamment quand il fait de Jean-Baptiste Poquelin le condisciple du très-chrétien prince de Conti. Comme en 1682 le prince de Conti était considéré comme un saint homme, La Grange a jugé bon de faire profiter de cette sainteté son ancien compagnon en « farceries ». Une fois encore tout cela relève non pas de la biographie mais de l’hagiographie… 

EL : On dit que Molière fut l’élève du philosophe Gassendi.

Denis Boissier : Plus aucun spécialiste ne le croit. Mais il est vrai que Claude Chapelle, qui fut l’ami et un collaborateur de Molière, a été l’élève de Gassendi et nous savons que le père du jeune Chapelle, un riche notable, lui offrit des leçons particulières. Certains biographes n’ont pas hésité à faire profiter le jeune Jean-Baptiste Poquelin de ces cours. Vous voyez qu’une biographie officielle de Molière est faite pour l’essentiel d’amalgames. Est utilisé tout ce qui peut embellir l’ancien « Héros des farceurs », comme l’appelait l’académicien Conrart. Dans Les Précieuses ridicules, on l’a trop oublié, Molière amusait le public en discutant avec un comédien qui montrait ses fesses. Dans la pièce Don Quichotte de Guérin du Bouscal, il bataillait avec un âne durant toute une scène.

EL : Un âne véritable ?

Denis Boissier : Bien sûr, que croyez-vous ? C’est ça être un bouffon… et sans doute Louis XIV lui-même a-t-il beaucoup ri s’il lui a été donné de voir la pièce.

EL : Molière, en tant qu’écrivain, aurait été l’ami des écrivains Cyrano de Bergerac, Racine, La Fontaine et Guilleragues, l’auteur des fameuses Lettres portugaises.

Denis Boissier : Les moliéristes aiment à le croire, mais il suffit de lire les biographies de ces quatre écrivains pour voir qu’il n’est jamais question d’amitié entre eux et Molière. Pour certains spécialistes, il n’est même pas question d’amitié véritable entre Boileau et Racine qui, pourtant, se fréquentèrent durant de longues années. Même l’amitié Boileau-Molière, un des grands articles du dogme moliéresque, est suspecte à Raymond Picard et à Gérard Moret, pour ne citer que ces deux historiens. Une seule chose semble certaine : tant qu’il plut au Roi de considérer le Comique comme son favori, Boileau le fréquenta. Mais à peine Molière décédé, et sitôt que le Roi ne voulut plus en entendre parler, Boileau, que l’on surnommait le « flatteur de Louis », eut des mots blessants envers le défunt. Il faut aussi ajouter que la fonction de Bouffon du Roi n’a jamais facilité les amitiés sincères…

EL : Comme vous me l’aviez conseillé j’ai lu plusieurs biographies de Molière. J’ai pu constater que pour ses biographes la meilleure preuve que Molière fut un grand écrivain, estimé de tous, c’est que la gent littéraire lui consacra le jour de sa mort des épitaphes flatteuses.

Denis Boissier : D’abord, pour une épitaphe flatteuse, il y en a eu trente d’insultantes. On en a même publié des recueils. Ensuite, ce n’est pas Molière que l’on a encensé, mais le Bouffon du Roi. C’était la coutume. Les courtisans ont toujours dit du bien du Bouffon du Roi, surtout à sa mort, même s’ils n’en pensaient que du mal. Jean Marot, le père du poète Clément Marot, qui fut valet de chambre et historiographe de Louis XII, fit l’éloge en vers de Triboulet. Le poète Ronsard, favori de Charles IX, célébra le bouffon Thonin. L’écrivain Brantôme s’enthousiasma pour Brusquet. C’est cette tradition que l’on a continuée avec Molière. Quand le Bouffon du Roi meurt, tous les courtisans y vont de leur plume servile. Seul Donneau de Visé, qui fut longtemps le collaborateur de Molière et sans doute l’amant d’Armande, a dit à demi mot la vérité lorsqu’il écrit : « le regret que le plus grand des rois a fait paraître de la mort de son bouffon est une marque incontestable du mérite de ce dernier ».

