L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel

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Position de thèse des continuateurs de Pierre Louÿs (les cornéliens)Droit d'inventaire de Molière
L'Affaire Corneille-Molière dossier pédagogique
Boileau, d’Aubignac et La Fontaine dévoilent la collaboration Corneille-Molière
Molière a les vingt-six caractéristiques du Bouffon du Roi
L’attribution à Corneille des principales pièces de Molière, quelle valeur scientifique ?
125 anomalies de "Molière grand auteur" expliquées par la thèse cornélienne
Droit de réponse aux réponses de M. Georges Forestier
L'origine et la signification du nom"Moliere"
Les arguties que nous opposent M. Georges Forestier et les "dévots de Molière"
Le vrai visage de Molière Molière est-il l'auteur des pièces parues sous son nom ?
"Corneille-Molière" confirmation scientifique de leur collaboration par l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg

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Franck Ferrand s’entretient avec Denis Boissier sur Molière
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INVITÉS

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Hippolyte Wouters

Catherine Ramberg

Jean-Paul Fontaine

Jean Laurent Cochet

Hélène Maurel-Indart

Claude FERNANDEZ

Thierry CAZON

Valérie DURIN

 

Notre invitée :
Valérie DURIN

A force de jouer les textes des grands auteurs, d’expérimenter la vie de personnages nés du mariage de l’imagination et du style, de vivre trop de vies et jamais assez, Valérie Durin, entre deux paradoxes du comédien, a décidé de sauter le pas et d’aller où elle ne s’était encore jamais aventurée. Et telle l’héroïne Alice, elle a franchi le Miroir, ou plutôt elle est allée de l’autre côté de la Page… De comédienne la voici auteur de théâtre. Et jamais autant que dans cette dimension intérieure elle n’a éprouvé un aussi fort sentiment de gratitude envers ceux et celles qui l’ont formée au Conservatoire puis au Centre Dramatique National de Besançon, envers ses anciens compagnons jamais fatigués d’être aux ordres de Shakespeare, de Corneille et de Molière.... Une patiente fréquentation des planches lui a donné ce supplément d’âme qui fait l’écrivain. En tant qu’auteur, Valérie Durin pense aux comédiens ; en tant que comédienne elle n’oublie jamais le devoir de réserve auquel sont soumis les auteurs. Dans cet incessant va-et-vient entre l’univers de l’écrit, si secret, et celui, toujours ouvert, de l’oral, Valérie Durin a élagué pour deux acteurs la correspondance de Tchekhov (Quatre actes avec Olga, 1997), a inventé pour sept acteurs la rencontre de Tosltoï, de Gorki, de Tchekhov et de l’équipe du Théâtre d’Art de Moscou (Via Sébastopol, 1999), a apprêté pour quatorze comédiens Un Platonov (2007) de ce même auteur, et a imaginé en 2009 une comédie Molière ou l’amour confondu qui nous instruit – et nous amuse – du quotidien de la troupe de l’Illustre-Théâtre. De Molière à Corneille il n’y a qu’un pas que Valérie Durin a franchi d’autant plus aisément avec Corneille-Molière L’Arrangement (2010) qu’elle a « eu la chance de jouer Célimène vingt ans après Chimène. Et tous les soirs Célimène réveillait cette Chimène devenue pourtant lointaine dans la mémoire de la comédienne ». Avec cette pièce Valérie Durin ne polémique pas mais rend vivant et évident ce que trop de discours universitaires ont fait oublier : deux hommes se sont connus, fréquentés et « arrangés ». Une histoire d’amour du théâtre, d’amour des autres et des mots, d’amour du jeu. Un mariage entre artistes complémentaires dans lequel, comme l’observe cette comédienne de bec et de plume, « Corneille compose, Molière dispose. Corneille écrit, Molière construit. »

Pour mieux connaître Valérie Durin qui d’une main écrit et de l’autre dirige, nous recommandons le site :

http://www.auxerreletheatre.com/article.php?id=209

Pour contacter Valérie Durin :

valeriedurin@wanadoo.fr

La puissance de l’association

par Valérie Durin, comédienne
auteur de « CORNEILLE MOLIERE L’ARRANGEMENT»,
pièce en quatre actes pour deux acteurs créée  à Cosne d’Allier
par la compagnie Le  P’tit Bastringue le 7 octobre 2010,
puis pour la programmation « hors les murs » du Théâtre
d’Auxerre, scène conventionnée de novembre 2010 à février 2011

Corneille a-t-il écrit les pièces de Molière ?

Est-ce la question ?

Les moliéristes s’insurgent suffoqués par l’insolence renouvelée, les cornéliens approuvent avec une agressivité croissante. Joli champ de bataille qui finit par faire bayer aux corneilles et soupirer Célimène.

Célimène.  Justement. J’ai eu la chance de jouer Célimène vingt ans après Chimène. Et tous les soirs Célimène réveillait cette Chimène devenue pourtant lointaine dans la mémoire de la comédienne. Les moliéristes me répondront que Molière écrivait à la mode de son temps, c’est-à-dire celle de Corneille – pourtant dépassée dès les années 1660 –, les cornéliens affirmeront que Le Misanthrope sort de la main de Corneille.  L’intuition d’une force cornélienne dans les vers de Molière dont parle si précisément Jean-Laurent Cochet je la reconnais.

Et après ? Pourquoi ne pas continuer de se réjouir que Molière soit adoré et intouchable ? Qu’il soit un produit ne change rien. Son théâtre est d’une puissance magistrale et le sera encore très longtemps. En quoi ternit-il la grandeur de Corneille ? Pourquoi faire de lui un imposteur ? La polémique m’ennuie et nombre de mes compagnons acteurs m’emboîtent le pas.

La question qui m’intéresse c’est l’auteur au Théâtre.

De tout temps, les acteurs ont contribué à l’écriture des pièces. On aménage l’auteur vivant, on  le « raccommode » au gré de la distribution. On invente à partir d’un canevas, d’une situation. L’acteur peut devenir auteur de la pièce parfois au delà de l’écrivain. Comme le démontrent  clairement à la suite de Pierre Louÿs, Dominique Labbé, Hippolyte Wouters, Denis Boissier, leurs confrères et consœurs brillants chercheurs, au XVIIe siècle on disait « comédien poète » ou « façon d’auteur ». L’auteur était « l’apporteur », celui qui donnait la pièce à la troupe. Cette notion éclairante est à mon sens celle qu’on est en devoir aujourd’hui de transmettre. Celle qu’on a le plus de chance de faire entendre. La vérité d’un Molière homme de théâtre qui n’écrit pas, sera peut-être ainsi comprise sans blessures. Je veux garder la naïveté d’y croire.

Corneille compose, Molière dispose. Corneille écrit, Molière construit. La scène de monsieur Dubois du Misanthrope ou de monsieur Dimanche de Dom Juan semblent improvisations du plateau, la virtuosité de l’écriture est brutalement remisée pour laisser jaillir le grossier ouvrage, la nécessité comique. Molière s’empare de la matière brute d’une œuvre sortie de la main de Corneille (ou d’autres mains) et se l’approprie sans autre forme de procès. Les scènes finales paraissent souvent construites sur un modèle commode, consensuel. Une façon ostensible de s’arranger  sans scrupule, sans crainte de réduire la richesse de l’œuvre. Cette liberté, cette prise de pouvoir sur l’écrit est d’une modernité qu’on n’a pas encore fini de mesurer. Le culte de l’écrit garde aujourd’hui de solides accroches. Les règles liées aux auteurs et à leurs droits entravent beaucoup trop les productions théâtrales. On peut se réjouir toutefois que la tendance générale soit à l’invention, à l’attaque des textes sous un angle débridé.

Jusqu’à la fin de sa vie, Corneille travaillera au « polissage » de la richesse de ses vers, à leur sublimation, il se consacrera à l’édition de ses œuvres complètes, au genre noble. Les pièces de Molière, elles, sortent de la scène, du corps des acteurs, de leur participation. C’est peut-être cette dimension supplémentaire qui les rend si vivantes, riches de leurs déséquilibres et maladresses, supérieures à mon sens à celles de Corneille dans leur modernité. La vie est faite de ratages. Le visionnaire Tchekhov n’a  cessé de l’affirmer. « Echouer mieux » dit Beckett, puis Lagarce en recherchant opiniâtrement une certaine forme d’échec comme une nécessité artistique... Avant eux, est passé Molière...

La puissance c’est l’association.  Une œuvre doit-elle nécessairement dépendre d’un père unique ? Nos monuments ne sont-ils pas souvent le fruit de plusieurs mains, accords et compléments ? A l’heure de la multiplication des écrits, des blogs, du brassage anonyme sur le net pourquoi ce souci de propriété encore si tenace alors que chacun a pu vérifier qu’il ne serait rien sans partenaire ?

Corneille et Molière (et d’autres) se sont arrangés. Pour que la pièce soit jouée, la parole entendue, pour que la troupe survive. Pour l’argent, pour que les querelles se renouvellent, que le succès retentisse, pour que le Roi soit satisfait. Pour que l’amour reste vif.

C’est cet arrangement que j’ai eu envie de mettre en scène. Cette collaboration qui ressemble si fort à celle de tous, de nous autres, créateurs, artisans, dépositaires d’œuvres, hommes ou femmes de l’ombre ou de la lumière, selon l’arrangement contracté.

Corneille n’aime pas la société, il est mal à l’aise dans les salons quand il s’agit de lire ses œuvres, Molière vit presque à la Cour, mène la danse avec sa troupe et son public. Nous avons là un homme d’intérieur et un homme d’extérieur. Un misanthrope et un mondain. Quelle rencontre ? Molière et Corneille ont pourtant semble-t-il aimé les mêmes femmes, les mêmes théâtres, les mêmes mots... Corneille adresse ses stances amoureuses à Madeleine Béjart, Cataut De Brie, Marquise Du Parc, Armande Poquelin... Toutes les femmes de Molière ! Troublant rapprochement. Jusqu’à ce jeune acteur Michel Baron qui déclenche les passions de Molière et que Corneille adopte comme son favori. Molière, lui, s’entête à créer les tragédies de Corneille passées de mode, au risque de déplaire au Roi. Frappante attirance réciproque, le champ de l’amitié est ouvert, fragile et fort. Une fertile matière de jeu.

De 1658 à 1673, des Précieuses ridicules aux Femmes savantes  deux pièces qui témoignent de la revanche de Corneille et de la consécration de Molière – L’Arrangement déroule en une heure trente quinze années de travail, de théâtre, de querelles, d’amours, de triomphes, d’échecs, de deuils et de solitude.

Je souhaite rendre les palpitations concrètes, les interrogations modernes, le sujet populaire, la situation comique, les cœurs bouleversés. Je raconte un mariage. Mariage arrangé de Corneille et de Molière, ou l’histoire d’une acceptation, d’un abandon réciproque. Abandon d’un homme initié à un homme d’intuition. Abandon de l’homme intrépide amant à l’homme mûr amoureux. Abandon de la richesse et du talent de l’un à l’insolente et éclatante vérité de l’autre.

Pour l’heure nous avons joué dans les campagnes à domicile, dans des collèges et des lycées de l’Allier et de l’Yonne où nous avons reçu un accueil formidable. Le ton est jubilatoire, les comédiens inventifs et percutants. Des interrogations, beaucoup d’enthousiasme, on rit, on s’étonne, mystère et familiarité mêlés et chez les enseignants, l’envie de développer le thème.

Il y a quelques jours j’ai été frappée par l’histoire d’un couple francilien qui vit « rue Pierre Corneille ». Ils m’ont raconté que la plupart de leurs voisins ou des commerçants de leur quartier ignoraient absolument tout de ce Pierre Corneille. Jusqu’au Cid...  Un peu plus loin, on trouve la rue Molière. Là on se repère un peu plus. On sait à peu près qu’il s’agit d’un auteur de pièces de théâtre. Mais quand, il y a quelques années de cela, à l'issue de la cérémonie des Molières un journaliste a la joyeuse idée d’interviewer les personnes qui quittent la salle en leur demandant de citer une phrase de ce Molière, on est stupéfié de constater qu’une personne sur dix est à peine capable d’aligner trois mots « galère...  au voleur... le petit chat est mort... » (et il s’agit la plupart du temps de personnalités de la profession).

Ces anecdotes pour tenter de dire encore ceci : enseigner que Corneille a écrit Molière n’est pas plus urgent que de continuer à jouer Corneille et Molière. Afin de ne pas les voir tous les deux sombrer dans la confusion de nos ignorances.

Valérie Durin

29 novembre 2010

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NOTRE INVITÉ :
Thierry CAZON

« Ni pleurer, ni rire : comprendre », telle est la devise de Thierry Cazon qui a choisi la voie de l’humanisme dont il a trouvé un premier itinéraire dans ses livres de chevet : La fille des collines (Charles Williams), Manon Lescaut (Abbé Prévost), Le Facteur humain (Graham Greene). Et c’est sans doute en raison de sa confiance dans les valeurs morales qu’il s’est pris d’une passion pour ces terribles extrémités où l’homme parfois s’aventure : la vengeance avec préméditation et le meurtre, sans oublier la Justice, cette grande Dame aveugle à force de voir des horreurs. Président des Amis des Bibliothèques de Cannes, Thierry Cazon créa en  2002 « Polar en fête » ; son succès fut tel que la municipalité le reprit à son compte en chassant son fondateur. Nullement découragé, il créa l’association des « Polarophiles Tranquilles », laquelle publie un bulletin semestriel gratuit et vient d’éditer l’essai d’Alexandre Clément, Frédéric Dard, San-Antonio et la littérature d’épouvante (disponible auprès de l’association). Elle a aussi mis en ligne, sur le site des Polarophiles Tranquilles, l’étude de Julien Dupré « La place du souvenir dans la narration chez Georges Simenon »

http://polarophile.free.fr/lectures/MEMOIRE%20MASTER%202%20Sur%20SIMENON%20-%20Julien%20DUPRE.pdf

Ravi de créer des liens entre ses multiples passions, Thierry Cazon est aussi vice-président de l’association de cinéphiles « Ciné-Croisette » et co-organisateur de la manifestation annuelle « Cinéma du Québec à Cannes ». Attiré par les coulisses de la création artistique, notre détective amateur, riche d’une bibliothèque de plusieurs milliers d’ouvrages, a enquêté sur les « identités multiples » dont s’enveloppent les auteurs qui veulent jouer au plus malin avec leur muse et le public. Nous lui devons des aperçus nouveaux sur Frédéric Dard, sur Frédéric Valmain qui fut le prête-nom de F. Dard pour une grande partie de son œuvre théâtrale, et la mise en évidence que James Hadley Chase a été le prête-nom de Graham Greene, comme Emile Ajar fut celui de Romain Gary. Mais l’affaire Greene-Chase, que néglige la critique institutionnalisée, est victime de la même mise à l’Index que l’affaire Corneille-Molière, donnant, hélas, raison à Thierry Cazon : « La liberté de la culture passe par un combat pour la vérité. Lorsque la fausseté des idées reçues  est tolérée ou légitimée par ignorance ou par calcul, lorsqu’elle jouit du droit de prescription, c’est la vérité qui est proscrite. » (Editorial des Polarophiles Tranquilles n° 2, octobre 2003).

 

Pour mieux connaître ce justicier qui veut « rendre à César ce qui appartient à César » et « défendre cette liberté-là », nous vous recommandons vivement le site :

http://polarophile.free.fr

et pour complément d’informations, l’article wikipédia : 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Polarophiles_tranquilles

LES AUTEURS AUX IDENTITÉES MULTIPLES

par Thierry CAZON
Président des Polarophiles Tranquilles

Ainsi que l’attestent les bulletins des Polarophiles tranquilles, je m’intéresse de manière récurrente aux multiples masques, identités, pseudos et prête-noms portés ou utilisés par certains grands écrivains du XXème siècle tels Frédéric Dard, Romain Gary, Jacques Laurent ou Graham Greene. Cette pratique est connue depuis des siècles sans qu’elle n’ait suscité de curiosité particulière. Mais au-delà de l’utilisation banale d’un pseudonyme afin de mieux préserver leur vie privée ou leur notoriété, ces écrivains ont éprouvé le besoin de publier de manière suivie, donc de vivre, sous plusieurs pseudonymes. Il y a là, pour le moins, matière à réflexion. Toutefois l’on constate une gêne de l’Université et de la critique à aborder la question des identités multiples comme si cette modalité de l’acte créateur était taboue, voire honteuse. Cela m’a bien sûr incité à m’interroger toujours plus sur les motivations plus ou moins bien cachées de ces écrivains qui ne sont jamais plus eux-mêmes qu’en empruntant divers masques. Et ce qui vaut pour les écrivains modernes vaut pour les artistes des siècles passés, notamment Pierre Corneille, auteur total s’il en est.

1 - De l’intérêt des identités multiples en littérature

En matière d’introduction, je donne la parole au regretté Donald Westlake, spécialiste en la matière (il signait également Richard Stark, Tucker Coe, Curt Clark, Timothy J. Culver, J. Morgan Cunningham, Donald Eastpool…) qui a le mérite de donner, bien qu’à titre personnel, une explication aussi simple que générale à cet étrange jeu de masque.

« Question : Pourquoi tous ces noms de plume ?

   Réponse : Quand vous tombez amoureux, vous voulez faire l’amour tout le temps ; j’aimais écrire et je produisais beaucoup trop pour qu’une mise sur le marché raisonnable puisse avoir lieu. J’ai commencé par utiliser des pseudonymes pour des nouvelles publiées dans des magazines, car ils ne publiaient jamais deux fois le même nom dans un numéro. Pour les livres sous contrat avec un éditeur, pour avoir un deuxième éditeur j’avais besoin d’un deuxième nom. » (Interview de Donald Westlake, sur le site University of Chicago Press, 2008).

Voilà une première raison qui a le mérite de l’évidence : l’utilisation de pseudonymes permet d’avoir plusieurs éditeurs pour alimenter plusieurs genres distincts et se plier à la capacité de réception d’un lectorat donné.

Avant d’aller plus loin, définissons trois termes que l’on utilise souvent indifféremment pour désigner trois pratiques distinctes : pseudo, prête-nom et "nègre".

Pseudo est l’abréviation de Pseudonyme, du grec Pseudos, mensonge et Onoma, nom. Le dictionnaire en donne la définition suivante : « Se dit des auteurs qui publient des livres, des écrits sous un nom supposé ; Nom supposé pris par un auteur. » Exemples : Il signe d’un pseudo ; il a plusieurs pseudos ; Molière est le pseudo de Poquelin.

Prête-nom : Celui qui prête son nom dans quelque acte où le véritable contractant ne veut pas apparaître.

Nègre : Désigne familièrement l’auteur de travaux qui paraîtront sous la signature d’un autre. Personne qui écrit ou ébauche des ouvrages signés par un autre.

Tout cela serait simple si certains auteurs ne pratiquaient le mélange des genres, rendant ces définitions insuffisantes. En conséquence, le choix d’un de ces trois termes pour désigner telle variante de l’identité multiple dépendra de la motivation, de la notoriété, du mode de rémunération, mais, avant tout, de l’accord entre les personnes concernées. Voilà pourquoi il est si difficile de décider, même au cas par cas, quel est le véritable auteur d’une œuvre.

Précisons  l’énoncé du problème : jusqu’à quelle limite celui qui utilise les services d’un "nègre" doit-il être considéré comme l’auteur véritable avant de perdre cette qualité au profit de son ci-devant "nègre" ? Et son corollaire : dans quelles conditions l’auteur qui pratique une activité de "nègre" peut-il être considéré comme le véritable auteur du texte qu’il a écrit (et n’a pas signé) ? On voit toute l’importance de cette question de la signature dans le cas des deux grandes gloires du patrimoine littéraire français, Corneille et Molière.

Un "nègre" peut être seulement un auteur qui met une matière ou une histoire en forme sans en avoir eu l’idée. C’est le cas des deux premiers ouvrages écrits par Dard pour Marcel Prêtre. Le "nègre" est souvent un jeune auteur qui œuvre pour quelqu’un de plus connu que lui. Mais il est des cas très rares où un "nègre" peut travailler pour un auteur bien moins connu que lui. C’est le cas de Frédéric Dard qui continua longtemps à utiliser la signature de Marcel Prêtre et de Frédéric Valmain alors qu’il connaissait la célébrité sous le nom de San-Antonio.

Cette question s’applique à tout un pan de la littérature à plusieurs mains, et plus particulièrement à la relation Corneille-Molière. Que le milieu du théâtre, du vivant des auteurs concernés, jette un voile pudique sur ces pratiques, cela se conçoit car elles permettent une certaine souplesse et elles ouvrent un espace de liberté appréciable aux auteurs. Mais les avantages certains d’une pratique ne doivent pas pour autant décourager les chercheurs et les critiques qui veulent, à bon droit eux aussi, donner un nouvel avenir à des œuvres souvent mal jugées, parfois condamnées, et rarement pour des raisons artistiques.