EL : Mais vous avez dit que Louis XIV s’était détourné de Molière.

Denis Boissier : Précisément. Sa Majesté s’est désintéressé complètement de Molière et de son cadavre au point de désespérer sa veuve. Pour l’éminent Louis Moland « un ton de raillerie intempestif et malsonnant inspire des doutes sur les véritables sentiments de l’auteur. » Ce ton de raillerie chez Donneau de Visé s’explique quand on sait qui était réellement Molière.

EL : Pour terminer cet entretien, je vous invite au jeu du Portrait chinois. Vous en connaissez le principe… Si Molière était une pièce de théâtre, ce serait…?

Denis Boissier : Arlequin serviteur de deux maîtres.

EL : S’il était un héros de Théâtre ?

Denis Boissier : Un héros de Théâtre ?…

EL : En éliminant le personnage de Sganarelle le Cocu que Molière a incarné si souvent.

Denis Boissier : …  Dans ce cas, peut-être Christian de Neuvillette, le jeune homme qui, dans la pièce d’Edmond Rostand, murmure à sa bien-aimée les vers que lui souffle Cyrano de Bergerac. Molière aussi a eu son Cyrano. Il a d’ailleurs volé au véritable Savinien Cyrano de Bergerac la meilleure scène des Fourberies de Scapin, avec la réplique célébrissime de Géronte : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ! »

EL : Si Molière était…

Denis Boissier : … un écrivain ? Il serait Pierre Corneille.

EL : Non, je pensais à… un pays.

Denis Boissier : L’Italie, le pays de la commedia dell’arte.

EL : S’il était un lieu ?

Denis Boissier : Bien évidemment les coulisses d’un théâtre, mais pas forcément le Palais-Royal… Sans doute aurait-il préféré une autre carrière que la sienne… L’on sait qu’il caressa longtemps le rêve d’être un comédien tragique comme le célèbre Floridor, qui fut le premier protégé de Pierre Corneille.

EL : Celui dont Molière ne se moqua pas dans L’Impromptu de Versailles

Denis Boissier : En effet, Floridor fut et resta toujours un intime de Pierre et de Thomas Corneille. Comme le fut, et le resta tout autant, Molière.

EL : S’il était un tableau ?

Denis Boissier : Le tableau que Léon Gérôme, célèbre artiste du XIXe siècle, a intitulé Une collaboration, où l’on voit Molière sollicitant Corneille pour Psyché.

EL : Vous avez mis ce tableau sur le site corneille-moliere.org.

Denis Boissier : Oui, il illustre la page « Un mot avant le lever de rideau ».

EL : Si Molière était un proverbe ?

Denis Boissier : « On ne prête qu’aux riches ».

EL : S’il était un adjectif ?

Denis Boissier : Cocu. Ses contemporains l’ont tous vu ainsi. Un de ses amis a même eu la délicate attention de lui consacrer une pièce dans laquelle il le représente comme un mari impuissant et jaloux.

EL : Dans quelle pièce ?

Denis Boissier : Le Mariage sans mariage du comédien Marcel, représenté au théâtre du Marais en 1671. Il est à noter que le personnage d’Anselme-Molière est un marchand enrichi… Les Bouffons du Roi ont toujours été les héros de farces écrites pour profiter de leur célébrité. Si le peuple attendait du Bouffon du Roi qu’il sache rire des personnalités du moment, il aimait tout autant le voir se mettre en scène ou être moqué à son tour par ses confrères en farces et attrapes.

EL : Si Molière était une vertu ?  

Denis Boissier : La souplesse de caractère. Il ne s’est jamais fâché avec personne, à l’exception de Jean-Baptiste Lully qui lui a fait la pire des choses.

EL : Quelle « pire des choses » ?

Denis Boissier : Lully a réussi à obtenir de Sa Majesté le privilège qu’elle avait consenti au seul Molière.

EL : C’est-à-dire ?

Denis Boissier : Le privilège que Molière, comédien, avait sur les auteurs de théâtre. Comme l’écrit Georges Couton : « une pièce de Molière dont Lully ferait la musique serait désormais la propriété de Lully ». Autrement dit : le musicien d’un spectacle a préséance sur le metteur en scène qui a préséance sur l’auteur de la pièce. Voilà clairement définie la pratique théâtrale, propre au bon vouloir de Louis XIV, qui nous fait croire aujourd’hui à l’ « œuvre » de Molière.

EL : Parce que le musicien Lully avait pris la place du comédien Molière auprès de Louis XIV ?

Denis Boissier : Deux bouffons se battent pour obtenir les faveurs de leur maître. L’un d’eux gagne et le nouveau Bouffon du Roi s’arroge le même droit que son confrère déchu : tout ce qu’autrui fait pour moi m’appartient. Ce privilège exorbitant est la meilleure preuve, quoique indirecte, de la validité de notre thèse.

EL : Et Molière n’a rien pu faire ?

Denis Boissier : Rien. C’était la disgrâce. Quelques mois après sa mort, le Roi donnera le Palais-Royal à Lully et les comédiens de la troupe d’Armande se retrouveront à la rue. Preuve que le contrat qui unissait Louis XIV et Molière ne valait que pour lui seul. Ce lien d’exclusivité est précisément celui qui a toujours uni un Roi à son Bouffon.

EL : Continuons, si vous le voulez bien, notre Portrait chinois. Si Molière était un défaut ?

Denis Boissier : L’irritabilité. Mais peut-être plus encore la jalousie. C’est ainsi que la tradition nous le décrit. Armande le faisait enrager au point qu’il en était devenu neurasthénique. Coincé entre le Roi de France et le Prince des poètes, il fut aussi, sans doute, un homme peu sûr de lui… J’imagine très bien Madeleine Béjart jouant auprès de lui le rôle d’amie maternante et consolatrice.

EL : S’il était un des sept péchés capitaux ?

Denis Boissier : Pour Corneille, c’est l’Orgueil. Mais pour Molière, j’hésite…On ne peut pas dire la Paresse car il se levait dès quatre heures du matin pour courir jusqu’à la chambre du Roi afin d’assister à son lever. Et il se couchait fort tard car il aimait s’amuser en compagnie des comédiens Italiens avec lesquels il partageait le théâtre durant presque toute sa carrière parisienne. Bien sûr il y a la paresse intellectuelle, mais je ne peux accuser Molière d’être intellectuellement un paresseux puisque, précisément, je ne lui reconnais pas une nature d’intellectuel. Grimarest raconte qu’une fenêtre ouverte ou fermée quand il ne l’avait pas ordonné mettait Molière « en convulsion », c’est le terme qu’il emploie.  Et d’ajouter :   «  Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât de quinze jours ».

EL : Beaucoup intellectuels sont aussi des caractériels.

Denis Boissier :  Certainement. Mais à ce rythme-là Molière ne dut pas écrire souvent. D’ailleurs Grimarest, qui a bien connu Baron, le petit protégé du Comédien, écrit que Molière « était l’homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté ». Et de réaffirmer quelques pages plus loin : «  il ne travaillait pas vite, mais il n’était pas fâché qu’on le crût expéditif »… Quels péchés capitaux ai-je oubliés ?

EL : L’Envie, l’Avarice...

Denis Boissier :  L’Envie ? Peut-être, mais dans ce cas comme tout le monde… L’avarice ? On a dit, au contraire, qu’il était généreux, mais il est vrai que l’essentiel de ce qu’on sait sur lui date de la plus haute crise dévote du siècle, entre 1680 et 1715. Les portraits qui sont alors faits de lui sont tous aussi édifiants que suspects. On fit exactement pareil avec La Fontaine, dont on censura la première biographie, et avec Boileau ou Racine, lequel n’était pourtant pas un enfant de chœur. Enfin, des documents prouvent que Molière prêtait beaucoup, mais avec intérêt.