Prenons l’exemple de Frédéric Dard. Ses multiples masques font de lui un cas d’école. Alias San-Antonio, Kaput, l’Ange Noir, Frédéric Charles (pseudonymes reconnus par F. Dard de son vivant), Dard a également écrit dans la série « Angoisse » au Fleuve Noir des récits signés Patrick Svenn, Virginia Lord, Franck Puig, Georges Gauthier, José Michel, Jean Murelli, Jean Redon, Agnès Laurent1. Non content d’avoir plusieurs signatures, Frédéric Dard a aussi été le "nègre" du Docteur Pierre Berthorrel, d’André Berthomieux, de Michel Massian, de Jean Raynal et de Marcel Prètre (calibre 475 Express) avant que ce dernier ne devienne le prête-nom de Dard, utilisant en prime le pseudo de François Chabrey pour diverses publications chez l’éditeur Fleuve Noir2. De même, l’acteur Frédéric Valmain fut le prête-nom de Dard pour plusieurs pièces de théâtre. Et puisque nous citons Valmain, mentionnons le cas limite des prête-noms à pseudo se cachant derrière d’autres pseudos pour éviter d’attirer l’attention du public sur la personne d’un prête-nom trop productif. C’est le cas de Paul Baulat alias Frédéric Valmain qui se cache derrière le pseudo de James Carter dans la série « Spécial Police » au Fleuve Noir afin de ne pas attirer l’attention sur ses multiples talents…de prête-nom pour le compte de Frédéric Dard.

La discrétion est la loi du genre, le fondement du pacte entre les contractants. Le succès du prête-nom ne doit pas attirer l’attention sous peine de courir le risque d’être démasqué. Corneille constitue l’exception, il a laissé toute la gloire à son prête-nom, c’est dire la force de sa motivation, plus forte que son orgueil d’auteur. C’était une autre époque… qui explique pourquoi il ne pouvait être question pour lui d’écrire des comédies, genre honni par l’Eglise et la Cour, donc incompatible avec son statut d’auteur de tragédies et sa réputation de «  gloire de la France ». Mais Corneille avait besoin de beaucoup d’argent pour établir ses deux grands fils qui commençaient une bien ruineuse carrière : celle d’officiers de l’armée du roi, carrière alors réservée aux plus riches. A ces raisons sociales et financières, il faut aussi ajouter ce que nous pourrions appeler un "impératif moral". En effet, Corneille, qui avait commencé une belle carrière d’« auteur comique » car il possédait un sens réel de l’ironie et un dégoût pour l’hypocrisie, avait trop d’orgueil pour ne pas ressentir le besoin de dire leur fait à tous ceux qui contrariaient sa carrière, ces doctes et ces Précieuses qui dès Le Cid (1637) et plus encore Polyeucte (1642) furent ses critiques implacables. Enfin, il était alors habituel à tous les auteurs de théâtre d’utiliser comme prête-noms les comédiens les plus célèbres car seuls les comédiens ne couraient pas le risque du bûcher, de l’emprisonnement ou de l’exil. Dans ces conditions, l’on comprend que Corneille, soucieux de sa carrière, ait utilisé les armes que son époque lui offrait : pseudonymes (dès 1637, pendant la querelle du Cid) et prête-noms : Molière, bien sûr, mais aussi, si l’on en croit le très attentif abbé d’Aubignac qui fut son adversaire, Corneille se servit pour signer des pamphlets du jeune et ambitieux écrivain Jean Donneau de Visé, qui travaillait aussi pour Molière….

Dans cette affaire Corneille-Molière, il faut souligner les personnalités hors du commun des deux protagonistes : Corneille, le créateur le plus polyvalent de son siècle, à la fois auteur comique, poète tragique, polémiste, critique littéraire, traducteur pieux, poète licencieux… ; Molière, qui porta les pièces dont il assumait la création au sommet de l’art comique de son temps et qui a réussi à plaire à la fois au public parisien qui lui sut gré de dénoncer, avec humour, tous les scandales du temps, et à son roi, au service duquel il travaillait nuit et jour. La qualité de ce tandem pourrait expliquer à elle seule que la postérité ait choisi, eu égard à leur gloire respective, de ne pas mettre en lumière les modalités de leur pacte.

Certains auteurs particulièrement créatifs constituent l’aristocratie de la dissimulation : Molière pour Corneille (ce site en est la démonstration), Valmain pour Dard, James Hadley Chase pour Graham Greene. Arrêtons-nous un instant sur ce dernier cas, qui a suscité, sans grand écho pour l’instant, l’intérêt de l’équipe des Polarophiles Tranquilles : nous attendions pour preuve ultime la publication annoncée par William J. West des documents retrouvés dans les archives privées de René Brabazon Raymond, alias James Hadley Chase, archives qui établissaient la nature des liens existant entre Chase et Greene. Mais la famille de René Brabazon Raymond veillait au grain, droits d’auteur obligent, et la menace d’un procès empêcha leur divulgation (toutefois le dernier bulletin des Polarophiles Tranquilles soulève un coin du voile). En matière de prête-nom, la loi du silence est la règle. A l’époque où j’identifiai publiquement Valmain comme prête-nom de Frédéric Dard, Frédéric Valmain lui-même me menaça de procès ; mais je refusai de me rétracter, argumentant mes convictions dans les premiers bulletins des Polarophiles Tranquilles… et il n’y eut pas de poursuites.

Notons enfin le pseudonyme d’Emile Ajar utilisé par Romain Gary, plus que jamais célèbre pour avoir obtenu sous ce nom le prix Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel et, sous le nom d’Ajar, en 1975, remporté ce même prix pour La Vie devant soi… ce qui n’était pas possible selon les règles d’attribution du prix en vigueur, et le mit dans une situation inextricable car son prête-nom (de son vrai nom Paul Pavlowitch, neveu de Gary), en assumant jusqu’au bout son rôle de prête-nom, créa une situation juridiquement insoluble du vivant de Romain Gary. Celui-ci ne dévoilera la supercherie qu’après sa mort – par testament – les manuscrits conservés servant de preuves afin de laisser les droits d’auteur des romans signés Ajar à son fils qui, sans cela, en aurait été privé.

Dans ces affaires de fausses paternités plus ou moins bien assumées, tout est donc fait pour brouiller les pistes, afin que le lecteur ne cherche pas au-delà d’un nom sur une couverture de livre ou sur une affiche de théâtre. Dès lors, ceux qui veulent connaître la vérité courent toujours le risque de passer pour des farfelus, des importuns, et, au final, en raison même des enjeux économiques que représentent certaines mystifications ou impostures, ils peuvent voir leur crédibilité mise à mal par tous ceux qui ont intérêt à ce que les choses restent en l’état.

2 – Sur les auteurs à pseudos

Ces derniers sont avant tout des auteurs prolifiques : de gros travailleurs à la production très (trop) abondante. Il s’agit aussi d’auteurs qui, en général, vivent uniquement de leur plume : ils sont donc confrontés à la nécessité d’une production nombreuse et régulière, et, pour cette raison,  sont devenus des "forçats" de l’écriture. A leur début, ils font feu de tout bois, dans les genres dits mineurs, et, ceux-ci étant peu rémunérateurs, ils compensent le manque à gagner par la quantité. L’habitude d’écrire très vite étant prise, cette capacité subsistera tout au long de leur activité d’écrivain, si celle-ci couvre une longue période, et expliquera la quantité de textes produits dont on a du mal à simplement admettre le nombre.

Les travaux sous pseudo correspondent souvent à une période de rodage, d’apprentissage. Les auteurs dissimulent ainsi, tout en en vivant, des textes de qualité inférieure qu’ils ne veulent pas assumer afin d’optimiser leur carrière. Ces productions de commande sont souvent des textes "inavouables" (pornographiques, politiquement incorrects, etc.), ou relèvent de la pratique du recyclage d’une même idée, voire d’un ancien texte à peine modifié "placé" chez un nouvel éditeur ; c’est également une manière d’exercice de style qui permet à l’auteur de se perfectionner… Les auteurs dits "populaires", tels Paul Féval, Gustave Lerouge ou Gaston Leroux, ont beaucoup pratiqué la "copie multiple" et ceux d’aujourd’hui, pour ne citer que Frédéric Dard, en font autant sinon plus.

Retenons que ces identités plurielles obéissent donc à une logique éditoriale : l’auteur se partage entre plusieurs genres distincts chez plusieurs éditeurs spécialisés, d’où la nécessité de contrats signés sous plusieurs noms. En outre ces auteurs sont de si gros producteurs qu’ils publient trop de titres pour la capacité ordinaire du ou des lectorats visés.

Bien évidemment entrent aussi en ligne de compte le défi de se renouveler, d’aborder d’autres genres que celui où l’on est connu, le goût du déguisement, et de la mystification. Ne parlons pas du plaisir de jouer avec la critique, ou de se jouer d’elle, comme le fit Romain Gary : en fin de carrière il était considéré comme un auteur fini. Parce qu’il en souffrait, il voulut prouver le contraire au Tout-Paris, et y parvint en donnant vie à Emile Ajar. Il avait déjà effectué deux essais en publiant sous les pseudos de Shatan Bogat et Fosco Sinibaldi mais ces tentatives furent rapidement éventées et ne fonctionnèrent chacune que le temps d’un unique roman. C’est ce qui décida Romain Gary à jouer la carte du prête-nom Ajar. Dominique Bona, biographe de Romain Gary, explique le désir qu’éprouva Gary de mystifier la critique : « Triste à cause de la critique qui boude ses œuvres en ne leur accordant plus qu’un coup d’œil blasé et las, comme si chacun de ses nouveaux livres était un pensum, il décide alors de tenter le diable et de masquer sa plume. Il s’appellera Ajar, pour voir. Voir si, en trompant son monde, il rencontrera un accueil ou plus désastreux ou plus enthousiaste, mais au moins un véritable accueil, au lieu de la marée tiède des habituels commentaires. Ce pseudonyme qui le réincarne dans une nouvelle peau lui redonne en même temps une virginité, la toute fraîcheur d’un romancier débutant…. Gary imagine un scénario assez compliqué. Il charge un de ses amis, Pierre Michaut, industriel récemment installé au Brésil et qu’il avait rencontré à l’île de Majorque, d’adresser le manuscrit de Rio de Janeiro à la rue Sébastien-Bottin (les éditions Gallimard), avec une lettre qu’il lui a évidemment dictée, pour présenter Ajar. Emile Ajar, raconte Michaut, serait un Français d’Oran qui aurait connu Albert Camus pendant la guerre, un médecin poursuivi par la justice française à cause d’un avortement meurtrier, et qui vivrait en exil en Amérique du Sud. Impossible de le rencontrer, l’auteur désirant conserver toute la discrétion possible… voilà le début de l’imposture, la suite étant ce que l’on sait » (Romain Gary, Dominique Bona, 2001, p. 321).

Constatons que dans cette citation Dominique Bona emploie le terme de pseudonyme à la place de  prête-nom, qui aurait été plus exact, mais à la connotation juridique plus marquée.

Il est d’autres raisons qui incitent un auteur à se choisir des masques. Il peut vouloir préserver une autre carrière. Romain Kacew avait signé de son nom ses premiers romans avant de devenir diplomate et de prendre le pseudonyme de Romain Gary. Peut entrer aussi en ligne de compte l’ambition d’un prix littéraire ou d’une élection à une académie, ambition incompatible avec la signature de romans populaires, ce qu’atteste le cas Graham Greene/James Hadley Chase. Quant au vieux Corneille, désormais en défaveur auprès du public, écarté de la cour de Louis XIV, il trouve avec le comédien et directeur de théâtre Molière le moyen d’un retour masqué auprès du public et d’une revanche éclatante.

Il nous faut également citer l’exemple, beaucoup plus rare, de l’utilisation d’un prête-nom  pour une vengeance toute "littéraire". C’est le cas dans l’affaire Dard/Valmain, qui fut montée par Frédéric Dard afin de lui permettre de prendre sa revanche sur Simenon, lequel l’avait dépossédé de ses droits d’adaptateur et publiquement humilié. Voici l’affaire : en 1950, Frédéric Dard, jeune auteur, avait proposé à son confrère et idole Simenon une adaptation théâtrale de son roman La Neige était sale. Simenon qui se savait peu de dons pour l’écriture théâtrale l’accepta  – mais il traita son jeune confrère de manière cavalière tant sur le plan financier que moral. Dard se rebiffa, une brouille s’ensuivit et Simenon finit par humilier son collaborateur par un « Je n’ai pas d’adaptateur » ravageur, prononcé en présence de celui-ci lors d’une réception mondaine. Une réplique que Dard ne pardonna jamais. Il mit alors au point une revanche littéraire au scénario exemplaire : quelques années plus tard, il se servit d’un jeune acteur comme prête-nom pour proposer une nouvelle adaptation à Simenon (il s’agissait de la pièce Liberty-Bar)3 ; celui-ci accepta, ravi d’avoir trouvé un nouveau pigeon talentueux à plumer ; mais le pigeon cachait un aigle qui, le moment venu, imposa sa loi (et ses droits). Ainsi remis à sa place, Simenon fut quelque temps la risée des initiés. Sans doute cette affaire contribua-t-elle beaucoup à sa décision de renoncer au théâtre.

Convaincu du rôle de Valmain auprès de Frédéric Dard, j’avais en 1995 écrit à ce dernier pour lui demander la permission d’en divulguer ce que j’en savais, mais je n’eus aucune réponse de sa part. Avait-il seulement lu ma lettre ? J’attendis sa disparition en 2000 pour publier mon article « Un San Antonio peut en cacher un autre » (consultable sur le site des Polarophiles Tranquilles). Je dois ajouter que j’avais rencontré la secrétaire de Frédéric Dard lors de mon enquête sur Valmain, et qu’elle avait alors prétendu que ce dernier était décédé. Elle me rappela après la publication de cet article pour me communiquer le numéro de téléphone du "défunt"…(voir les bulletins des Polarophiles Tranquilles nos 1 et 3 ; abonnement gratuit).

Enfin, si le travail de nègre, le choix de pseudos ou d’un prête-nom ont très souvent pour origine le besoin d’argent ou, plus prosaïquement, des raisons fiscales, c’est aussi la possibilité de s’assurer une plus grande liberté d’action, de mener une double voire une triple vie… De là au dédoublement de personnalité il n’y a qu’un pas, vite franchi si l’on tient compte chez de nombreux auteurs de leurs problèmes existentiels. Beaucoup, en effet, sont à la recherche de leur identité foncière. Frédéric Dard est, cette fois encore, un cas d’école. Il a multiplié les pseudos au point que personne (pas même ses proches et évidement pas les membres de sa famille) ne peut se vanter de tous les connaître. Dès 1949, il avait accumulé des activités de nègre, d’adaptateur, de traducteur, donnant des textes pour aider des éditeurs en difficulté, pour s’attacher des amitiés, par reconnaissance ou, plus banalement, pour de l’argent. Peu à peu, vexé par la comparaison constante entre le succès des San-Antonio et l’insuccès relatif des livres signés Dard, il a laissé son pseudo vedette, San-Antonio, supplanter sa propre signature. La même raison le fit abandonner sa propre signature au profit de celles de Valmain/Carter et de Marcel G.Prètre/François Chabrey, qui fonctionnèrent sans interruption de 1966 à 1985. La fortune et la renommée étant venues avec les San?Antonio, il en vint, comme docteur Jekyll envers son alter ego Mister Hyde à ne plus supporter l’incontournable San-Antonio. Il témoignera : « Il n’est plus temps de fiche en l’air une recette aussi éprouvée que les San-Antonio, mais je suis vraiment décidé à aller plus loin, quitte à décevoir une partie de mes lecteurs. Je peux prendre ce risque. Arrêter San-Antonio ? Non. Je ne l’envisage pas. En tout cas, ce n’est pas une décision que je puisse prendre délibérément. Il se peut qu’un jour je me réveille en me disant : cette fois, c’est ça que j’ai envie de faire et pas autre chose. Fini San-Antonio !… C’est possible, c’est très possible. Peut-être, au fond, c’est ce dont je rêve confusément. Ne plus avoir envie d’écrire des San-Antonio parce que j’aurai envie d’écrire autre chose et que cette envie sera si forte, si impérieuse qu’elle me contraindra à abandonner cette mine pour… l’inconnu. Oui, ce serait formidable. » (Je le jure, 1975, p 208). Jusqu’en 1966 Dard fera feu de tout bois, publiant jusqu’à l’épuisement, la dépression et une tentative de suicide liée à une situation familiale problématique. Après cette crise, il remontera la pente vers les sommets du succès jusqu’à l’enlèvement de sa fille Joséphine en 1983. Le retour à la normalité éditoriale ne s’opèrera qu’en 1985. Mais déjà, la quatrième de couverture de Y a-t-il un Français dans la salle ? (1979) nous avertissait : « Enfin l’événement que tout le monde attendait : San-Antonio et Frédéric Dard ont opéré leur jonction ». Ce qui signifie que Frédéric Dard signera dorénavant San-Antonio les ouvrages qu’il signait jusque-là Frédéric Dard, Frédéric Valmain ou autres…

De la même façon que le docteur Jekyll est devenu Mister Hyde, que Romain Gary a fini par écrire comme Emile Ajar même les romans signés Gary, Frédéric Dard a fini par laisser place en lui à San-Antonio. Corneille a-t-il, lui aussi, accepté, de guerre lasse, d’être un poète de troupe qui se faisait applaudir sous le nom de Molière ?

3 - Pour conclure

On ne connaît véritablement un écrivain que si l’on fait l’effort de ne pas faire l’impasse sur son œuvre cachée, surtout si celle-ci est abondante et diverse. Corneille mais aussi Simenon ou Frédéric Dard sont des artistes protéiformes et leurs œuvres, pareilles à des paysages, ont des reliefs souvent très contrastés. Il importe donc de tout visiter, de tout accepter venant d’eux. Aussi différentes que puissent se présenter leurs œuvres, elles se complètent bien plus qu’elles ne s’opposent, même si une apparente contradiction semble tout d’abord empêcher une lecture cohérente de l’ensemble. Car la grande vertu de ces auteurs à visages multiples, et le ressort secret si puissant qui les anime, ne résideraient-ils pas, précisément, dans cette raison ontologique qui les pousse à être si divers tout en recherchant leur propre unité ? Il nous faut donc accepter ces artistes dans leurs apparentes contradictions, ne rien refuser de ce qu’ils nous offrent et rendre justice à toutes ces œuvres qu’ils ont dû éliminer, dissimuler ou altérer pour des raisons intimes, commerciales ou sociales. Pourquoi laisser perdurer la confusion, l’erreur, le mensonge ? Pourquoi fermer les yeux sur des pratiques si vieilles qu’on les trouve déjà dans la Bible ? Il importe, selon nous, d’aborder la pratique de pseudos et du prête-nom avec une acuité à la mesure du trésor inconnu que représentent ces œuvres en attente de paternité véritable. Rendre à l’auteur sa véritable dimension est une recherche qui nécessite un travail de longue haleine, de multiples lectures uniquement payées du plaisir d’avoir déjoué les ruses d’un auteur que nous aimons et auquel, loin de tout sensationnalisme malsain, nous songeons surtout à rendre hommage.

Un auteur disparu passe dans le domaine public et son œuvre appartient à ses lecteurs, passionnés par sa personnalité ; celle-ci ne doit pas être limitée à son aspect officiel, toujours si réducteur. Par ce travail en profondeur, nous avons le sentiment d’œuvrer pour la bonne cause !

 1- Pour en savoir plus, les Polarophiles tranquilles viennent de publier un ouvrage d’Alexandre Clément intitulé : Frédéric Dard, San-Antonio et la littérature d’épouvante. Voir également l’interview de François Rivière dans Le monde de San-Antonio, N° du printemps 2009.

2- Une des raisons à cela est que, dans les années cinquante et soixante, les maisons d’édition de littérature populaire manquaient d’auteurs. André Héléna, Michel Lebrun, G. J. Arnaud, Frédéric Dard et quelques autres fournissaient ainsi des textes à la chaîne pour alimenter le système. On peut penser que les éditeurs ont encouragé cette pratique pour gonfler leur catalogue.

3- Pierre Assouline, auteur d’une importante biographie de Georges Simenon, attribue à Frédéric Dard la paternité de la pièce Liberty-Bar sur son blog La république des livres du 2 juillet 2008.

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NOTRE INVITÉ :
CLAUDE FERNANDEZ

Il a osé ce à quoi personne n’avait même songé : faire revivre pour les lecteurs d’aujourd’hui tous les grands moments de l’humanité sous forme d’une épopée de 27.000 vers qui  lui aura offert vingt ans de bonheur. Dans cet embrasement du souvenir intitulé La Saga de l’Univers, Claude Fernandez a pris pour guides Hugo et Leconte de Lisle, ses maîtres en « aristocratie poétique ». Cet ex-bibliothécaire nietzschéen, retranché dans son Puy-de-Dôme natal, a également écrit des romans dont ceux-ci, à paraître : La fleur de Gilgamesh qui transpose à notre époque le voyage initiatique de Dante, et Le meurtre de la désillusion qui renvoie à une œuvre qu’il affectionne : Meurtre de la chance du Tchèque Jan Zabrana. Résolument hors de portée du mercantilisme, ce très discret "savanturier" voue une admiration encyclopédique à la Grande musique, celle qui harmonise les sensations pour en faire des valeurs morales. Son site de critique musicale, très fréquenté, sert d’Arche de Noé à ces merveilleuses symphonies, rhapsodies et autres œuvres orchestrales de sentiments qu’il répertorie et commente afin de les sauver de l’actuel dénigrement provoqué par le déluge dodécaphonique, atonal ou expérimental. Toujours méfiant envers les modes et les doctrines, il démontre dans son essai Les Œuvres  pour piano et orchestre (Editions Champion-Slatkine, 1988, co-écrit avec Jean-Michel Percherancier) que «  les plus grands compositeurs ne sont peut-être pas ceux dont le "jugement historique" a permis l’émergence ». Et c’est ainsi que, note après note, bémol après bémol, il a écrit à l’intention de ceux qui refusent d’être dupes des préjugés bourgeois « Bach est-il un grand compositeur ? » (www.critique-musicale.com/bachfr.htm). Plus que jamais attentif aux "affaires" qui dérangent l’ordre établi, Claude Fernandez ne pouvait que s’interroger sur cette autre figure imposée : Molière…

Pour mieux connaître cet érudit de la musique « non intellectuelle » et des sentiments « existentiels », nous vous recommandons les deux sites qu’il anime :

http://www.claude-fernandez.com/

http://www.critique-musicale.com/

L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE…
PARMI D’AUTRES AFFAIRES

par Claude Fernandez

Lorsqu’on me proposa d’écrire un article sur l’affaire Corneille-Molière, dont je ne suis pas spécialiste, j’ai immédiatement ressenti la nécessité de la repenser dans le cadre d’une réflexion globale sur les contestations touchant les "grands noms". Certes, chaque affaire de fausse attribution – pour éviter les gros mots d’imposture ou de plagiat – possède sa singularité, en relation avec le domaine culturel, l’époque et le contexte socio-économique dont elle est l’émanation. La notion de propriété intellectuelle, qui s’est lentement dégagée à partir du XVIIe siècle jusqu’à la généralisation du droit d’auteur au XIXe siècle, a pu revêtir des modalités variables selon les genres artistiques. Il convient de considérer le cas particulier de l’œuvre théâtrale où l’interprétation s’interpose obligatoirement entre l’auteur et le public. L’assimilation de l’auteur à l’interprète pourrait témoigner d’une simplification indispensable au public pour asseoir la notoriété d’un nom ou plutôt d’un prête-nom, dont la visibilité apparaît plus évidente que celle d’un obscur auteur reclus dans sa tour d’ivoire. Signalons une modalité qui pourrait paraître étonnante à ceux qui ne sont pas versés dans ce type d’enquête : un "plagiaire" – si toutefois on choisit ce terme détestable – peut l’être à son insu post-mortem alors qu’il fut l’homme le plus honnête du monde. C’est le cas général des œuvres publiées sous un nom célèbre par des éditeurs indélicats afin de leur assurer une reconnaissance facile. Presque tous les compositeurs connus sont concernés. Citons par exemple le recueil Il pastor fido faussement attribué à Vivaldi. Malgré ces manifestations extrêmement variables, tentons de dégager les fondements et le fonctionnement de la fausse attribution.

Et si l’affaire Corneille-Molière, considérée comme un impensable cas d’usurpation auquel on n’ose croire, n’était qu’une banale affaire de prête-nom parmi bien d’autres, un cas ordinaire de démêlés sur fond de rancune et règlements de comptes entre courtisans ? Non pas une escroquerie – quel terme odieux – mais une pratique théâtrale courante, nécessaire même, celle du prête-nom, en ces temps de forte censure politique et religieuse. Et si l’origine de cette affaire était due à une focalisation de la postérité sur les "grands noms", ceux de Molière ou de Corneille au détriment de bien d’autres auteurs de comédies que la présente polémique contribuerait encore plus à plonger dans les oubliettes de l’Histoire ? En quelque sorte, il s’agirait de la rançon d’un effet de personnalisation excessif. N’est-ce pas par ailleurs ce télescopage entre la réalité historique et les exigences symboliques de l’héroïsation posthume qui nous choque ?

Le rétablissement des inventeurs et auteurs véritables apparaît comme une des conséquences de l’approche scientifique de l’Histoire, se substituant à une vision largement biaisée par l’idéologie ou la légende qui prévalait dans les siècles antérieurs. Une histoire du Moyen Age écrite au XIXe siècle en apprend plus sur le XIXe siècle que sur le Moyen Age, dit-on. Nous avons aujourd’hui cessé de croire au mythe de Jeanne d’Arc, il va peut-être falloir de même abandonner celui de Molière. Mais bien d’autres génies ou prétendus génies peuvent être écornés ou discrédités par cette dissection historique et redistribution des mérites : citons pêle-mêle Bach, qui n’aurait été qu’un compilateur sans imagination, Pythagore qui n’aurait jamais inventé le théorème portant son nom, Marco Polo, habile conteur qui ne serait jamais allé en Chine, Léonard de Vinci, dessinateur qui aurait copié ses dessins d’inventions d’après des modèles contemporains, Shakespeare, dont certains spécialistes affirment qu’il ne fut qu’un prête-nom, Darwin, accusé d’avoir usurpé sa théorie, Dumas, réputé pour n’avoir écrit aucun des chefs-d’œuvre qu’il signa, Eiffel qui n’est pas le concepteur de la tour portant son nom, Jules Verne qui n’est pas l’auteur de Vingt mille lieues sous les mers, Daudet qui n’est pas le seul auteur des Lettres de mon moulin, Freud, qui aurait menti sur l’effet de sa méthode psychanalytique, Einstein, qui s’imposa grâce à une démonstration fausse de la loi d’équivalence matière-énergie, découverte bien avant lui, le célèbre Adagio d’Albinoni qui a été écrit en 1945 par Remo Giazotto...

Quoique le dossier qui nous intéresse en premier lieu (l’affaire Corneille-Molière) concerne le domaine littéraire, je voudrais évoquer quelques exemples de fausse attribution dans le domaine scientifique, plus difficilement contestables et peut-être plus significatifs. Il est avéré que l’ampoule électrique n’a pas été inventée par Edison, dont nous connaissons tous le nom, mais par deux inventeurs canadiens désargentés incapables de commercialiser leur invention et qui furent contraints de vendre leur brevet – à Edison précisément. De même le téléphone, dont l’invention fut attribuée à Alexander Graham Bell, a été inventé dans les années 1860 par un émigré italien, Antonio Meucci. Celui-ci déposa un brevet en 1871, lequel expira car l’inventeur manquait de ressources pour le prolonger. Ce fait a été reconnu par le Congrès américain dans la Résolution 269 du 15 juin 2002.

Avant de considérer les cas plus épineux où l’enjeu idéologique apparaît fondamental, je pense qu’il est nécessaire de détruire la fausse idée selon laquelle la remise en cause des noms consacrés serait obligatoirement défendue par des amateurs farfelus peu dignes de confiance, iconoclastes par nature, et serait au contraire pourfendue par les spécialistes patentés. L’enquête que j’ai menée sur l’affaire Bach m’a convaincu du contraire. Ce sont les spécialistes universitaires qui fournissent objectivement les arguments conduisant à une remise en cause de ce compositeur – par exemple, les experts en partition Williams Peter, Humphrey David, Claus Rolf Dietrich, Billeter Bernhard à propos de l’inauthenticité de la Grande Toccata et fugue BWV 565 d’après eux faussement attribuée à Bach (son œuvre la plus connue), et ce sont des amateurs passionnés, des critiques sans aucun titre universitaire qui s’en offusquent. Afin de mieux comprendre cette opposition, il convient de distinguer ce qu’on pourrait nommer, dans ce cas précis, d’une part la société musicale, représentée par les critiques, les sociétés de concert, les éditeurs, associations d’amateurs... et, d’autre part, les musicologues spécialistes. Les premiers ont sécrété et perpétué le culte Bach depuis son apparition au XIXe siècle, les seconds, qui émanent de l’Université, sont tributaires d’une méthodologie visant à l’objectivité. Robert Bernard est l’exemple de sommité de l’appareil musical officiel, il n’est en aucun cas musicologue et ses écrits n’ont aucune autorité sur le plan musicologique, quoiqu’il soit l’auteur d’une histoire de la musique en 4 tomes grand format publiée chez Nathan (1974) et qu’il ait donné plus de 2000 conférences à travers l’Europe. Ce musicographe (et non musicologue) illustre toute la hargne des intellectuels contre les virtuoses-compositeurs. De même, Lucien Rebatet, auteur de l’ouvrage Une histoire de la musique  édité par Robert Laffont en 1969, puis rééditée en 2000, ne peut se prévaloir d’un magistère universitaire. Ce sont précisément ces auteurs qui encensent doctrinalement les "grands noms" de la musique (Bach en premier lieu naturellement) avec le plus d’âpreté et méprisent tout compositeur ne se pliant pas aux canons de l’intellectualisme. On retiendra notamment la diatribe féroce de Robert Bernard contre un violoniste-compositeur, Giovanni Battista Viotti, pourtant initiateur de l’école franco-belge et chef de l’école de violon moderne en son temps. De même, le dénigrement systématique de Rebatet envers Tchaïkovsky traduit le mépris du "mélomane supérieur" à l’égard d’un compositeur chez lequel la sensibilité prime sur l’intellectualisme.

D’autre part, ce sont les spécialistes universitaires qui, par leur formation, peuvent détecter et analyser l’empreinte idéologique travestissant souvent la réalité historique. Ils ont seuls la compétence et possèdent seuls les moyens matériels de réaliser les recherches pour retrouver les véritables auteurs, compositeurs d’une œuvre par exemple et d’en discuter techniquement la paternité. Concernant l’affaire Corneille-Molière, nous pourrions citer les travaux d’analyse lexicale statistique des textes, très significatifs de l’approche scientifique en sciences humaines. De même, Einstein est contesté par des scientifiques universitaires, notamment Jean-Paul Auffray, ancien membre de l’Institut des sciences mathématiques à New York University à propos de la formule E = mc2 et de la relativité restreinte. Et Jean Hladik, professeur émérite de l’Université d’Angers, n’a pas craint d’écrire un article dans lequel il accorde la paternité de la relativité restreinte à Poincaré et non à Einstein.

Toutefois, si les universitaires établissent des faits objectifs, isolés, ils ne tirent pas toujours – à mon sens – les conclusions générales qui s’imposeraient lorsque le résultat de leurs travaux s’oppose à la conception officielle. L’on comprendra qu’ils refusent toute initiative trop ostensible qui les placerait en situation de conflit par rapport au milieu dont ils sont tributaires. Dès lors, des esprits indépendants sont utiles afin de rassembler les éléments disparates des études spécialisées en une synthèse cohérente.

Nous voilà maintenant confrontés à la question cruciale. Pourquoi la multiplication de ces affaires de plagiats, d’appropriations ou, au minimum, de fausses attributions qui dépassent l’exception et semblent constituer presque une règle ? Pourquoi tant de grands noms entachés par la suspicion de s’être attribué la paternité d’œuvres ou d’inventions conçues par un tiers ? Faut-il voir le résultat de la malveillance humaine attachée à l’intérêt que représente toute découverte fondamentale ou toute œuvre de génie, et à laquelle peu de véritables créateurs auraient pu échapper ?

En premier lieu, on comprend que les créateurs de génie, les grands inventeurs, absorbés par leur réflexion, soient peu enclins à défendre leurs intérêts et peu doués à exploiter les possibilités de leurs découvertes. De surcroît, leur nature ne les pousse pas à l’enrichissement personnel, ce qui augmente les difficultés de reconnaissance dans un monde où tout se monnaye. À l’inverse, certains individus possèdent le financement indispensable à l’exploitation d’une œuvre, d’une découverte, et certains possèdent le charisme nécessaire à une reconnaissance personnelle auprès du public. Ce pourrait être le cas de Molière, comédien et directeur de troupe devenu favori du Roi. Cette différence entre le créateur et le diffuseur pourrait s’apparenter à une distribution naturelle des rôles permettant la réussite d’une entreprise. Le plagiat ou la fausse attribution serait donc une nécessité, quoique l’usurpation de la découverte ou l’attribution à son avantage de l’œuvre d’un tiers reste un délit majeur sur le plan moral et légal.

En dernier lieu, l’apparition d’une œuvre, d’un genre artistique, d’une technique par exemple ou d’une invention, comporte généralement de nombreuses étapes intermédiaires où interviennent de nombreux acteurs. Il est difficile pour le public de fixer son attention sur une personnalité émergente d’intégrer cette complexité et cette progressivité. Et le génie pourrait être non pas celui qui initie, perfectionne une œuvre, une technique, mais celui qui, in fine, en sonde l’intérêt, l’importance et l’exploite. Poincaré a presque démontré E = mc2, mais que vaut cette démonstration si elle ne représente pour lui qu’un calcul mathématique parmi bien d’autres ? Que penser d’un tel physicien incapable de prendre la mesure de ce qu’il démontre ? Poincaré, un physicien, remarquons-le, qui – comme Einstein – n’a jamais travaillé dans un laboratoire, ce qui semblerait montrer la prééminence de théoriciens, qui n’ont jamais été de véritables chercheurs, aux dépens de scientifiques, s’appuyant sur l’expérimentation, mais sans doute moins médiatiques.

D’autre part, comment ne pas référer ici d’un argument visant la justification de la fausse attribution qui m’a été longtemps répliqué à propos de l’affaire Bach : quelle importance pour nous, finalement, qu’une œuvre ait été écrite par un compositeur qui se nomme X ou Y, seule importe l’œuvre. Il est bien connu que L’Iliade n’a pas été écrite par Homère, mais par un poète grec qui vivait au VIIIe siècle avant J.-C., qui était aveugle... et qui s’appelait Homère. Cet aphorisme montre toute l’ambiguïté d’une recherche de la vérité portant sur des patronymes. Argument recevable, presque incontestable... sauf qu’entre le véritable créateur X et le plagiaire Y intervient souvent une composante cardinale : l’idéologie. Considérons tout d’abord le nom par lui-même, X ou Y justement, mais le nom n’est jamais aussi neutre que ces lettres de l’alphabet. Un nom est tout d’abord associé à une nationalité. Or, le nationalisme est souvent un enjeu fondamental, quoique tabou car nous voulons être aujourd’hui des esprits universels et il serait offusquant de constater que nous sommes sensibles à l’argument nationaliste. Pour nous, l’idéologie rétrograde du nationalisme concerne les périodes d’obscurantisme philosophique que nous considérons avec commisération. La réalité, je m’en suis aperçu, est tout autre. Reprenons le cas Einstein, qui possède l’avantage de montrer ce biais idéologique dans un domaine où l’objectivité devrait être… scientifique. La présentation par l’éditeur de l’ouvrage de Jean-Paul Auffray Comment je suis devenu Einstein, la véritable histoire de E = mc2 contient la phrase suivante : « Au fil de la lecture de Comment je suis devenu Einstein se dessine le portrait du véritable inventeur de E = mc2 et de la théorie de la relativité, un génie français oublié que réhabilite Jean-Paul Auffray. » On peut se demander ce que sont devenus les autres acteurs de cette découverte, notamment l’Anglais Preston et l’Italien Pretto, pourtant cités en bonne place dans une synthèse sur le sujet écrite par un autre spécialiste, Christian Bizouard, de l’Observatoire de Paris (Annales des Mines : www.annales.org/archives/x/poincaBizouard.rtf).

Le nationalisme peut constituer un facteur présidant à l’émergence d’un nom d’une manière indirecte beaucoup plus pernicieuse. En effet, certains domaines de la création sont associés dans l’inconscient collectif, à tort ou à raison, à une nationalité. C’est le cas pour la musique, activité artistique considérée comme l’apanage principal de la nation allemande ou autrichienne, sans qu’aucun argument musicologique puisse appuyer cette allégation, si ce n’est la réputation de certains compositeurs, réputation qui n’est pas d’ordre scientifique et ne repose que sur le principe idéologique de la personnalisation. Il importe donc de satisfaire cette nécessité qui rend plus crédible et plus emblématique le génie dont on construit l’image. En voici un exemple : alors que la première moitié du XVIIIe siècle, d’après tous les musicologues, se caractérise par l’omniprésence des compositeurs italiens qui établissent toutes les formes de la musique classique et s’imposent dans toutes les capitales, l’historiographie du XIXe siècle a retenu le nom de Bach pour représenter cette époque. Celui qui devait être considéré comme "le plus grand compositeur" ne pouvait être naturellement qu’un compositeur allemand, quoiqu’en son temps la réputation de Bach ait à peine dépassé sa province natale.

Au nom sont également associées la biographie et les origines sociales d’un créateur. De ce point de vue, il est certain que le comique Molière, grâce à une démarche artistique nécessairement plus populaire que celle de Corneille, a bénéficié d’une préférence de la part des instances politiques, notamment celles de la Troisième République. Cette différence de statut social corrobore les différences d’ordre idéologique caractérisant chacun de ces deux artistes : les valeurs aristocratiques, l’honneur, la grandeur d’âme chez Corneille, dramaturge ; l’esprit comique, plus proche du peuple, chez Molière (pourtant certaines pièces attribuées par la tradition à Molière présentent une comédie très expurgée de ses origines populaires, Le Misanthrope ou L’Ecole des Femmes par exemple). À cela on peut ajouter, facteur primordial sans doute, la "modernité" du théâtre moliéresque par rapport au théâtre cornélien, le premier étant censé remplacer les anciennes valeurs déclassées du second. Le républicanisme et la philosophie des Lumières s’appuient en effet sur l’idée fondamentale de "progressisme".

D’une manière générale, il semble que l’art soit pris en otage par l’idéologie, nécessité sociale qui s’impose prioritairement sur le contenu artistique. Corneille pourrait être la victime de l’esprit démocratique et son dénigrement relatif – rampant, bien sûr, jamais avoué – pourrait être entretenu fallacieusement et paradoxalement par ses propres comédies s’il est avéré, comme nous le pensons, que certaines pièces présentées par Molière aient été écrites par Corneille. On recourt donc aux productions d’un génie en évitant de le reconnaître. C’est ainsi que Bach triomphe principalement par des œuvres écrites par d’autres, mais publiées postérieurement sous son nom, en tout ou partie (la Grande Toccata et fugue BWV 565 est de Kellner, la Passacaille en do est en partie d’André Raison, la Fantaisie chromatique est due pour l’essentiel à un des fils Bach, les concertos pour violon sont d’une paternité très incertaine, l’Ave Maria de Gounod fut présenté initialement sous le nom de Bach...). Il s’agit de nier le génie en se réclamant de lui dans un jeu complexe où sont mobilisés les procédés du "parasitisme", du mimétisme, de la récupération philosophique.

Mais une question se pose. Dès lors que l’analyse objective de l’Histoire peut dévoiler l’empreinte idéologique, est-il possible de restituer les œuvres à leurs véritables créateurs ? Remarquons, à propos de l’invention du téléphone par Meucci et non Bell, que, malgré la notification officielle du Congrès américain, sauf pour les spécialistes, l’inventeur du téléphone est toujours Bell, et, probablement, restera définitivement Bell. Cet exemple montre que toute "vérité" établie depuis des générations demeure difficile à ébranler, même si aucun enjeu idéologique majeur n’intervient. Il existe donc un "fixisme" propre à toute donnée informative établie par une communauté d’individus et une rémanence importante des connaissances dont l’obsolescence apparaît pourtant patente, incontestable – et même incontestée. Cette inertie s’explique sans doute par la complexité et la lourdeur de l’appareil de communication dans les sociétés humaines, mais aussi par la limitation des esprits à intégrer des rectificatifs sur une base de connaissances reconnue, laquelle constitue un socle nécessaire à nos repères intellectuels.

Naturellement, dans notre analyse, nous ne saurions limiter l’opposition dans la reconnaissance des véritables créateurs à la constatation de ce frein neutre inévitable. La question inversée peut être posée. Comment une telle situation, s’appuyant sur le plagiat, l’imposture parfois, le mensonge, pourrait-elle être dénoncée dans la mesure où tout "grand nom" se trouve à l’origine d’une multitude d’intérêt collectifs et particuliers, participe au maintien d’institutions, de pratiques dont les acteurs tirent un avantage social, une promotion ou une rémunération ? Qui souhaiterait la reconnaissance d’une vérité objective, laquelle ruinerait sa position sociale et l’obligerait à reconnaître publiquement qu’il s’est trompé ou qu’il a été trompé, et donc ruinerait également sa crédibilité ?