EL : Restent la Colère, la Gourmandise et la Luxure.

Denis Boissier : Grimarest le dit coléreux. Gourmand, bien sûr, puisqu’il était épicurien et qu’il aimait beaucoup boire avec Chapelle. Quant à la Luxure, Molière, à l’exemple de son premier protecteur, Monsieur, frère du Roi, de ses amis Dassoucy, Chapelle et Lully, fut homosexuel et, comme j’ai eu l’occasion de vous le dire, pédophile avec son très jeune disciple Baron.

EL : Si Molière était un animal ?

Denis Boissier : Un caméléon.

EL : S’il était une odeur ?

Denis Boissier : Une odeur ?… Celle des grands parcs de Versailles, j’imagine. Mais il devait préférer celle, moins enivrante, de son jardin d’Auteuil, ce jardin qui entourait la maison secondaire qu’il louait avec Chapelle pour se reposer des embarras de Paris et où ne venait jamais Armande.

EL : S’il était une couleur ?

Denis Boissier : Le vert, la couleur des fols du Moyen Age. Conscient de sa fonction de Bouffon du Roi, Molière a toujours mis du vert dans ses costumes de scène, notamment pour l’imbécile Sganarelle qui fut le rôle qu’il joua le plus souvent. A propos de la couleur verte, je repense à la question que vous m’aviez posée au début de cet entretien… Quelle était, selon moi, la meilleure preuve que Molière n’a jamais été un écrivain… Je pense être en mesure de vous répondre…

EL : Vous m’avez déjà donné beaucoup d’indices depuis que nous bavardons…

Denis Boissier : Mais celui-ci, je le crois fondamental… et il a trait précisément à la couleur verte et aussi à la couleur jaune qui sont depuis toujours les deux couleurs complémentaires du vêtement des bouffons du Roi. Le XVIIe siècle, encore fier de son passé chevaleresque, aimait les blasons et les armoiries. Chaque noble arborait ses qualités. Corneille, fait chevalier à l’occasion du Cid, eut son blason. Les bourgeois parvenus eurent aussi les leurs, et Molière, qui à la différence de Pierre Corneille, se faisait donner la particule, crut indispensable, puisqu’il vivait en familier du Roi, d’en avoir un. Ce blason était  « de sinople à trois miroirs de Vérité, embordurés d’or, posés deux en un. » En langage clair : sur fond vert, trois miroirs de couleur jaune, disposés en triangle la pointe en bas. Le fond vert de ce blason renvoie directement à sa fonction de Bouffon du Roi.  Rien n’est plus intime qu’un blason, surtout s’il est accompagné d’armes parlantes, ce qui est le cas ici. De part et d’autre de l’écu, deux singes tiennent à bras levé, celui de gauche un masque, celui de droite un miroir. Comme l’écrit l’éminent Benjamin Fillon « ces singes faisaient allusion à la profession du comédien », ce qui montre que ce dernier assumait sa fonction de Bouffon du Roi autant que sa condition de comédien. Il est la preuve que Molière ne se voyait pas comme écrivain ou auteur, au sens moderne de ce mot.

EL : J’espère que ce que vous nous apprenez là donnera envie aux jeunes diplômés de la Sorbonne d’entreprendre leur propre enquête.

Denis Boissier : Je l’espère aussi.

EL : Une dernière question  avant de vous laisser retourner dans le XVIIe siècle : Molière fut-il un homme heureux ?

Denis Boissier : Non. Je crois que l’inquiétude et la frénésie furent trop son lot quotidien pour qu’il ait jamais pu se dire un homme heureux. Personnellement je n’aurais pas voulu vivre la vie de fou, sans jeu de mot, qui fut la sienne.

 

 

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