Et l’on peut craindre que le déboulonnage d’une idole de la stature de Bach, de Molière ou de Dumas représenterait à plus ou moins court terme un coût économique non négligeable. Plus encore, ce serait la reconnaissance d’une fragilité de notre culture qui ne saurait être admissible par tous, et minerait la confiance que nous avons envers notre patrimoine intellectuel. Molière semble aujourd’hui indétrônable. La société littéraire, l’État ne sauraient accepter une telle remise en cause sans saper les fondements de notre culture. Il doit être nécessairement l’auteur des pièces qu’on lui attribue.

On ne saurait d’autre part minimiser l’importance de la construction sociologique que constitue un "grand nom" pour le public. Tout d’abord, la constitution de telles figures mythiques, s’opposant souvent à la réalité, a nécessité un véritable travail mobilisant une multitude d’énergie de la part de nombreux acteurs historiques, parfois pendant plusieurs siècles. Cette mobilisation est certainement comparable au maintien d’un culte religieux (sa nature est sans doute équivalente) qui nécessite une organisation complexe, des prêtres, des lieux de culte, un dogme, une tradition, une littérature... Le nom constitue une valeur ajoutée à une œuvre d’art, susceptible de modifier considérablement la perception du public. Elle permet à ce public, par le truchement de l’illusion (selon la théorie de Durkheim) de ressentir de réelles émotions, de se transcender, de se reconnaître, de se réaliser. En conséquence, pourquoi donc s’opposerait-on à cet effet si persuasif et si puissant qui ravit tant de personnes pour la maigre contrepartie de rétablir une vérité historique ? Pourquoi décevoir tant de personnes sublimées par une image si laborieusement créée ? Qui aurait intérêt à détruire les "grands noms", sauf quelques maniaques de la vérité historique ? Quand l’effet placebo soigne des malades, peut-on s’opposer à leur prescription sous le prétexte que c’est une entorse à la vérité ?

C’est la conclusion à laquelle on pourrait aboutir, sauf que de telles dérives peuvent présenter des inconvénients majeurs. Le phénomène de substitution des vrais auteurs par de faux auteurs pour raison idéologique constitue un "parasitisme" dont le bénéfice, à terme, risque de s’effriter. Car c’est ainsi que l’art se sclérose, comme le montre le spectacle de l’industrie musicale et de l’édition littéraire actuelle (tous genres confondus) où la création de vedettariat, à grand renfort de publicité, se substitue à la création réelle. Toute notoriété aujourd’hui représente une valeur financière qui peut être exploitée directement ou indirectement, d’où une multiplication de ces coquilles vides que représentent les "grands noms" par l’industrie culturelle. Et remarquons que les intellectuels, qui se croient très au-dessus des groupies, sont ceux qui, à leur instar, ont le plus développé le culte de la personnalité et l’"aplaventrisme" à l’égard d’une icône consacrée (Bach, Molière, Dumas...). Lorsque le contenant prime sur le contenu, qu’idéologie rime avec tricherie, que l’Argent remplace l’Art, l’on se trouve inévitablement, un jour, confronté à la Vérité impitoyable. En effet, les exigences de la personnalisation contribuent à introduire artificiellement dans le répertoire courant des œuvres qui n’auraient sans doute jamais obtenu la moindre faveur de la part du public averti. Qui accorderait la moindre importance à L’Art de la Fugue, cette oeuvre authentique de Bach, si ce compositeur n’avait pas été porté, notamment, par la fameuse Toccata et Fugue de Kellner ? Aussi, dans l’affaire Corneille-Molière, gardons-nous d’utiliser la destitution d’une idole pour uniquement rehausser le prestige d’une autre idole. Tâchons d’élargir notre vision en exhumant les créateurs oubliés d’une époque au lieu d’entretenir la confiscation et la dénaturation de la littérature au profit des "grands noms". Et honorons les œuvres plutôt que les hommes... tout en rendant à César ce qui appartient à César.

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NOTRE INVITÉ :
 Jean-Paul Fontaine

Si les hommes ont un garde du corps, les livres ont leur garde page : des hommes qui ne se mettent jamais les livres à dos et aiment tout en eux, même et surtout leurs nerfs. Jean-Paul Fontaine veille en permanence sur des ouvrages précieux égarés dans un monde de brutes. Quel mot choisir pour définir cet amour du Livre qui réclame pour lui tous les mots, sans exception ? L’auteur du Livre des livres (1994) se définit lui-même comme un bibliomanographe, entendez qu’il discourt sur les bibliophiles et la bibliophilie. La résidence secondaire de ce grand admirateur d’Octave Uzanne (1851-1931) est la Bibliothèque municipale de Reims, riche de plus de 400 000 volumes. Lui qui vit dans les in-octavo comme les poètes vivent dans la lune a pour devise une phrase d’André Gide, célèbre voyageur entre les lignes : « Tout a déjà été dit, mais comme personne n’écoute, tout est toujours à redire. » (Le traité du Narcisse). Aussi Jean-Paul Fontaine a-t-il été rédacteur en chef de la revue Le Bibliophile Rémois (1985-2004), a collaboré au Répertoire bibliographique des livres imprimés en France au XVIIe siècle (2005) et, depuis peu, est rédacteur au Magazine du Bibliophile. Il a récemment publié Bibliolexique à l’usage de l’amateur de livres (2007) et contribué au Dictionnaire encyclopédique du Livre qui doit paraître aux Editions du Cercle de la Librairie.

 Pour mieux connaître cet érudit qui lit à livre ouvert dans l’âme des anciens auteurs, nous recommandons le site « Le Blog du bibliophile »,  où l’on peut discuter chaque soir avec lui, et d’autres passionnés :

http://bibliophilie.blogspot.com/

Pour l’honneur de Pierre Louÿs

Par Jean-Paul Fontaine

« La seule vérité établie avec certitude,
c’est le mensonge historique »

André Gillois, 1990.

On dit que « les humbles se font parfois mieux comprendre que les orgueilleux ». J’ai eu du mal à comprendre le sens de la déclaration de Monsieur Claude Bourqui, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, selon laquelle Pierre Louÿs « n’avait pas la culture littéraire suffisante pour comprendre les textes de Corneille et de Molière, il n’était pas assez familiarisé avec le XVIIe siècle. » (Lire, février 2007, n° 352). Manquant du temps nécessaire pour m’expliquer sur le bien-fondé de l’Affaire Corneille-Molière, je me contenterai, ici, de défendre l’honneur de Pierre Louÿs, insulté par cette déclaration qui prêterait à rire si elle n’était pas aussi affligeante et qui témoigne de l’ignorance de son auteur sur le sujet et, d’une manière plus générale, du manque d’arguments des moliéristes dans les recherches qui tentent d’éclairer un point obscur de l’histoire de la littérature. C’est une des raisons pour lesquelles l’autorité des spécialistes de  La Bibliothèque de la Pléiade est devenue contestable quand on connaît, en outre, les indications inexactes données dans certains volumes publiés par Gallimard (Bibliophile Rhemus. Les illustrateurs des « Contes » de Jean de La Fontaine. Le Bibliophile Rémois. 1995, mars, n° 37, p. 7-10).

Faut-il rappeler que Pierre Louÿs fut un grand écrivain dont l’essentiel de l’œuvre fut publié en une dizaine d’années ?

Né en 1870, il créa une revue dès 1891, La Conque, à laquelle collaborèrent Gide, Heredia, son futur beau-père et son « maître en bibliophilie comme en littérature », Mallarmé, Valéry et Verlaine. Dans sa vingt-deuxième année, il  publia son premier recueil de vers, Astarté (1892). Les chansons de Bilitis (1894), qu’il fit passer avec succès, même auprès des spécialistes du temps, pour une traduction de poèmes antiques, est « l’un des plus heureux spécimens de poèmes en prose jamais conçus dans notre langue », selon le grand baudelairien Yves-Gérard Le Dantec (1898-1958) ; le compositeur Claude Debussy (1862-1918) composa un accompagnement pour trois des chansons. Le premier roman de Louÿs, Aphrodite. Mœurs antiques (1896), dont 31 000 exemplaires furent vendus dans la seule année de parution,  fut un immense succès : « on n’a rien écrit de plus parfait en prose française depuis Le Roman de la Momie et depuis Salammbô » s’exclama l’académicien François Coppée (1842-1908) ; le compositeur Camille Erlanger (1863-1919) en fera une œuvre lyrique représentée à l’Opéra-Comique en 1906. Le chef-d’œuvre de Louÿs fut un autre roman, ayant pour cadre l’époque contemporaine, La Femme et le Pantin (1898) ; adapté au théâtre dès 1900, on en tira un mélodrame (« Conchita », 1911) et trois films : « The Devil is a woman » (1935), de Josef von Sternberg, avec Marlène Dietrich, « La Femme et le Pantin » (1959), de Julien Duvivier, avec Brigitte Bardot, « Cet obscur objet du désir » (1977), de Luis Buñuel, avec Carole Bouquet. Suivit un conte libertin, Les aventures du roi Pausole (1901), d’après lequel Arthur Honegger (1892-1955) composa une opérette en 1930 et Alexis Granowsky (1890-1937) un film en 1933, avec Edwige Feuillère. De ses nombreux manuscrits érotiques, qui ne furent connus qu’après sa mort, Trois filles de leur mère fut publié clandestinement dès 1926.

C’est à partir de 1903 que « l’un des plus vastes et féconds cerveaux de son temps », selon Yves-Gérard Le Dantec, s’occupa de plus en plus de recherche littéraire, mais aussi de bibliophilie, comme moyen d’approfondir ses connaissances sur la littérature et l’histoire. « Il y avait du chartiste en lui », dira le peintre Jacques-Emile Blanche (1861-1942) qui fit son portrait.

Le bibliographe et critique littéraire Frédéric Lachèvre (1855-1943), « le plus grand historien des libertins du XVIe au XVIIIe siècle », selon le libraire René-Louis Doyon (1885-1966), reconnaissait en Louÿs l’un des dix-septiémistes les plus savants de sa génération. 

« Il connaissait admirablement la littérature et la poésie du XVIe et du XVIIe siècle. (...) Il pouvait de mémoire citer sans erreur une page du Cymbalum Mundi, une ode de Ronsard, une satire de Sigogne, une facétie de Bruscambille ou le dernier acte de Suréna », ajouta le journaliste Pascal Pia (1903-1979).

« Louÿs avait non pas une érudition, mais une connaissance vertigineuse de la littérature, mais aussi de l’Histoire, de la société et de la politique des XVIe et XVIIe siècle, et être à sa hauteur n’est pas facile du tout » confirme Jean-Paul Goujon, professeur à l’Université de Séville.

Jusqu’en 1911, il collabora régulièrement à L’Intermédiaire des chercheurs et curieux : ses articles, notes, questions et réponses concernaient des sujets aussi variés que les cadrans solaires, les danses espagnoles ou la virgule, car non seulement il s’intéressait à tout, mais il approfondissait tout. Il traduisait le grec, avait des connaissances approfondies sur l’Antiquité, l’histoire, la littérature, la philologie, la linguistique, la bibliographie, les auteurs érotiques, les fous littéraires, les mazarinades, n’ignorait rien de Restif de La Bretonne et savait par cœur Victor Hugo et Pierre Corneille. « Ce que Louÿs a pu, dans ces nuits insensées, feuilleter de livres et y apprendre de choses est inimaginable », déclara l’historien de la littérature et académicien Fernand Gregh (1873-1960).

Chercheur doué d’une clairvoyance qui lui faisait découvrir et comprendre les choses les plus difficiles, il fut le premier à trouver la clef des fameux manuscrits cryptographiques de Henry Legrand sur les scandales de la haute société du milieu du XIXe siècle, et le premier à trouver les clefs du roman biographique de Pierre-Corneille Blessebois intitulé Le Zombi du Grand Pérou (s.l. [Rouen],1697). Il avait aussi entrepris une étude sur l’évolution de l’alexandrin, analysant avec une rare acuité les techniques inédites de Ronsard, de Corneille, d’André Chénier, jusqu’à celles de Paul Valéry dont il fut le mentor pour La Jeune Parque (1917), travail qui conforta toujours plus sa conviction que le vers de Corneille et celui du Tartuffe, du Misanthrope ou d’Amphitryon avaient une seule et même origine.

Perplexe et déçu devant le manque de culture de ses contradicteurs, Louÿs décida en 1920 de ne plus publier le résultat de ses recherches, en particulier sur Molière.

 Pendant longtemps, il désira créer une revue de bibliophilie. Le premier numéro parut le 1er janvier 1913 : la Revue des livres anciens était tirée à 500 exemplaires. Trois numéros parurent en 1913, deux en 1914, deux en 1916 et un, le dernier, en 1917 : huit numéros au total formant deux tomes de (4)-472 et (4)-399 pages (Paris, Fontemoing et Cie, 1914 -1917). Louÿs en fut le directeur, son ami Louis Loviot, bibliothécaire à l’Arsenal, en fut le rédacteur en chef et l’écrivain Paul Chaponnière le gérant. Plusieurs autres érudits, tous bibliophiles et unanimes sur les connaissances et la sagacité de Pierre Louÿs, collaborèrent sans réticence à cette revue : l’historien Georges Ascoli, le bibliothécaire Jean Babelon, le chartiste Jacques Boulenger, le bibliographe Alfred Cartier, le bibliothécaire Ernest Coyecque, l’écrivain Remy de Gourmont, le bibliographe Frédéric Lachèvre, le bibliographe Paul Lacombe, l’historien Abel Lefranc, l’historien Emile Magne, le bibliothécaire André Martin, l’archiviste paléographe Jules Mathorez, le philologue Emile Picot, le professeur Jean Plattard, le bibliographe Marie-Louis Polain, le libraire Edouard Rahir, le bibliographe Philippe Renouard, l’archiviste René-Norbert Sauvage, le bibliographe Seymour de Ricci, l’écrivain René Sturel, le bibliographe Maurice Tourneux et le docteur H. Voisin. Outre six notes, les cinq articles de Louÿs figurent tous dans le premier tome : « Le poète Antoine du Saix », « Un roman inédit de Restif », « Raphaël du Petit-Val imprimeur de Rabelais », « Antiperistase ou contraires différences d’amour (1603) » et « La phrase inoubliable ». La guerre mit fin à cette belle aventure. En 1918, endetté, Louÿs vendit 708 de ses plus précieux livres au bibliophile Emile Mayen, pour 300 000 francs (441 183 € de 2007).

Pierre Louÿs mourut en 1925, entouré d’inestimables richesses bibliophiliques, constituées d’environ 20 000 volumes, manuscrits et imprimés, et de tas de notes et de lettres. Quatre ventes publiques eurent lieu à l’Hôtel Drouot : le 14 mai 1926, pour ses manuscrits ; du 15 au 17 avril 1926 (éditions originales d’auteurs contemporains), du 4 au 9 avril 1927 (théologie, jurisprudence, procès célèbres, sciences et arts, médecine, obstétrique, tératologie, histoire, importants recueils manuscrits de chansons satiriques, biographie, bibliographie) et du 10 au 14 mai 1927 (belles lettres, théâtre), pour sa bibliothèque : 3276 numéros au total.

Le 30 juin 1934, Georges Serrières, son ancien secrétaire, organisa une dernière vente au château d’Ecrouves, dans le département de Meurthe-et-Moselle ; le libraire Maurice Chalvet confiait alors : « Tous les papiers de Louÿs, ses livres, ses photos, ses notes, tout cela était jeté par terre, pêle-mêle, dans la cour du château... La chose la plus triste que j’aie vue de ma vie ! ». Jusque dans les années 1960, Serrières continua à vendre à l’amiable de nombreux livres et manuscrits.

Depuis des siècles, les bibliophiles sont passionnément les plus fins connaisseurs de l’histoire des littératures, comme de celle du Livre. Pierre Louÿs fut l’un des meilleurs d’entre eux.

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Notre invité :
Martin WINCKLER

Médecin et écrivain, Martin Winckler est entre autres l’auteur de La Maladie de Sachs (P.O.L, 1998), Les Trois Médecins (P.O.L, 2004), Camisoles (Fleuve Noir, 2005) et, en collaboration avec Salomé Viviana, du tout récent Les Droits du patient (Fleurus, 2007).

Pour mieux connaître cet humaniste en quête de vérité et d’une meilleure harmonie entre les gens, nous recommandons le site :

www.martinwinckler.com

Pour écrire à Martin Winckler :

martinwinckler@free.fr

Corneille-Molière : itinéraire d’un sceptique

par Martin Winckler

Ma première rencontre avec l’Affaire Corneille-Molière date de fin 2002. J’étais alors chroniqueur à France Inter et je cherchais, chaque jour, des sujets « amusants » et nouveaux à aborder le matin, en trois minutes. Pour « réveiller » les auditeurs, puisque telle était ma mission. A cet effet, je rendais régulièrement compte de livres ou d’articles provocateurs, dont le contenu ébranlait les idées reçues dans les domaines les plus divers : scientifiques, historiques mais aussi littéraires. Très intéressé par les supercheries littéraires, je lis à l’antenne, le 20 février 2003, une chronique intitulée « Qu’est-ce qu’un auteur supposé ? » dans laquelle je parle de Vian, de Queneau, de Gary, et bien entendu de Pierre Louÿs. Le lendemain, au détour d’une chronique intitulée « Qui a écrit la Bible ? », je mentionne la théorie selon laquelle Corneille serait l’auteur de certaines pièces de Molière. Et, deux mois plus tard, je consacre ma chronique aux travaux de Dominique Labbé. Avec toutefois un fort préjugé « moliériste », comme c’est prévisible de la part de quelqu’un qui a été (dé)formé par l’Education Nationale.

On est en 2003, j’appuie ma contre-argumentation du travail de Dominique Labbé (dont je ne connais alors que les textes mis en ligne) sur les articles, également lus en ligne, de Georges Forestier.

Peeters et Labbé

Quelques mois plus tard, à l’occasion d’un passage à Bruxelles, je rencontre Benoît Peeters, qui me parle d’un des livres qu’il va publier aux Impressions Nouvelles, Corneille dans l’ombre de Molière, de Dominique Labbé. Très amicalement, il me l’envoie et m’incite à le lire attentivement. Ce que je fais volontiers, car j’ai tout de même été troublé par « l’Affaire ». Médecin de formation, je suis toujours très sensible aux démarches scientifiques assumées et clairement expliquées, et très soupçonneux devant les arguments d’autorité ou les anathèmes ex cathedra. Ce qui me touche immédiatement dans le livre est l’esprit méthodique, scientifique, dans lequel D. Labbé a conduit ses recherches. En lisant son livre, je suis frappé par la modestie de l’auteur et par la rigueur de ses propos. De plus, l’ouvrage déploie des arguments – historiques  et littéraires – qui répondent de manière satisfaisante mais jamais autoritaire – à certaines des questions que je me pose. Sa sympathie ouverte pour Molière défenseur du théâtre de Corneille montre de plus qu’il ne s’agit pas pour lui de noircir l’un pour amener l’autre à la lumière, mais tout simplement de rétablir la réalité des faits.

A la lecture, il m’apparaît clairement que les théories énoncées par Dominique Labbé ne sont pas le produit d’un fantasme – il rend d’ailleurs largement hommage à ceux qui l’ont précédé dans la mise au jour de la collaboration Corneille-Molière – mais le résultat de recherches soigneuses menées par plusieurs auteurs. Et, de part et d’autre de la controverse, la différence de traitement saute aux yeux : alors que Dominique Labbé expose sa théorie en avançant chaque élément avec mille précautions, G. Forestier affirme sans jamais faire partager le « savoir » et les recherches sur lesquels il a assis, depuis longtemps, ses affirmations et ses certitudes.

Recoupements

L’outil internet aidant, je cherche d’autres sources qui, en recoupant celles que j’ai déjà lues, m’aideront à me faire une opinion personnelle. Et je suis frappé du fait que du côté des moliéristes il n’y a pas vraiment d’argumentation ou de discussion, seulement un rejet en masse – ce qui me rappelle la doxa médicale, les dogmes auxquels il ne faut pas s’opposer, les affirmations des mandarins qu’il est impossible de remettre en question.

Je dois préciser ici que je ne suis pas spécialiste de littérature classique (je suis même plutôt ignorant à ce sujet) ni même féru d’histoire, mais que j’accorde beaucoup de valeur aux argumentations construites, logiques, étayées, qui accordent leur place au doute et à l’humour, sans jamais oublier de préciser au lecteur ce qui est avéré et ce qui est de l’ordre de l’hypothèse.

J’ai lu tout récemment (en 2005-2006) une magnifique biographie de Shakespeare, Will in the World, signée par Stephen Greenblatt, spécialiste mondialement reconnu de l’œuvre du Barde. L’auteur y fait la synthèse de tout ce que l’on sait sur Shakespeare, y retrace l’itinéraire probable du dramaturge en se fondant sur les traces laissées par ses contemporains, resitue l’histoire du jeune Will dans le contexte historique, explique très précisément les enjeux sociaux et religieux de sa carrière, analyse avec subtilité tragédies, farces et sonnets pour en élucider les sens cachés – le tout, sans omettre aucune zone d’ombre ni contourner les difficultés : quand on ne sait rien, il dit qu’on ne sait rien ; quand il existe plusieurs hypothèses, il les cite toutes ; quand il adopte l’une d’elles, il explique pourquoi, et insiste sur le fait que d’autres peuvent ne pas être d’accord…

L’Affaire Molière

C’est cette méthode que je reconnais dans l’essai L’Affaire Molière (2004), de Denis Boissier, lorsque j’ai enfin l’occasion de le lire. Sa démarche, complémentaire de celle de D. Labbé, répond simplement et clairement aux questions de simple bon sens que se pose toute personne intéressée par l’ « Affaire » – et souligne tout que les moliéristes, en revanche, balayent d’un revers de la main sans vouloir le prendre en considération. Quand on lit L’Affaire Molière, il ressort clairement, pour le plus ignorant des lecteurs (dont je suis) que les relations entre Corneille et son metteur en scène ne peuvent se comprendre faute de bien connaître les mœurs de l’époque et d’avoir correctement examiné les pièces du dossier sous tous leurs angles.

Ecrit comme un roman policier, s’appuyant non seulement sur les faits historiques mais aussi sur des analyses de textes comparatives nombreuses et convaincantes (même si j’ai parfois un peu de mal à en comprendre les subtilités stylistiques), l’ouvrage de Denis Boissier achève de me convaincre : Molière n’a jamais été écrivain. Il n’en avait ni les qualités, ni le temps, ni même la vocation. C’est un metteur en scène et un organisateur de spectacles, un Jérôme Savary avant l’heure, entièrement au service du Roi Soleil. Dans son ombre, tel Gary derrière Ajar, Corneille a entamé une deuxième carrière lorsque L’Illustre Théâtre s’est installé au Palais-Royal et s’est mis à monter ses pièces anciennes sous son nom et les nouvelles sous celui du chef de troupe, comme c’était si souvent la coutume à l’époque.

Lutter contre les dogmes

Ici, une autre précision : je ne suis pas sceptique par nature, mais par formation. De mon enfance passée auprès d’un homme plein de bon sens, de mon année d’adolescence aux Etats-Unis, de ma collaboration durable à une revue scientifique j’ai gardé l’habitude de toujours poser la question gênante, de mettre le doigt sur la contradiction visible, de soulever l’hypothèse oubliée. Et s’il n’est pas toujours facile de connaître la « vérité » d’une énigme, il est en revanche toujours possible d’apprécier l’intégrité intellectuelle et l’ouverture d’esprit des divers interlocuteurs, qu’ils avancent une thèse « farfelue » ou défendent un dogme depuis longtemps établi. Des dogmes, en médecine, j’en ai bouffé plus que je ne pouvais en digérer, et j’ai découvert qu’ils étaient aussi faux qu’indigestes. Je n’ai, depuis, jamais eu de cesse de les dénoncer – arguments scientifiques à l’appui – et de lutter contre l’obscurantisme qu’ils contribuent à entretenir.

Dans la démarche de Dominique Labbé, de Denis Boissier et des autres auteurs cornéliens  face à l’Université, je reconnais ma propre contestation des institutions médicales, telle que je l’ai mise en scène dans Les Trois Médecins (P.O.L, 2004). Ce n’est évidemment pas la seule raison (ni même la première) pour laquelle je me suis intéressé à l’Affaire Corneille-Molière, mais elle compte pour beaucoup dans mon appréciation des arguments des uns et des autres. D’un côté, une poignée de francs-tireurs armés de patience, de bon sens et d’humour. De l’autre, des poussahs psychorigides installés dans une forteresse…

Mais adhérer à une théorie saine, solide et satisfaisante pour l’esprit ne me suffisait pas tout à fait. J’avais envie, moi aussi, d’en découdre avec l’institution – hors de l’enceinte des facultés de médecine, cette fois-ci.

Un projet romanesque

N’étant pas historien de la littérature, je ne pouvais pas écrire d’article ou de livre savant sur un sujet pareil. Mais je pouvais envisager de synthétiser ce que j’avais appris sur la plus grande supercherie littéraire de l’Histoire de France dans un livre qui, à son tour, éclairerait d’autres lecteurs.

Mon modèle, en ce domaine, est The Daughter of Time, modeste mais puissante fiction de la romancière britannique Josephine Tey (1896-1952). Publié en 1951, ce roman policier met en scène Alan Grant, enquêteur habituel de l’auteur, cloué dans un lit d’hôpital par une fracture de jambe. Intrigué par un portrait de Richard III, en qui il ne parvient pas à voir un assassin, Grant se fait aider par des amis pour découvrir, dans la littérature historique, si le personnage perfide mis en scène par Shakespeare a, réellement, fait assassiner les fils de son frère Edward IV. Lorsqu’il découvre la vérité, Grant apprend que celle-ci est depuis longtemps connue des historiens… mais que la littérature et la légende ont un impact bien plus durable sur l’imaginaire collectif. The Daughter of Time (« la vérité est la fille du temps », dit un vieux proverbe anglais) est à la fois un passionnant roman d’énigme, une lumineuse leçon de recherche et d’analyse historique, et une « contre-fiction » visant à la réhabilitation d’un personnage méconnu. Très connu et respecté en Angleterre, l’ouvrage est constamment cité dans les articles historiques généraux concernant Richard III et son règne – ce qui, pour un roman de « mauvais genre », n’est pas le moindre honneur.

« Le Molière Code »

Mon ambition avouée, à l’heure où j’écris ceci, serait – avec la collaboration de Denis Boissier et de l’Association Cornélienne de France – d’écrire un roman contemporain qui aurait la même  ambition que celui de Josephine Tey : raconter, sous une trame de roman policier, l’enquête de quelques personnages autour de l’Affaire Corneille-Molière. J’ai d’ores et déjà tracé les grandes lignes de ce projet, intitulé La Maison Molière, dans une chronique radiophonique mise en ligne par ArteRadio.com. On peut l’entendre à l’adresse suivante : http://www.arteradio.com/son.html?23763

La transcription de cette chronique peut par ailleurs être consultée sur mon propre site internet à cette adresse :

          http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=824

L’ambition de ce roman, qui alternerait reconstitution historique et thriller serait ni plus ni moins d’ébranler les certitudes d’une France malheureusement beaucoup trop repliée sur ses archaïsmes. Avec le sérieux et l’humour du roman de Josephine Tey et – on peut rêver – le  succès populaire du Da Vinci Code !

Plus que jamais Corneille et Molière valent largement la peine qu’on leur consacre un roman d’aventures !

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Notre invité :
Jacques Borsarello

Elève de Serge Collot et Bruno Pasquier au Conservatoire National Supérieur de musique de Paris, Jacques Borsarello débute sa carrière de chambriste au sein du « Quatuor Lœwenguth ». Alto solo de l’Orchestre de Chambre Bernard Thomas pendant dix ans, il se produit en soliste dans de nombreux festivals et joue avec de grands orchestres parisiens. Actuellement membre du « Trio à cordes Borsarello », il a enregistré plusieurs disques. Nommé professeur titulaire au Conservatoire National de Région de Versailles, il donne régulièrement des Masters-class dans divers stages, et à fondé, en 2005, sa propre académie d’été : « Alto en Béarn ». Il vient de publier un recueil de quinze nouvelles, Réaltor B, chronique d’un musicien entre deux siècles (2004), aux éditions Symétrie.

Pour mieux connaître cet artiste pour qui le silence est d’or et la parole mesurée, nous recommandons les sites :

www.trio-borsarello.com

www.altoenbearn.com

www.nouvelles-musicales.com

Pour écrire à Jacques Borsarello :

Jacques.borsarello@free.fr

CHERS HISTORIENS

par Jacques BORSARELLO

Je me réjouis que le site corneille-moliere.org accueille les courriers de vos lecteurs qui, par le biais d’Internet, peuvent réagir à votre quête.

Mais afin que vos visiteurs situent l’auteur des quelques lignes qui vont suivre, permettez-moi de me présenter brièvement.

Mon métier, si on peut le nommer ainsi tant nous aimons le pratiquer, est celui, ô combien passionnant, de musicien. Ma spécialité est l’alto. Je vois, à travers l’écran de mon ordinateur, l’œil interrogatif de ceux qui se demandent de quel étrange animal il s’agit là. Non, ce n’est pas un saxo ni même la voix, mais un gros violon grave comme l’appellent les enfants dans leur simplicité, ou Viola en langage international.

J’enseigne cet instrument, à cordes donc, au Conservatoire National de Région de Versailles, donne, en trio avec mes frères, des concerts et travaille régulièrement dans de grands orchestre parisiens. Une vie bien remplie qui m’oblige à utiliser les transports en commun, et me permet d’écrire, lors de mes déplacements, de courtes fictions sur notre profession aux coulisses méconnues. C’est dire si me trouver à parler des réalisations d’écrivains éminents me rend humble, tel un musicien amateur qui devrait tout à coup jouer au cœur d’un orchestre réputé.

Mais tout ce temps de transport me donne aussi la possibilité de lire des ouvrages divers, quand ma plume d’écrivain du RER reste sans voix. À la recherche d’éclectisme dans mes lectures, un livre sincère et courageux a attiré dernièrement mon attention. C’est ainsi que L’affaire Molière (2004) de Denis Boissier, en quelque trois cents pages, a bousculé mon prétendu savoir sur l’écrivain considéré comme le plus grand de notre littérature.

Il y a quelques années, des théories basées sur les rapprochements stylistiques entre Pierre Corneille et Molière avaient éveillé ma curiosité. Denis Boissier, honnête, sincère et grand érudit, doté de la ténacité nécessaire à sa quête, a mené, ces dernières années, une enquête minutieuse, reprenant le flambeau de ses illustres prédécesseurs, dont Pierre Louÿs est le chef de file.

Le but commun à ces chercheurs non inféodés est de rassembler suffisamment de preuves pour énoncer l’incroyable : Corneille a bien écrit la plupart des œuvres de Molière. Une véritable bombe jetée dans le monde de la littérature conservatrice et dans l’esprit de tous les petits écoliers soldats, formatés pour aduler aveuglément le grand Molière.

J’entends déjà les Oh !, les Ah !, même les insultes fuser de la part de gens, qui, tout comme moi, idolâtrent depuis leur enfance ce simple fils de marchand installé à jamais dans l’histoire par sa seule (?) force créative...

Mais ne faudrait-il pas écouter ces historiens non orthodoxes avant de les condamner ? Prendre le temps de lire leurs arguments et les connexions qui ont permis d’apporter une lumière nouvelle sur le personnage Poquelin, mais aussi sur les mœurs de son temps, bien déconcertantes aujourd’hui. La pratique était alors de déterrer des textes quelque peu oubliés, ou d’en acheter à vil prix à des auteurs inconnus, ou encore de payer des "nègres" qui voulaient simplement survivre, et signer d’un nom célèbre telle ou telle œuvre. Plagier à tout va, surtout au théâtre, était monnaie courante au XVIIe siècle.

Sans société protectrice comme la SACD ou la SACEM (sans oublier la SPEDIDAM), faut-il s’en étonner ? Regardons la vérité en face et posons-nous la question : cette pratique, tous arts confondus,  a-t-elle disparu de nos jours ?

L’affaire Gachet, du nom de cet homme accusé d’avoir favorisé les faux Van Gogh, a défrayé la chronique, les feuilles blanches signées par Dali qui attendaient qu’un faussaire les remplissent ont scandalisé, les nombreuses compositions « à la manière de… » jalonnent l’histoire de la musique. Quant aux "bandes originales" de film, beaucoup ont pioché sans vergogne dans le répertoire méconnu de grands compositeurs et parfois, sans complexe, dans les chefs-d’œuvre de Wagner, Bruckner, Verdi… afin d’en extraire des leitmotivs devenus plus célèbres, par le truchement du film, que leur véritable auteur.

Notre société moderne, dotée de moyens de diffusion planétaire, permet aujourd’hui de dénoncer rapidement les supercheries, même si elle ne peut empêcher le plagiat une fois passées les années officielles de protection.

J’ai pu ainsi découvrir, dans L’Affaire Molière, livre qui m’a paru court tant il est passionnant, le vrai visage du comédien de Louis XIV, que les architectes de la révolution de 1789 ont transformé en icône. La rumeur, les éditeurs, les professeurs et les universitaires ont si bien véhiculé sa légende que le XXe siècle, aveuglé par la tradition, a consacré définitivement, bien au-delà des mers et sans conteste possible, Molière « écrivain de génie ». Le temps a fait le reste et a rassemblé autour de l’acteur une armée de défenseurs sincères contre lesquels nos chercheurs et historiens courageux se sont heurtés dès l’éclosion des premières controverses.

Petit microbe au milieu de ces grands maîtres de l’écriture, je ne peux m’empêcher de m’interroger : Quelle motivation, aussi noble et sincère soit-elle, pousse les ardents moliéristes à entretenir et à défendre aveuglément la légende face aux si nombreux indices et faits probants exposés dans les nombreux ouvrages consacrés à l’énigme Molière ?

Pouvons-nous évoquer la peur du ridicule devant la bévue ? Le risque de perdre toute crédibilité ? Devons-nous envisager la nécessité de protéger le lobby puissant des éditeurs qui seraient, si certaines vérités étaient connues de tout le monde, bien obligés de passer au pilon les milliers de livres publiés sous le nom d’un faux auteur, ainsi que les innombrables biographies qui transcendent l’illustre farceur ?

Bousculer les mythes ou les grandes lignes de l’histoire n’est jamais facile. Dénoncer les supercheries dérange et s’avère même parfois dangereux. De nombreux grands personnages de notre passé, d’abord protégés par leurs charges puis ménagés par le poids de l’intouchable mémoire collective, ont pu aussi échapper à la réalité de leur état et se sont parfois retrouvés, sans le mériter, dans les livres de classe. 

Saluons donc les historiens qui ont à cœur de réhabiliter la vérité historique. Espérons que leur engagement moral, pour ne pas dire philosophique, ainsi que le fruit de leurs recherches, aboutissent bientôt à un vrai débat national, sans passion ni parti pris aveugle. Que chacun expose ses arguments, les confronte – et l’évidence jaillira, n’en doutons pas.

Nul n’est censé détenir la vérité, mais il est noble de chercher à la découvrir.

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Notre invité :
Eric DUSSERT

Eric Dussert est l’ange des écrivains trop oubliés et le démon des éditeurs trop commerciaux. Chroniqueur « free plume », il collabore à la Revue des revues, à Brèves et, aussi passionnément, au Matricule des anges. Ses deux dernières œuvres, Comme des enfants : l’âge pédophile du capitalisme, réquisitoire contre nos mœurs marchandes, et La Littérature est mauvaise fille, où l’on mesure jusqu’où va son amour du style, ont été publiées en 2007. L’Alamblog, son site littéraire « atypique, nécessaire et en ligne » est à la fois un Voyage autour du monde en quatre-vingts encriers, et les Mille et une nuits d’une insomnie profitable à tout lettré.

Pour mieux connaître cet homme pour qui la littérature du passé est l’avenir des vrais amateurs, nous recommandons le site :

www.alamblog.com

Y a notamment paru, le 25 juillet 2006, « L’Affaire Molière (I) : Un Watergate de la recherche universitaire ? »

AVEZ-VOUS VU MOLIÈRE ?

par Eric DUSSERT 

Je n’ai jamais vu Molière. J’ai lu des écrits dramatiques signés « Molière », mais je n’ai pas vu Molière, de même que Maurice Roche n’a jamais vu Monteverdi. Il lui a pourtant consacré un très bel essai, après avoir longuement écouté sa musique, habilement interprétée par des gens de goût. Mais à propos de ce roi tout nu, on m’a souvent fait remarquer que je n’y mettais pas du mien.

—  Mon vieux, pour voir Molière, il suffit de se pencher !

Et, en effet, mes informateurs n’avaient pas tort : on voit Molière à tous les coins de rue. On voit Molière à la télé, dans la rue, chez les messieurs-dames de la librairie, dans les bibliothèques, et même sur les scènes des théâtres, ou au cinéma. En fait, on voit Molière partout. J’en ai déduit qu’une cécité bien embarrassante m’avait frappé. J’en ai déduit également qu’à l’instar des personnalités à la mode, Molière est un pipole, doublé d’une tarte à la crème. Bref, un indélogeable, comme René Char et quelques autres dont il ne fait pas bon penser qu’ils n’arrivent pas au socle de leur podium (il aura fallu attendre le « centenaire » dudit Char pour lire, sous la plume de Claude-Michel Cluny, qu’il pourrait bien n’être qu’un « petit maître de l’obscurité »). Mais je n’ai jamais vu René Char non plus, et Paul Eluard pas mieux.

Que n’a-t-on dit et écrit de Molière ? Et que n’a-t-on brodé sur son cas ? Jusqu’à ce film longuet de la firme Mouchkine, dégoulinant d’encens et ripoliné à la feutrine (je n’ai jamais apprécié le travail de cette dame, dont l’esthétique m’a toujours paru la première marche de la dégringolade qui mène à Robert Hossein, mais passons). J’ai, pour ma part, tout au plus subi les étapes obligatoires de la moliérisation scolaire — j’allais écrire « naturelle », c’est dire si le bourrage de crânes fonctionne à plein ! —, donnant ensuite plus naturellement vers les répertoires de Sean O’Casey, Samuel Beckett ou Shakespeare dont certains vers fulgurants me sont restés en mémoire : « Je ne donnerai pas ma fille contre une forêt de singe », a écrit le mystérieux Anglais quelque part, quelle trouvaille ! En somme, j’ai subi le dogme Molière en toute inconscience, sans pouvoir commettre une interrogation qui m’aurait mis en marge — grands dieux ! Et ce jusqu’à la découverte dans les Livrets du Mandarin (1958) d’une étude du maître des lieux, René-Louis Doyon, qui rebondissait après Henry Poulaille sur les brisées de Pierre Louÿs (dès octobre 1919).

A tout bien prendre, il fallait s’attendre à ce qu’une tête bien faite se prenne un jour à réfléchir enfin au cas Molière : ce fut Pierre Louÿs, lecteur pour de vrai, amateur de vieux livres et de manuscrits anciens, forcément.  Il fallait s’attendre à ce que cette fine mouche, inapte à l’avalage de couleuvres taillées comme des boas constrictors, pose la première question, celle qui appelle toutes les autres : comment un écrivain aussi généreusement prolifique que Molière a-t-il pu effacer toute trace de ses écrits, au point que l’on ne connaisse pas une seule trace de son écriture ? Énoncée ainsi, la question bouleverse toute résistance du savoir : la raison prend les commandes pour la bonne raison qu’un tel coup de gomme est humainement impossible. C’est imparable : im-po-ssi-ble à Molière d’effacer la totalité de ses écrits, s’ils sont bien de lui. Et quand bien même Molière aurait voulu jouer sa discrète, il n’aurait pu éviter que subsistent ici ou là trois mots, un billet, une demande, une liste de courses ou d’obligations en train — on voit jusqu’aux notes de blanchisserie du chevalier d’Eon rejaillir de temps à autres, alors Molière…

Pourtant, de Molière, hormis une paire de paperolles domestiques sans orthographe, et surtout sans objet littéraire, nous ne connaissons rien. Que nibe, nada, niente. Pas un mot de la main de Molière : l’absolue agraphie, si je puis m’exprimer ainsi. Et pas un spécialiste de nos institutions pensantes pour s’en étonner.

Naguère, lire Doyon puis Poulaille m’avait décillé et convaincu nettement. Lire Denis Boissier et découvrir les travaux de Dominique Labbé — lesquels viennent, il faut le répéter, d’obtenir le label du CNRS comme une belle revanche sur ses dogmatiques détracteurs – a fini de m’instruire. J’attendais donc beaucoup des notes inédites de Pierre Louÿs dont on annonça la publication… bien trop fort. Ce tri des notes de Louÿs, ordonnancées par des glosateurs souvent condescendants et point trop spécialistes de l’époque concernée, a laissé plus d’un lecteur sur sa faim. Ici, comme en toute chose, lorsqu’on accorde vraiment quelque importance au sujet que l’on traite, on ne peut y aller tout en n’y allant pas. N’ayant, pour ma part, aucune carrière en cours qui réclamerait crédit auprès des élites ou des baronnies culturelles, je donne aisément la statue du commandeur Molière contre celle, plus crédible, que s’obstinent à deviner des lecteurs, des érudits et des curieux d’honnête fréquentation, celle d’un Molière fait homme, individu sans grandeur spécifique autre qu’humaine, entrepreneur de spectacles pour remplir sa marmite et cultiver son goût de l’aisance et des ors, des ripailles et des femmes — animateur culturel en quelque sorte — d’une époque qui avait, elle aussi, ses gloires, ses apanages, ses copinages et ses réseaux. Voilà pourquoi je me suis enthousiasmé à la lecture du nouveau manuscrit de Denis Boissier. Naturellement.

J’ignorais en ouvrant le copieux opus que j’allais y apprendre tant de choses et je dois me retenir pour ne pas cracher ici le morceau des plus remarquables trouvailles de cet opiniâtre enquêteur littéraire. Sans brevet ni permis — voilà qui me plaît —, Denis Boissier apporte avec le seul concours de son cerveau et d’une bonne documentation tant d’informations aussi nouvelles que brutalement inattendues qu’il faut s’attendre à voir MM. les doyens d’université déposer quelques arrêts maladie — apoplexies et contusions sont à craindre, prévenez d’ores et déjà la Faculté, et réservez des lits. Quelque déchet est inévitable, et puis enfin, comme disait l’état-major en 1917, c’est un mal nécessaire… D’ailleurs, il est grand temps qu’on aborde enfin le sujet Molière-Corneille bille en tête, sans chichis ni œillères.

Afin de ne pas révéler ce qu’il ne me revient pas de révéler — les dieux savent ce qu’il m’en coûte —, je relis de temps à autres quelques-unes des pages stupéfiantes de Denis Boissier. Pour me surprendre encore. Pour être sûr d’avoir bien lu. Parce que c’est bien de stupéfaction qu’il faut parler ici si on a encore un peu le goût du mot juste. Stupéfaction des coïncidences, stupéfaction des petits faits vrais restés jusqu’à nos jours recouverts du voile poussiéreux de l’ignorance, stupéfaction des « indices » qui étaient autant de lettres écarlates, de nez rouges au milieu des visages. Les bras m’en sont plus d’une fois tombés, au point que je me demande encore pourquoi l’on n’a pas cherché plus tôt ce que Denis Boissier a découvert. Surtout, équipés comme nous le sommes de tant d’universités, comment a-t-on accepté de ne pas savoir ?

Au fond, c’est toute l’histoire de la manipulation qu’il faudrait faire pour tenter de comprendre une cécité collective qui dure depuis le XIXe siècle et la panthéonisation républicaine de Molière. La guerre de 1914-1918 avait pourtant permis d’ouvrir une brèche dans l’analyse des discours vicieux et des dogmes imposés — ne remontons pas aux controverses religieuses qui auraient pu, elles aussi, nous guider vers la recherche d’une vérité acceptable. Jean Norton Cru avait éclairé avec Du témoignage, dans les années 1920, la déformation par les mémorialistes et témoins de la Grande Guerre. Puis, dans les années 1930, vint Sergeï Tchakhotine et Le Viol des foules par la propagande politique. Interdit celui-ci. Et pour cause : il démontrait comment la symbolique et, au fond, le marketing politique, utilisés par des apprentis sorciers, avaient tout moyen de manipuler les idées. Premières victimes de ces manipulations de masse : le savoir, les connaissances, la culture — historique, notamment. L’Homme, qui a par ailleurs tous les atouts et mille outils dans ce domaine, ne dispose que d’une mémoire collective de vingt-cinq ans. A tout casser. Une génération passe et zou, c’est le retour à zéro, progrès techniques exceptés. La roue et la fourchette sont bien heureusement conservées, mais les idées morales, la mémoire des mauvais coups et des us des fauteurs de troubles, on jette, dans le niais espoir que ça aille mieux plus tard. Trop utilitariste et bêtement confiant en sa puissance, l’Homme ne prévoit pas qu’on puisse attenter à l’intégrité de sa liberté ou de sa volonté. Aussi laisse-t-il germer des dogmes rassurants qui l’enferment.

Ainsi fait-on mine de ne pas savoir que Flavius Josèphe, historien, évoquait les frères et sœurs de Jésus, ainsi fait-on semblant de ne pas savoir que l’essence au plomb était contestée dès les années 1920, ainsi ne se risque-t-on pas à fomenter un scandale parce qu’on savait l’amiante cancérigène dans les années 1960, ainsi refuse-t-on de croire que Molière a si peu écrit et que son œuvre est de Corneille. Il est clair cependant que cette hypothèse est assise sur des soupçons et des indices de tailles et de provenances respectables. Pour en dire un peu tout de même, on peut sans se tromper beaucoup avancer que Molière est un collectif théâtral, un conglomérat de plusieurs ouvriers au service d’un roi et d’un théâtre, en somme une marque d’entreprise de spectacles, comme le sont, aujourd’hui même, Jérôme Savary ou Ariane Mouchkine. Si cette approche doit être discutée — c’est encore à voir —, elle paraît plus proche de la réalité historique que cette figure de Dramaturge Majeur taillée dans les marbres de la IIIe République et affublée de lauriers redorés à chaque rentrée scolaire. Non, Molière n’était pas le bel homme qu’on nous montre. Et non, il n’a pas signé ses pièces — du moins celles qu’il n’empruntait pas au répertoire italien… Foin des statues, foin des savoirs préfabriqués, enquêtons pour savoir la vérité.

Maintenant que j’ai lu en avant-première le travail de Denis Boissier, il me tarde de le voir paraître. Le temps me semble très long et je me demande ce qui peut empêcher l’opiniâtre recherche d’éclater au grand jour... un jour. Serait-ce parce qu’il y est démontré que les moliéristes se contredisent entre eux ? Je me refuse à y croire pour la bonne raison que, comme l’entrave à la culture, le refus de savoir est inacceptable.

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NOTRE INVITÉ :
Jean ROBIN

 Journaliste et éditeur, Jean Robin est le fondateur des éditions Tatamis. Son essai intitulé Ils ont tué la télé publique, ayant été refusé par les principales maisons d’édition parisiennes, qui évoquaient leur volonté de maintenir de bonnes relations avec la télévision, il créa, en avril 2006, les Editions Tatamis pour contourner l’auto-censure éditoriale. Le très bon accueil de son livre par la presse, la radio et le public lui démontra qu’une maison d’édition qui publierait les livres qui font peur aux autres éditeurs était aussi évidente qu’utile. Des chercheurs, des acteurs de la vie sociale, des auteurs de talent mais souvent sans relations, ayant été refusé un peu partout, confient désormais leurs manuscrits aux Editions Tatamis qui les publient s’ils sont de qualité. Mais Jean Robin ne s’arrête pas en si bon chemin. Utilisant toutes les ressources d’internet, il crée, pour chaque ouvrage publié, via un blog spécifique, une relation directe entre l’auteur et ses lecteurs. Fidèle à sa devise selon laquelle l’édition doit être un contre-pouvoir, Jean Robin propose à son lectorat une lettre d’information et une offre de souscription à vie. Cette offre, unique en son genre, s’inspire de l’offre illimitée dans le cinéma, à ceci près qu’il n’est pas besoin de renouveler sa souscription chaque année. Une fois le montant forfaitaire réglé, les souscripteurs reçoivent à vie un exemplaire des livres publiés par les Editions Tatamis. Une façon efficace d’être au fait de toutes les idées qui fâchent.

Pour mieux connaître cet éditeur à nul autre pareil nous vous recommandons le site : www.tatamis.fr

CORNEILLE-MOLIERE, UNE AFFAIRE QUI NOUS CONCERNE TOUS

par Jean Robin

Bien avant de devenir éditeur, je me suis intéressé aux livres et aux thèses minoritaires, et ce d’autant plus qu’elles étaient ouvertement méprisées. Une expression m’avait particulièrement frappée autour de mes vingt ans : une idée nouvelle est toujours minoritaire au départ. En effet, la nouveauté peut bousculer l’ordre établi, les hiérarchies, et j’imagine que c’est ce phénomène de remise en question du système qui m’avait attiré si jeune. Qu’est-ce que donc que la jeunesse sinon vouloir changer les choses ?

L’esprit critique fut donc ma première arme dans la vie, la démarche scientifique ma première méthode. Les arguments d’autorité avaient d’autant moins d’influence sur moi que j’avais compris que l’être humain est intrinsèquement très influençable : conformisme de masse, soumission à l’autorité, toutes ces faiblesses qui avaient été démontrées scientifiquement dans les Années soixante par les expériences sociologiques fondatrices de Ash et de Milgram. Je me fiais donc plus que jamais aux faits, d’où qu’ils viennent, et quelle que soit la bouche desquelles ils sortent.

Evidemment, je gardais les bases que l’Education nationale avait bien voulu m’inculquer, mais elles étaient bien moins solides que celles que je m’étais construites. Je dois bien l’avouer, je n’ai jamais supporté les cours de français quand ceux-ci se basaient sur les classiques des siècles passés. Pas plus Corneille que Molière. Et c’est le livre de Denis Boissier publié en 2004, L’Affaire Molière, qui me fit m’y intéresser de très près. Si l’Education nationale était digne de ce nom, elle inculquerait l’esprit critique et la démarche scientifique, et L’Affaire Molière serait au programme.

Quel meilleur moyen en effet de plonger dans la littérature que de s’immerger dans une controverse comme celle-là ? Imaginez : l’auteur dont toute la France est fier, au point de nommer sa langue la langue de Molière, ne serait pas celui qu’on croit. Il y a de quoi rendre fou bon nombre de professeurs de français qui, année après année, inculquent aux élèves dociles ce qu’a voulu dire Molière ici, ce que voulait faire passer Molière là, et les raisons qui l’ont poussé à écrire telle ou telle pièce… Même si cette thèse était fausse, elle mériterait d’être étudiée à l’école, ne serait-ce que pour intéresser les élèves à cette œuvre, et surtout exercer leur esprit critique.

Oui mais voilà : cette thèse est vraie. Des faits innombrables et incontestables le prouvent. Et c’est pour cela qu’elle n’est ni enseignée à l’école, ni même discutée dans l’espace public. Trop d’intérêts sont en jeu, trop de fierté et d’orgueil aussi, à tous les étages de la fusée. Voilà près d’un siècle que la thèse selon laquelle Molière n’a pas écrit les pièces qu’on lui attribue fait son chemin, et voilà près d’un siècle que chaque nouveau fait qui le démontre est balayé d’un revers de main par ceux qui tiennent les rênes du dogme.

Tout ce travail, fait presque bénévolement par des passionnés qui sont en dehors du dogme, est salutaire pour la santé mentale de nos concitoyens qui souhaiteraient encore s’informer, et rechercher la vérité. Car si nul n’est censé ignorer la loi, nul non plus n’est censé ignorer la vérité, que celle-ci se présente à nous ou pas. Nous avons cette chance de pouvoir découvrir, en quelques centaines de pages, les résultats d’un travail long et fastidieux qu’aucun d’entre nous ne serait prêt à entreprendre avec une telle rigueur. Pour cela, je sais gré à Denis Boissier et à ses prédécesseurs de m’avoir fait gagner autant de temps dans ma quête éperdue de vérité.

C’est précisément le rôle du journalisme, mais nous savons hélas que ce rôle a été abandonné depuis longtemps par ceux qui s’appellent encore journalistes, alors qu’ils ne sont plus que des perroquets. Perroquets de l’AFP, de Reuters ou d’AP, perroquets des officiels, perroquets des institutions. Reproduire plutôt que produire, réagir plutôt qu’agir, remplir plutôt qu’éclairer.

Alors forcément, quand ceux qui font l’espace public apprennent que Molière n’est pas Molière, ça leur échappe. Les faits glissent sous leur plume comme l’eau sur les plumes d’un canard. Ne reste que l’impression, et la pression de la hiérarchie, qu’il convient de caresser dans le sens du poil pour garder les siens au chaud.

Faut-il pour autant baisser les bras ? Loin de là.

Quand je vois la persévérance des chercheurs indépendants à démontrer encore et à démontrer toujours, quand je vois leur courage à outrepasser noms d’oiseaux et autres sourires méprisants, quand je vois surtout leur envie d’avancer avec pour seule arme les faits qu’ils découvrent tels des archéologues en plein désert, on ne peut qu’espérer.

Les faits sont têtus, et nous avons trouvé aussi têtu qu’eux. Aucun dogme, aucun a priori n’est assez fort pour résister à une vérité vérifiée, vérifiable et surtout défendue. Des premiers bris font place aux stries puis aux rainures avant que la tour d’ivoire du mensonge ne s’abatte avec fracas. Déjà, des premiers bris sont apparus dans la thèse officielle, comme ce site officiel de l’affaire Corneille-Molière en atteste. Bientôt, un journaliste, un éditeur, un écrivain plus ouvert que les autres trouvera plus d’intérêt à en parler que de ne pas en parler. Et ce sera l’effet domino. L’idée nouvelle est toujours minoritaire au départ, et l’idée vraie est toujours majoritaire à la fin.

Nous avons tous notre rôle à jouer dans cette entreprise d’information et de salubrité publique. Parlons autour de nous de ces livres, de ce site, de ces faits innombrables. Débattons à notre niveau, là où le dogme ne peut empêcher le débat. Animons nos soirées entre amis, nos dîners en ville, nos ballades en famille avec cette histoire qui n’en est pas qu’une, et qui rejoint l’Histoire, la grande, la nôtre. L’affaire Corneille-Molière nous en dit plus sur nous que beaucoup d’autres affaires, car elle requiert notre concours, et notre capacité de remise en question. Tous ceux qui sont désormais convaincus par la thèse défendue par l’Association Cornélienne de France et le site corneille-moliere.org étaient auparavant convaincus par la thèse officielle. Chacun a dû se remettre en cause, suspendre son jugement, regarder les faits sans a priori et les confronter à ceux qu’on lui avait appris. C’est une expérience formidable pour quiconque, un excellent entraînement quand on veut progresser dans la vie, dans sa vie.

Il ne coûte rien d’analyser cette thèse, ni de la défendre publiquement, au contraire. Les quelques fois où j’ai eu l’occasion de le faire depuis  la lecture de L’Affaire Molière, je devins le centre d’intérêt de la soirée. Et si le sujet est encore dangereux dans les journaux ou à la télévision, il n’en est rien autour d’une table d’amis. Ne nous privons pas d’un tel plaisir, d’un tel échange avec ceux que nous aimons, car c’est un très beau cadeau que nous leur offrons ainsi. Cette thèse fait partie de ces changements de paradigme qui sont en mesure de changer un être humain, de l’éveiller à l’esprit critique, de le sortir de sa torpeur consensuelle et conformiste dans laquelle la société le maintient. J’ai pu en faire l’expérience, et je le recommande à tous, sans exception (même si je commencerais bien sûr par ceux qui transmettent la fable officielle à nos enfants : les professeurs de français).

A ceux qui détestent être pris pour des idiots, à ceux qui aiment réfléchir, à ceux qui aiment la littérature, à ceux qui recherchent la vérité, à ceux qui n’ont pas peur du changement ni de l’avenir, prenez connaissance de ces faits, de ces analyses, de cette nouvelle histoire, parlez-en autour de vous, et vous aurez la satisfaction garantie d’être moins idiot qu’avant.

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Notre invitée :
Sophie Fourny-Dargère

Sophie Fourny-Dargère est un produit atypique de l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne où elle a obtenu une licence d’Enseignement des Arts Plastiques, une licence d’histoire de l’Art et Archéologie, une licence libre d’Histoire, une Maîtrise d’Histoire de l’Art et  un D.E.A d’Histoire de l’Art. Elle aurait pu s’en trouver bien, elle a voulu en savoir toujours plus. Et la voici auditrice libre au Collège de France où elle rencontre celui qui comptera beaucoup pour elle, l’historien Jean Delhumeau. Cette discrète dame rebelle a été recrutée en avril 2003 pour diriger les deux musées départementaux littéraires Victor Hugo à Villequier et Pierre Corneille à Petit-Couronne. On lui confiait deux temples à la gloire d’hommes illustres, elle en a fait la maison de deux écrivains, simples et vrais, sublimes et amicaux. Et tout cet effort, cet amour, elle l’offre aux curieux et aux passionnés, « dans un souci d’ouverture maximale et non dans le but de servir de vitrine pédagogique au monde de l’enseignement. » Le musée comme lieu de délectation : tout un programme.

DE SUPERCHERIE EN SUPERCHERIE

Par  Sophie Fourny-Dargère
Conservateur en chef,
Directeur des musées départementaux
Pierre Corneille à Petit-Couronne,
Victor Hugo à Villequier.

 Un "ami"  du musée Pierre Corneille de Petit-Couronne,  très discret car il glisse généreusement des photocopies d’articles qu’il trouve au cours de ses propres recherches dans la boîte aux lettres du musée, vient de me faire parvenir un article extrait du Journal de Rouen du mardi 11 décembre 1934, intitulé : « Une  supercherie littéraire : le soulier de Pierre Corneille ». L’auteur de l’article du journal, René Rouault de la Vigne, précise que cette légende a été imaginée de toutes pièces plus de cent ans après la mort de Corneille, publiée le 14 janvier 1788 dans le Journal de Paris. En juin 1841, s’appuyant sur cette légende, une pièce de théâtre fut même créée à Rouen au Théâtre des Arts. Elle était signée de Beuzeville-Th. Le Breton et s’intitulait Corneille chez le savetier. Le musée possède une édition de cette pièce (inv.1992.2.20)

L’authenticité de la lettre originale relatant la misère de Corneille ne fut jamais vérifiée mais la légende connut une amplitude sans précédent au XIXe siècle, reprise par Théophile Gautier et d’autres auteurs… y compris lors de l’érection de la statue de  Pierre Corneille par David d’Angers, à Rouen, en 1834.

Lors de mon arrivée au musée en avril 2003, dans un souci d’ouverture immédiate du musée à la conquête de nouveaux publics, conformément à la mission pour laquelle j’avais été engagée par le Département de Seine Maritime,  je me suis aussitôt intéressée à l’entourage de Pierre Corneille et en particulier à son frère Thomas. Je me suis vite rendu  compte que pour les admirateurs de Pierre Corneille, bourgeois et universitaires, l’écrivain était encore un mythe vivant et une gloire quasi exclusive de Rouen et des Rouennais (Il m’a d’ailleurs été reproché par certains d’entre eux d’avoir pris la direction, en 2003, du musée Pierre Corneille de Petit-Couronne, n’étant pas du sérail. C’est vrai. Je ne suis pas native de Rouen, ni de Normandie, et on ne me voit pas dans les manifestations à l’Archevêché ; je n’ai pas d’abonnement à l’Opéra de Rouen non plus).

En travaillant sur la biographie de Thomas Corneille, je me suis aperçue que lui et son frère étaient plutôt riches, contrairement à ce que j’avais appris au lycée. Malheureusement pour les Rouennais peut-être, la  richesse des deux frères reposait essentiellement sur un patrimoine foncier important dont une partie ne se situait pas en Seine Maritime mais dans le département de l’Eure, aux Andelys très précisément. Certes les biographes ont tous relaté l’indivision des biens des deux sœurs Lampérière épousées par  Pierre et Thomas Corneille, mais quelle discrétion sur ce patrimoine foncier andelysien qui comportait la seconde plus belle maison de maître du village entre autres ! Celle-ci devint l’hôtel de ville des Andelys et fut détruite entièrement par un incendie lors de la dernière guerre.

Aux Andelys, les deux frères Corneille détenaient 22 hectares de terres labourables, bois, vignes s’ajoutant aux 17 hectares (seulement) détenus en Seine Maritime sur Rouen, Cléon,  Petit-Couronne, Orival.  On est là encore en pleine querelle de clochers. Rouen était, au XVIIe siècle, la seconde ville du royaume de France, mais au XXIe siècle on ne peut toujours pas admettre que la fortune des Corneille ne fut pas exclusivement rouennaise. On lit aussi dans les biographies de Pierre Corneille des descriptions de ses conditions d’hébergement à Paris qui mériteraient d’être revues ! Grâce aux pièces de théâtre vendues à la troupe de Molière, l’écriture rapportait également. Enfin, nul érudit n’a pu encore chiffrer le montant rapporté par les éditions, dont le « best-seller » que représenta L’Imitation de Jésus-Christ. En modifiant ses textes d’une édition à l’autre, en proposant d’y ajouter ensuite des planches gravées, Pierre Corneille ne cessait de repousser l’échéance qui l’aurait privé de gagner encore quelques sous, celle du domaine public.

L’image de Pierre Corneille délaissé de tous, en butte à son rival Racine, est fortement ancrée dans la mémoire collective. A l’issue de la conférence que j’ai faite en 2006 sur les deux frères Corneille et la manière exemplaire dont ils géraient leur patrimoine (grâce à l’autorité de Pierre sur son cadet) les auditeurs sont tombés des nues car j’évoquais contre toute attente l’histoire de deux écrivains riches !

Si la "sauce misérabiliste" a si bien pris, ce n’est pas très difficile à comprendre. Comme tout bon Normand, formé de plus à l’exercice de la justice et l’application des lois, Pierre Corneille avait très vite compris que la discrétion dans le train de vie était la règle. Il a très vite compris aussi que le développement du patrimoine foncier était le seul moyen d’envisager l’avenir, le rôle d’écrivain étant des plus aléatoires car soumis à la censure et aux phénomènes de mode. Ce n’est donc pas par hasard que Pierre et Thomas Corneille épousèrent deux sœurs et qu’ils ne divisèrent pas les biens, y compris à la mort du beau-père en 1656, ce qui les plaçait dans les années 1650-1660 à la tête d’un capital immobilier de 26.000 livres et 40 hectares de fermage, 1.900 livres de rentes immobilières.

Parler d’argent et de richesse en France a toujours été un sujet tabou et encore plus en Normandie. En pleurant après une pension au montant somme toute dérisoire, Pierre Corneille rappelait son existence d’écrivain et détournait l’attention en agissant en bon père de famille soucieux de protéger les siens.

Lorsque sa fille Marie, son aînée, se maria, que fit-il ?  Il emprunta pour compléter une somme d’argent en billets mais se garda bien de toucher aux réserves foncières ! Il se fit d’ailleurs prêter de l’argent à une somme inférieure au taux pratiqué communément à l’époque. On sait aussi par des billets conservés aux Archives qu’il  prêtait de l’argent à des proches et pas sans intérêt.  De même lorsque son autre fille entra au couvent des Dominicaines du faubourg Cauchoise de Rouen, Pierre Corneille, qui demeurait à Paris, put bénéficier du fruit de la location de la maison manante de Petit-Couronne (aujourd’hui le musée)  sans perte du capital immobilier.

Tout ceci n’était pas considéré comme très flatteur pour l’image de Pierre Corneille. On a pu mesurer combien l’université a toujours traîné les pieds pour faire étudier, dans le domaine de l’art et de la littérature, le créateur dans son contexte, c’est-à-dire  l’œuvre et l’homme  comme cela s’est toujours fait dans le monde anglo-saxon et non plus seulement l’œuvre uniquement.

Comme beaucoup d’écrivains et d’artistes "arrivés au sommet",  Pierre Corneille est aujourd’hui victime d’une image fausse véhiculée depuis le XIXe siècle sur un argumentaire qu’il a lui-même contribué à forger. Pierre Corneille a été un redoutable gestionnaire et le fait d’écrire sous le nom de Molière certaines pièces entre tout à fait dans sa stratégie en lui offrant d’autres débouchés littéraires que ceux auxquels il devait sa réputation. Cela s’appelle : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ; et selon un dicton bien répandu dans le monde rural normand : il vaut mieux être plusieurs sur une bonne affaire que tout seul sur une mauvaise !

Développer le sens critique, la réflexion, offrir des références à l’actualité  me semblent des nécessités. Après presque quatre années passées à faire l’inventaire et la réalisation d’expositions temporaires sur les collections et hors collections, je me suis aperçue qu’il y avait un grand souci de découverte, une certaine attente des publics que l’on croyait les moins concernés. Ainsi, l’Affaire Corneille-Molière est de moins en moins un sujet tabou car les écrivains cessent d’être des dieux vivants destinés à entrer au Panthéon. Dans cette approche résolument nouvelle, les bibliothèques et les médiathèques ont joué un rôle considérable ; les musées ont fait preuve de moins d’audace, même s’ils s’emploient aujourd’hui à rattraper le  temps perdu.

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Notre invité :
Hippolyte WOUTERS

Le vétéran de l’Affaire Corneille-Molière se nomme Hippolyte Wouters, est de nationalité belge et exerce le métier d’avocat. Son essai Molière ou l’auteur imaginaire ? fit scandale en France et donna à la Belgique l’occasion de constater combien le pays de la Liberté en usait modérément dès qu’il est question de Molière. Publié en 1990, réédité en 1999, son ouvrage a aidé plus d’un Français à penser avec davantage de lucidité. Cet officier des Arts et des Lettres est un homme raffiné, élégant, qui aurait sans doute aimé vivre aux XVIIe ou XVIIIe siècles, époques qu’il évoque dans des pièces de théâtre intimistes : instants volés au passé que des personnages hauts en couleurs nous restituent. Dans Le Destin de Pierre (1997) il donne à Corneille l’occasion de rappeler que l’art est avant tout l’exercice de la liberté, même celle d’être un collaborateur anonyme. Dans La Conversation, il aiguise ses phrases lors d’un duel entre le génie visionnaire Tocqueville et Madame de Récamier, la sérénité toute en séduction. Dans Lenclos ou la Liberté  il manipule Ninon de Lenclos (qui nous fait aimer la vie) et Mme de Maintenon (qui nous la fait mieux comprendre). Pour avoir fait de l’humour son passe-temps, Hippolyte Wouters a rapporté de son voyage dans l’œuvre de Marcel Proust un ouvrage ensoleillé : L’humour chez Proust (1995). Mais il n’oublie pas qu’il est avocat et, devant le Juge de tous les hommes, prépare un essai sur L’Affaire Nazareth, « procès que la justice, sur base de sa compétence universelle, fait à Jésus pour les délits qu’il aurait commis pendant son existence humaine. »

Si vous souhaitez mieux connaître cet avocat qui défend la gloire de Pierre Corneille nous vous recommandons le site :

www.wouters-theatre.com

MOLIÈRE : PRIÈRE DE NE PAS TOUCHER

par Hippolyte WOUTERS

Lorsque, avec le concours de Christine de Ville de Goyet, je m’étais lancé en 1990 dans notre essai intitulé Molière ou l’auteur imaginaire ?, j’étais loin d’imaginer le sort qui lui serait réservé. Car avant de le critiquer, allait-on seulement le lire ?

Dès avant la parution de l’ouvrage, j’avais déjà eu droit – lors d’une conférence-test sur le sujet – à des réactions diverses où se mêlaient le scepticisme, la curiosité et l’indignation. Je me souviens d’une causerie faite sur le sujet au Centre culturel d’Uccle. Lors du débat qui suivit la causerie, je fus vivement interpellé par Billie Fasbinder (co-directeur du Festival du théâtre de Spa) qui m’apostropha en ces termes : “ Ainsi donc, un petit avocaillon de Bruxelles s’abaisse à salir Molière et ce d’autant plus lâchement qu’il n’est même plus là pour se défendre ! ”. Je guettai le sourire pour y déceler un trait d’humour, mais il ne vint pas et c’est la bave aux lèvres qu’il se rassit.

Le ton était donné : ce n’était qu’un début !

Quant au livre, publié aux Editions Complexe, je n’ai pas dû attendre longtemps pour savoir que certains l’avaient lu ! Huit jours après sa parution, le Figaro littéraire lui consacra deux pages entières. L’article de fond signé par Dominique Bona se révéla plutôt élogieux, mesuré et ouvert. Je me hâtai de tourner la page. Mal m’en prit ! Quatre “ experts ” y allaient, chacun de son côté, pour assassiner la thèse et le livre. C’étaient Alfred Simon, Robert Garapon, Serge Doubrovski et le comédien Robert Manuel. Sans doute était-il normal et de bonne guerre qu’ils n’acceptent pas la thèse. Leur argumentation laissait toutefois pantois. Robert Manuel prétendait que je faisais un mauvais coup à la jeunesse française ! Il ne me semblait mériter ni cet excès d’honneur ni cette indignité. J’avais quelque peine à imaginer la jeunesse française traumatisée par ce livre.

Serge Doubrovski, appelé lui aussi en tant qu’ "expert", s’empressa d’écrire : « Je n’ai pas lu le livre tant la thèse me paraissait irrecevable ! ». Pourquoi dès lors accepter une mission d’expert, me suis-je demandé ? Parler d’un livre qu’il avouait ne pas avoir lu pour déclarer la thèse de ce livre irrecevable était assez hardi. Cela me semblait, en d’autres termes, vouloir dire : j’accepte d’être expert pour avoir le droit de dire que je n’ai pas à en effectuer l’expertise.

Ce n’était encore rien. Quinze jours plus tard, L’Evénement du jeudi  fait paraître un articulet intitulé «  Molière ou l’Auteur imaginaire » (le point d’interrogation de notre titre avait disparu) : « Une curieuse faribole ressuscitée par deux illettrés … : l’œuvre de Molière aurait été écrite par Corneille. Aucune méthode, aucun début de preuve, aucune connaissance historique, aucun sens littéraire… L’argumentation est caractéristique des esprits faux. Faurisson avait commencé de la même façon, avec des "vérités"  littéraires qu’il était seul à détenir. Il vaudrait mieux pour ces auteurs qu’ils en restent là ».

Ainsi donc, pour avoir mis en doute la paternité de Molière sur certaines de ses œuvres, nous voilà – osons le mot – révisionnistes, voire négationnistes et donc prêts à remettre en cause le génocide des Juifs. Un peu comme si l’on était nazi parce qu’on emprunte des autoroutes …

Une chose me paraissait pourtant digne d’intérêt dans cet article : qu’est-ce qui, dans une querelle relative à deux auteurs morts il y a plus de trois siècles, peut encore susciter tant de passion, voire tant de haine aveugle ? Ebranlerait-on un mythe fondateur de l’identité française ? Beaucoup de mauvaise foi peut-elle voler seule au secours d’une aussi bonne cause ? La question reste posée et je laisse aux psychiatres le soin d’y répondre. Curieusement, le même journal publia quinze jours plus tard un autre article intitulé «  Un polar cornélien » où le journaliste et animateur de télévision Michel Polac nous encensa tant et plus dans un article infiniment plus long …

 La presse parlée n’allait pas être en reste. J’eus droit à un débat sur une station périphérique avec la Conservatrice du Musée  de la Comédie française. Celle-ci accepta le débat mais refusa de me serrer la main, me tourna le dos pendant l’interview et refusa avec hauteur la proposition – pourtant honnête – que je lui fis de la ramener en voiture à son bureau …

Ce fut ensuite la télévision. J’étais, je l’avoue, fort heureux d’apprendre que le présentateur Patrick Poivre d’Arvor (PPDA) m’invitait sur le plateau d’Ex-libris . Enfin, me disais-je, je vais pouvoir m’expliquer dans une émission à grand public. On est naïf quand on est novice ! En général sont invités sur le plateau divers auteurs à propos d’un ouvrage qu’ils viennent d’écrire et l’animateur interroge chaque auteur sur son propre livre et, accessoirement, sur celui des autres invités. Or, en l’espèce, je vis arriver le comédien Robert Manuel et l’académicien Jean Dutourd. Ils n’avaient pourtant aucun livre à présenter ! Je compris vite qu’ils n’étaient là que pour moi !

Tout d’abord Robert Manuel, grand collectionneur de bustes de Molière, son idole (il en avait 180 !), en avait apporté trois qu’il posa soigneusement devant lui. Je me sentais un peu comme un démon qu’un prêtre, crucifix en mains, va exorciser en lui disant “ Vade retro satanas ”. J’eus l’occasion, comme je portais un gilet sous le veston, de lui dire en ouvrant celui-ci : “ Heureusement que j’ai un gilet pare-bustes ”.

PPDA m’interrogea cinq minutes, s’adressa ensuite aux autres et enfin réserva la moitié du temps de l’émission à Manuel et Dutourd. Je m’attendais à de l’argumentation. Ce ne fut qu’un déferlement de quolibets dans le genre “ Pourtant vous me paraissiez sympathique ” ou “ C’est une histoire belge sans doute ! ”. Jean Dutourd que le sujet mettait en verve affirma, pour faire rire l’assistance, qu’il avait appris que c’était Simenon qui avait écrit les romans de Balzac. J’eus tout juste l’occasion de placer que c’était un peu “ Maigret ” comme hypothèse …

PPDA me demanda de ne pas interrompre ces Messieurs, me promettant cinq minutes de parole pour finir. J’écoutai donc stoïquement et passivement leurs moqueries et attendis vainement un argument. Le temps avançait et lorsque PPDA eut fini d’écouter respectueusement ces Messieurs, il se tourna vers moi d’un air consterné et me dit : “ Malheureusement, il ne me reste plus que trente secondes ”. Suffoqué, j’eus juste le temps de dire que le comportement de mes antagonistes était peut-être une méthode mais ne constituait pas une réponse. Je suis sorti de l’émission passablement déçu et écœuré. Je n’eus même pas l’occasion de le leur dire après l’émission car Messieurs Manuel et Dutourd ne participèrent pas à la petite réception, ayant filé à l’anglaise tandis que PPDA restait inaccessible, profondément engagé dans une conversation que je supposai philosophique avec une jeune spectatrice…

Des avanies, j’en connus encore bien d’autres, mais comme le disait Voltaire : «  Le secret d’ennuyer est celui de tout dire … ».

 Quand je regarde en arrière, je me dis que depuis ces dix-huit ans où j’ai défendu une idée à laquelle j’ai cru et je crois profondément, j’ai vécu des moments passionnants où je me suis plus amusé qu’indigné de certaines bassesses et vilenies. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui me contredisent. Je n’en ai que peu pour ceux qui s’attaquent aux hommes pour nuire à leurs idées. Ils n’ont jamais fait que me conforter dans l’opinion que j’avais sans doute raison.

Et je me suis dit aussi que ce qui les motivait n’était peut-être pas tant la remise en cause de Molière que la remise en question des nombreuses années qu’ils lui avaient consacré.

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NOTRE INVITÉE :
Catherine RAMBERG

Après des études de lettres et un CAPES de lettres modernes, Catherine Ramberg enseigne pendant six ans en collège et lycée avant de démissionner pour devenir scénariste. Il lui fallait un vrai courage et des idées fortes, de celles qui font pousser des ailes… Sa leçon sur le monde, la vie et ce qui la compose, elle l’a commencée par un épisode de la série Maigret : Maigret et la vieille dame (David Delrieux, 1994). Deux autres enquêtes suivront, réalisées par David Delrieux et Pierre Joassin. Les Brouches est son premier scénario libre, réalisé par Alain Tasma.  En 2002, elle écrit une adaptation modernisée de la nouvelle fantastique Avatar (1856) de Théophile Gautier, qui a pour titre Si j’étais lui, réalisée par Philippe Triboit. Aujourd’hui, avec une vingtaine de téléfilms diffusés par le service public (France 2 et France 3) pour un auditoire infiniment plus varié que celui de ses classes, l’ex professeur de lettres modernes ne se contente pas d’intéresser ceux qui l’écoutent, elle les captive aussi avec ses propres rêves en couleurs, comme dans L’Inconnue de la départementale, téléfilm réalisé par Didier Bivel en 2004. Cette histoire d’amour accidenté prouve que Catherine Ramberg  n’a pas fini de raconter la grande Leçon de la vie et l’émerveillement que nous ressentons lorsque tout devient possible :  par exemple lorsque nous apprenons, dans le Nègre de Molière (téléfilm de Didier Bivel, 2005), que Pierre Corneille est l’auteur des principales pièces de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.

LE NÈGRE DE MOLIÈRE :
POUR UNE CULTURE VIVANTE

Par Catherine Ramberg

J’ai écrit un scénario intitulé Le Nègre de Molière, en m’inspirant de l’Affaire Corneille-Molière. Ce téléfilm  a été tourné, il y a environ trois ans, par Didier Bivel. Cependant la diffusion prévue sur France 3 tarde. Pourquoi ? Ce téléfilm n’est pas plus mauvais qu’un autre ; plutôt moins même, d’après les personnes qui ont eu la chance de le voir. Alors ? La direction de France 3 craint peut-être d’ennuyer ses téléspectateurs avec un film qui traite de ce qu’elle pense être une obscure querelle universitaire ? Dans ce cas, elle se trompe : il n’y a qu’à voir l’élan de curiosité qui emmène de nombreux visiteurs sur ce site même. Par ailleurs, l’écriture du film vise à distraire et surtout pas à ennuyer. Alors ? Mystère.

Faute de pouvoir répondre à cette question, je peux au moins expliquer ce qui m’a amenée à choisir ce thème, et ce que j’essaie de raconter. Au départ, je suis tombée sur un article de « Science et Vie Junior », revue que mon fils lit, qui expliquait le fonctionnement du logiciel utilisé par M. Dominique Labbé, et les conclusions "incroyables"  que cet universitaire en tirait concernant la paternité des grandes œuvres de Molière. Evidemment, cela m’a intriguée. J’ai tout de suite essayé d’imaginer comment cela avait pu se passer. J’ai imaginé les scènes entre Corneille et Molière. Comment ils ont pu faire ce marché, ce qui a pu motiver non seulement l’accord de Corneille, mais son silence jusqu’à sa mort. J’ai imaginé une histoire d’amour. Je précise que je me suis très solidement documentée. J’ai étudié le livre de Dominique Labbé, celui de Denis Boissier, et bien sûr les biographies faisant autorité aussi bien sur Corneille que sur Molière. L’idée, pour moi, c’était de coller au plus près de la réalité historique, mais aussi de m’en échapper si besoin était pour atteindre une autre dimension, celle de la fiction qui est aussi celle de l’œuvre.

Evidemment, la question qu’on doit se poser et que, je l’espère, se pose tout spectateur du film est : est-ce vrai ou pas ?  Personnellement, je n’en sais rien, et cela m’est égal. Mon travail en tant qu’auteur, c’est de poser des questions, pas d’apporter des réponses. Et la forme même du récit que j’ai inventé est un questionnement. J’y campe un éminent biographe de Corneille qui reçoit la visite d’une jeune chercheuse en informatique. Elle lui apporte son logiciel de décryptage du discours, et la conclusion qu’elle en tire : c’est Corneille qui a écrit les pièces de Molière. Pavé dans la mare, choc des cultures (littéraire contre scientifique), révolution copernicienne pour notre chercheur dont la vie personnelle est un désastre, et peu à peu une attirance de moins en moins refoulée du professeur pour la jeune étudiante qu’il avait tout d’abord mise à la porte. Voilà le système mis en place. Ensemble ils vont essayer de répondre à la question, à la recherche d’une PREUVE biographique démontrant que Corneille est l’auteur des grandes pièces de Molière. Et notre professeur fait ce que j’ai moi-même fait ; il se met à tirer des fils, relier des faits, imaginer ce qui manque, chose qu’il ne s’était jamais autorisé jusqu’alors, car c’est un véritable universitaire, sérieux, scrupuleux. Il se projette dans le personnage de Corneille qu’il se représente sous ses propres traits, un Corneille amoureux de Marquise du Parc (une des comédiennes de la troupe de Molière), qu’il imagine sous les traits de la jeune étudiante. Cet amour qu’il s’interdit dans la vie réelle, il le projette sur le papier. Il se met à écrire un roman sur le sujet. Libéré du dogme, notre professeur devient créateur. 

Le film a donc deux niveaux temporels : l’époque contemporaine (avec le professeur et l’étudiante), et le XVIIe siècle avec Corneille, Molière, Marquise Du Parc. Les comédiens jouent les deux rôles, en changeant de costumes et d’époque. Il y a un niveau « réel », et un niveau « fantasmé ». Cependant,  j’ai eu un problème avec Molière. Pour que le parallélisme soit parfait, il me fallait un Molière actuel. Notre professeur a le même problème. Il n’arrive pas à écrire sur Molière car il ne le "voit"  pas. Jusqu’à ce qu’il reçoive chez lui un animateur de télévision célèbre, venu faire le modérateur dans un débat à l’université, au « Colloque sur Molière », précisément, organisé par le président de la Faculté qui pense ainsi attirer et la presse et la foule. Pari tenu ! Ce présentateur-vedette, c’est le Molière actuel : brillant, drôle, vif, débordant d’activité, malin, séduisant. Tout le contraire de notre professeur, tout le contraire d’un écrivain. Mais immense sous les spots. Attirant toute la lumière à lui. Et le pouvoir. Et l’argent. Par ce simple jeu de parallèles, je décris une réalité intemporelle : les rapports entre celui qui est sur le devant de la scène et celui qui est derrière, caché. Que ce soit au XVIIe ou au XXIe siècle sur ce point précis rien n’a changé. C’est une réalité contemporaine que je décris.

C’est d’ailleurs ce qui m’a inspirée : j’y ai vu une métaphore du travail des auteurs à notre époque. Des scénaristes, des réalisateurs dont le grand public ignore jusqu’à l’existence alors que ce sont eux qui écrivent les rôles des stars qui font rire ou pleurer sur les écrans, petits et grands. La récente grève des scénaristes américains a montré, en compromettant la cérémonie des Oscars, l’importance de ces travailleurs de l’ombre. La moindre blague sur un plateau, le moindre récit émouvant est écrit. Même la télé-réalité, c’est écrit. Il y a très peu d’improvisation sur le petit écran. La spontanéité elle-même est jouée. Les maîtres de l’illusion dominent le monde. C’est cela que j’ai voulu montrer dans ce film. C’est ce que j’essaie toujours de faire : inviter le public à creuser les apparences.

Mais revenons à l’Affaire Corneille-Molière. Je n’affirme nulle part dans le film que Corneille est l’auteur des pièces de Molière. Comme je l’ai dit, notre professeur et notre jeune étudiante, cherchent une preuve, mais  ILS NE LA TROUVERONT PAS. Par contre le professeur se découvre une vocation de créateur en même temps qu’un talent pour l’amour. Ce que je veux dire, c’est que la culture est quelque chose de formidable. Mais que comme toute arme, tout dépend de la façon dont on s’en sert. Soit elle devient quelque chose de fossilisé, affaire de spécialistes défendant leur pré carré avec arrogance –  arme de pouvoir et de domination. Soit elle est un champ ouvert à toutes les curiosités, à tous les débats, tous les emprunts. Et la voici outil de réflexion et de création. C’est cette dernière option que je choisis. En tant qu’auteur de télévision, je veux toujours m’adresser au plus grand nombre. Et je ne veux pas leur faire la leçon. Sinon le grand public se détourne de la culture en la trouvant "barbante", pas faite pour eux, élitiste.

Je veux amener le public vers les œuvres, l’intéresser, le séduire même. Car si on me demande ce que je pense vraiment de la paternité des œuvres de Molière, je répondrais que ce sont des pièces magnifiques, que j’ai adoré les relire et les voir et revoir. Qu’on y mette l’étiquette Molière ou Corneille dessus, c’est secondaire, ce qui ne veut pas dire que ce n’est pas important. Mais il faut d’abord être séduit par l’œuvre et ensuite s’intéresser à l’auteur. Et si, en suscitant un intérêt intrigué pour l’Affaire Corneille-Molière que j’évoque, j’amène le public à se pencher sur des œuvres, c’est déjà bien. Le même débat existe sur les pièces de Shakespeare, sur les œuvres de Schumann (Clara or not Clara ?), etc. Mais il faut d’abord la découverte d’une œuvre ; ensuite, on va plus loin et le débat reste ouvert.

C’est pourquoi je ne comprends pas l’attitude de France 3, qui ne diffuse pas un film qui me paraît répondre précisément à une mission de service public, en informant sur une querelle toujours plus d’actualité, concernant deux auteurs que tout le monde a croisés au moins une fois au collège. Un film qui est bien joué, bien réalisé, agréable à voir. Un film qui n’est pas gratuit, qui a un vrai propos comme je l’ai montré. Un film qui peut intéresser et intriguer tout le monde. Et qu’on pourrait faire suivre d’un débat sur les différentes thèses en présence et sur ce que doit être la culture : culture vivante, ou culture morte ?

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NOTRE INVITÉ :
Jean-Laurent Cochet

Voici un comédien qui arpente les planches à la recherche du bonheur. Un metteur en scène qui regarde toujours dans la bonne direction : les applaudissements. Un artiste qui a deux passions : les auteurs et les spectateurs. Et cette passion qui a traversé toute sa multiple vie n’a jamais connu d’entracte. Cela débuta par deux premiers prix, à l’unanimité, de comédie classique et moderne, qui lui ouvrent les rideaux de la Comédie-Française où il restera pensionnaire cinq années et quatre-vingts rôles. Puis Jean-Laurent Cochet voulut découvrir le monde, et pour établir sa propre cartographie, il est devenu le créateur d’un nombre impressionnant de mises en scène qui régalent la mémoire collective des Français. Citons, parmi cent cinquante, la tragédie de Robert Brasillach La Reine de Césarée (au Théâtre moderne, 1973), la trépidante Nina d’André Roussin pour la célèbre émission de télévision Au Théâtre ce soir (1979) et, en 1984, le très caustique Monsieur Vernet de Jules Renard. Il met en scène et joue en 1985 au Théâtre Hébertot (son fief) Le Sexe faible d’Edouard Bourdet. Entre-temps, nommé Inspecteur pédagogique des conservatoires de Paris, il propose la création d’une classe supérieure d’art dramatique. En 1991, il crée l’ARCHE (Association pour le Rayonnement de la Comédie et son plus Haut Enseignement) qui organise stages et spectacles dans toute la France. Professeur recherché (il forma Richard Berry, Isabelle Huppert et Daniel Auteuil, aussi Fabrice Luchini ou Michel Duchaussoy), il ouvre au public, avec succès, ses "master classes". Il y a en Jean-Laurent Cochet deux personnages : le pudique amoureux du théâtre et l’homme célèbre. Le pudique amoureux du théâtre a publié une belle déclaration d’amour à sa Muse : Mon rêve avait raison (1998). L’homme célèbre, fait Chevalier de la Légion d’Honneur, utilise sa formidable énergie pour parfaire la gloire de Sacha Guitry qui fut son "maître à pester contre" et pour dire à ses contemporains que l’affaire Corneille-Molière, loin d’être un "canular", est au contraire une pertinente comédie de mœurs contre les Diafoirus diplômés en routine intellectuelle. 

IMPROMPTUS
SUR
L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIÈRE
Par Jean-Laurent COCHET

(avec l’aimable concours de MM et du site Froggy’s delight)

L’affaire Corneille-Molière semble incroyable à certains parce qu’ils ne prennent pas conscience qu’à l’époque de Louis XIV, Molière n’est pas un auteur mais un comédien doublé d’un entrepreneur de spectacles. Cela fait maintenant plus d’un siècle, depuis Pierre Louÿs, que des chercheurs comme Hippolyte Wouters, plus récemment Denis Boissier, et plus récemment encore Franck Ferrand, nous avertissent qu’au XVIIème siècle tout le monde savait que Molière n’était pas l’auteur des pièces qu’il signait. De la même façon, les contemporains de Shakespeare savaient la vérité sur lui. Bien sûr, Molière a existé ! Bien sûr qu’il était un comédien et a pu écrire certaines comédies-farces, mais on ne sait ni lesquelles ni avec quels collaborateurs, car l’écriture des comédies et des farces était alors collégiale.

Au XVIIème siècle personne n’avait la vanité de se croire le plus grand, et de vouloir être le meilleur. Corneille, Racine, Molière étaient avant tout des hommes de théâtre et donc, nécessairement, des collaborateurs car le théâtre est une grande famille qui exige toutes les bonnes volontés. Molière –  je préfère dire Poquelin car on ne sait pourquoi il s’est donné ce nom de théâtre ni d’où il lui vient… quoique, à y regarder de plus près, Poquelin l’a toujours écrit sans accent comme le verbe du Moyen-Age molierer qui voulait dire "légitimer" ; déjà, cela est assez troublant : Légitime de qui ? !  – Jean-Baptiste Poquelin, donc, est bouffon du roi, comédien, directeur de troupe. C’est la Révolution qui a commencé à broder autour du personnage, puis les romantiques ont suivi et ont tellement exagéré que sa statue, aujourd’hui, semble indéboulonnable. Et personne ne se posait plus de questions quand intervint Pierre Louÿs en 1919. 

Les attaques contre Pierre Louÿs ont été une cruelle injustice envers son intuition géniale et son érudition. Sa découverte a suscité la jalousie de tous ceux qui, par routine et paresse, n’avaient rien voulu voir et, tout aussi implacablement, la fureur de ceux qui se sont rendu compte qu’ils allaient passer pour des "imbéciles" de ne pas avoir découvert le pot aux roses… Chacun s’est dit : "je suis un inculte, il ne faut pas que cela se sache !"

Pour ma part, vous pensez bien que je n’allais pas mettre mon grain de sel là où d’autres le faisaient mieux que moi. Mais maintenant, je ne m’en cache pas puisqu’on estime que, étant qui je suis, mon opinion peut faire autorité. J’ai eu, il y a quelques jours, un entretien avec Michel Drucker à l’occasion du livre L’Histoire interdite de Franck Ferrand, et j’ai pris fait et cause pour les thèses de ceux qui approfondissent les découvertes de Louÿs. Nous ne saurons sans doute jamais tout, mais ce n’est pas ça qui importe. Très certainement qu’il y a dans le théâtre moliéresque bien des vers de Madeleine Béjart ou de son frère, des vers de tel ou tel comédien, de tel ou tel poète à gages. Il y a des choses moins bonnes, moins bien ficelées qui sont peut-être même de Jean-Baptiste Poquelin. Je ne dis pas que Poquelin ne savait pas trousser certaines répliques mais ce n’était rien en comparaison de ce que savait faire celui qu’il admirait tellement : Pierre Corneille !

Personne ne s’est étonné de ce qu’il était concrètement impossible à Poquelin d’écrire autant de pièces en si peu de temps et dans des styles si différents. Cela aurait demandé une disponibilité et une érudition sans pareille. Personne ne s’en est étonné : "C’est cela, le génie !" Ses premières farces, comme La Jalousie du Barbouillé ou Le médecin volant, qu’il a sans doute écrites en collaboration avec les Béjart (Madeleine et son frère), étaient grossières, vulgaires, pas très drôles, faites d’après les canevas des farceurs de la commedia dell’arte et ceux du Pont-Neuf où Poquelin et Madeleine Béjart ont grandi. Mais à partir de 1658 comme par hasard, quand Jean-Baptiste Poquelin a longuement revu Pierre Corneille qu’il connaissait depuis longtemps, il se met à produire des chefs-d’œuvre dont, selon moi, il aurait bien été incapable. Bien sûr, il devait y collaborer en y glissant certaines scènes –  car le roi n’aimait que les farces – comme celle des paysannes dans Dom Juan, mais sans pouvoir écrire les admirables scènes d’Elvire ou celles de Dom Louis, entre autres. En revanche, il y a glissé la scène de Monsieur Dimanche qui justifierait presque que Patrice Chéreau l’ait coupée quand il a monté cette pièce.

Grâce au Ciel, on se heurte aujourd’hui beaucoup moins à ces gens terribles qui refusent toute rectification dans la biographie de Poquelin en disant que « Molière est génial!" Oui, le théâtre de Molière est génial mais il n’est pas de lui ! Nous ne saurons jamais l’entière vérité, mais il est certain que chez ses contemporains le doute sur la paternité de ses comédies s’est installé immédiatement, dès Les Précieuses ridicules en 1659. Et même Boileau a fini par le dire dans deux vers que tout le monde aujourd’hui veut oublier  :

Dans ce sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

Ça a été dit une fois pour toutes. Personnellement, puisque le théâtre est ma vie, j’ai toujours senti qu’il y avait dans l’étonnante carrière de Jean-Baptiste Poquelin un mystère. Mais un mystère qu’on ne résout pas en disant que c’est une énigme, comme celle du Masque de fer, ou en disant :"Molière est génial". J’en ai souvent parlé avec Madame Dussane, mon professeur d’art dramatique, qui, d’ailleurs, partageait mon opinion. Mais à l’époque il ne fallait surtout rien dire, même si on pressentait la vérité. Il ne fallait pas dire la vérité… aux gens qui préfèrent ne pas savoir et demeurer crédules.

En toute chose, ce qui est passionnant, ce sont les coulisses, l’envers du décor. Dans la biographie de Molière, le passionnant, c’est cette association entre deux hommes unis par une même passion et un même amour du théâtre (quoique Poquelin a nécessairement eu d’autres collaborateurs ; Corneille lui-même a écrit avec des partenaires comme Dassoucy – cela se faisait très couramment à l’époque et cela n’étonnait personne). Corneille et Molière étaient complémentaires et ils étaient amis depuis 1643. Pour eux qui ne travaillaient pas pour la postérité mais pour satisfaire le roi, s’associer était dans l’ordre des choses. Ils n’étaient pas des statues mais des hommes, des hommes pratiques et réalistes, nous avons trop tendance à l’oublier. Nos préjugés et nos exigences de "fans" intransigeants les auraient sidérés. Il faut dire qu’à leur époque on n’avait pas encore créé la Société des Auteurs… ni les moliéristes ! Aussi rien d’étonnant à ce que Corneille ait accepté de travailler pour le théâtre du Palais-Royal puisqu’il était généreusement payé par Molière (qui faisait fortune grâce au roi), et qu’il pouvait, grâce à cette association, écrire des comédies, ce qu’il ne pouvait plus faire sous son nom devenu bien trop glorieux. De plus, Corneille était passé de mode.

Il ne s’agit pas de minimiser l’apport de Molière mais de donner à chacun sa part et sa place. Molière était un très grand comédien, un directeur de troupe qui a su prendre en main la troupe créée par Madeleine Béjart et la faire sillonner à travers la province jusqu’au moment où elle est revenue à Rouen. Oui, en 1658 il y a eu les longues retrouvailles avec Pierre Corneille que les comédiens avaient rencontré la première fois en 1643 et plusieurs autres fois sans doute entre-temps. Qu’il y ait eu entente, c’est certain. D’abord, Molière ne joue devant Louis XIV que des farces ou des tragédies de son nouvel associé. Ensuite, dès que Molière dirige le Palais-Royal, Corneille s’installe à Paris dans une maison voisine de celle où habite Molière, alors que pour entrer à l’Académie française il avait refusé la seule idée de quitter sa ville natale. Ils ont travaillé ensemble et l’on doit accepter, même si cela perturbe nos habitudes, que les grandes pièces signées Molière sont de Pierre Corneille.

Si l’on accepte leur collaboration, le « mystère Molière », comme disent certains moliéristes, laisse place à une histoire un peu plus compliquée certes, mais tellement en accord avec les mœurs théâtrales de cette époque. Corneille en sort encore grandi, Louis XIV ne passe plus pour un idiot de ne pas avoir compris qui était Molière, et Molière, lui aussi, se rapproche encore plus de nous.

Pour qui connaît l’œuvre de Corneille, de la première comédie à la dernière tragédie Suréna, qui est admirable et bien plus belle que les tragédies de Racine, cette œuvre immense, avec ses comédies héroïques et ses tragi-comédies, avec toutes ses inventions, est celle du seul véritable génie théâtral du XVIIème siècle. Corneille, c’est notre Shakespeare. Il est grand temps de lui rendre pleine justice et de reconnaître que le théâtre français lui doit tout, ou presque, à commencer par Molière et Racine. Ses comédies sont des chefs-d’œuvre… même ses tragédies aujourd’hui les plus boudées, comme Attila ou Agésilas, que j’ai relues récemment, sont des merveilles ; on y trouve quelques tirades grandiloquentes ? quelle importance ? La personnalité des personnages les justifie. Avec Corneille, nous sommes en pleine période élisabéthaine transposée au XVIIème siècle, avec des héros venus de tous les horizons, des saints, des traîtres, des rois, des monstres et des anges. Cet auteur si secret est le grand homme moral de son temps !

 On dit "l’affaire Molière" comme si on dirigeait tout cela contre lui. Dire "l’affaire Corneille" serait plus exact. Il s’agit de rendre sa vraie place à Pierre Corneille. Jamais on n’aurait dû attendre l’informatique pour comparer le vocabulaire, les fréquences, les nombres et la scansion dans le théâtre de Corneille et celui qu’a signé Molière pour avoir la preuve de notre aveuglement. Toutes ces grandes pièces comme Tartuffe ou Le Misanthrope ne peuvent absolument pas avoir été écrites par celui dont tous les contemporains disaient qu’il est le plus grand des farceurs !

J’ai eu l’intuition de la participation prépondérante de Corneille dans le théâtre moliéresque dès mon apprentissage de comédien mais, avec des gens comme Jean Meyer, personnage important de la Comédie-Française, le sujet était tabou. Avec Madame Dussane, professeur au Conservatoire d’Art dramatique de Paris, on en parlait, toutefois sous couvert du secret. Sa première réaction a été extraordinaire. Elle m’a dit : « Tu connais mon livre ? Tu sais comment je l’ai intitulé ? » Son livre avait pour titre : Un comédien nommé Molière. Il ne faut pas aller très loin pour le décrypter… Elle y raconte des scènes de ménage chez les Poquelin, et l’on peut supposer que Jean-Baptiste a plusieurs fois fourni à Corneille des scènes de famille pour les comédies bourgeoises dans lesquelles il a intégré sa propre expérience. C’est ainsi qu’il y a parfois de très mauvais vers. Par exemple, quand un personnage a besoin de s’asseoir, Poquelin fait dire à Elmire dans la scène avec Tartuffe : « Mais prenons une chaise afin d’être un peu mieux ». C’est grotesque ! Chez les universitaires de Parly II, de Bécon-les Bruyères III, tous ces "relecteurs", aucun ne s’est étonné d’entendre ce vers de mirliton juste après l’alexandrin admirable « Je suis fort obligée à ce souhait pieux ».

Dans toutes les pièces sérieuses de Poquelin on retrouve le style de Corneille, celui de ses premières comédies Le Menteur, La Suite du menteur, Mélite, La Galerie du palais, La Place royale, La Suivante, La Veuve, chefs-d’œuvre que les gens ne lisent plus. De même, à part une scène écrite par Poquelin (et encore on n’en est pas sûr !), c’est Corneille qui a écrit la si élégante Psyché. De leur vivant, on disait que Psyché était de Quinault (pour le prologue et les chansons), de Corneille et de Molière… Comme par hasard, quand la pièce est publiée, les noms de Corneille et de Quinault disparaissent, et Psyché devient une pièce du seul Molière !

Si on analyse tous ces faits, et tellement d’autres, comme l’ont fait récemment des chercheurs courageux, on est effaré par la somme d’indices qu’ils ont accumulés, et qu’on occulte depuis si longtemps. La vérité est tellement plus passionnante que la "version tout public" ! Et cela ne retire rien au comédien, au chef de troupe Molière. Comme cela ne retire rien à Louis Jouvet de ne pas avoir écrit les pièces de Giraudoux, pièces qu’il aurait pu pour la plupart co-signer puisqu’il avait aidé Giraudoux très souvent.

Je trouve extraordinaire cette collaboration de Corneille avec le plus grand comique de son temps. Au départ, Jean-Baptiste Poquelin voulait jouer la tragédie, c’est pour cette raison qu’il a interprété tant de pièces de Pierre Corneille… mais le roi lui a dit que la tragédie ne l’amusait pas et c’est ainsi qu’il s’est spécialisé dans la farce et la satire et qu’il est devenu « Moliere ». « Moliere » ne ressemble pas du tout au portrait qu’en a fait le peintre de cour Mignard. Son vrai portrait, et ce n’est pas un hasard, on peut le voir dans le tableau dit des Farceurs français et italiens, qui est exposé à la Comédie-Française. Pour découvrir Poquelin et Corneille sous le masque de Molière, il faut lire les recherches de ceux qui continuent le travail de Pierre Louÿs. Elles sont passionnantes parce qu’elles rétablissent toute la complexité de la carrière de celui qui fut le bouffon du roi. On y apprend que Jean-Baptiste Poquelin n’était pas un saint, loin de là, qu’il n’avait pas l’apanage de la douleur et de l’amour. Tout dans l’œuvre de Corneille révèle un amoureux bien plus profond, plus tendre, plus émouvant. Il n’y a qu’à lire les vers du Misanthrope ou d’Amphitryon. C’est évident qu’ils sont de Corneille ! Molière menait une vie de « bâton de chaise » alors que Corneille disposait de l’état d’esprit, de beaucoup de temps et surtout d’un incroyable savoir-faire. Il composait avec une rapidité insurpassable, ce que ne pouvait faire Poquelin qui n’avait pas suivi de scolarité poussée puisque l’on sait, avec certitude, qu’il fut formé par son père pour hériter de la charge de Tapissier et Valet de chambre du Roi.

Pierre Corneille est un homme étonnant, à la fois orgueilleux, secret et mordant. De 1652 à 1658, il est resté sans écrire sous son nom, mais il a très bien pu pendant cette longue retraite écrire certaines des pièces sérieuses que Molière signera. Les gens posent aujourd’hui de mauvaises questions telles : Vous croyez qu’un auteur se serait tu quand on a attribué ses œuvres à un autre ? Oui, Corneille s’est tu puisque c’était son intérêt. D’abord parce qu’on ne voulait plus entendre parler de lui, ensuite parce qu’il était très bien payé par Molière, enfin parce que ces pièces que l’on considère aujourd’hui comme des chefs-d’œuvre étaient à l’époque cataloguées comme des farces. Corneille n’a donc rien perdu en taisant qu’il en était l’auteur. Au contraire, lui qui était pauvre a ainsi gagné beaucoup d’argent. Et comme Molière était au Service du Roi, Corneille a fait ce qu’il fallait pour que Louis XIV soit satisfait, lui qui avait désigné le seul Molière comme maître-d’œuvre de ses distractions.

Il faut absolument lire les travaux de ces historiens lucides qui nous dévoilent tous les aspects, même déplaisants, de la vie et de la carrière de Jean-Baptiste Poquelin, de Pierre Corneille et de Molière – oui, il y a bien trois hommes sous un seul masque ! En 1990 ce fut le Belge Hippolyte Wouters qui relança l’affaire Corneille-Molière. Son livre, Molière, l’auteur imaginaire ? est délicieux. Ensuite Denis Boissier a écrit L’Affaire Molière, puis une thèse de mille pages, tellement argumentée que les éditeurs (qui gagnent de l’argent avec les moliéristes) refusent de la publier – et, récemment, il m’a donné à lire son Tout savoir sur l’Affaire Corneille-Molière qui est l’abrégé de sa thèse. Il est facile de comprendre pourquoi les éditeurs ne veulent pas non plus publier ce livre, il est trop convaincant ! Et il y a l’historien bien connu Franck Ferrand avec son dernier ouvrage, L’Histoire interdite

Les temps commencent à changer. On s’intéresse à l’œuvre si diverse de Pierre Corneille et la vérité sur Molière se fait jour de plus en plus. Je me souviens, il y a des années de cela, de Robert Manuel, sociétaire de la Comédie-Française, qui était invité à l’émission de Bernard Pivot « Apostrophes ». Pivot recevait aussi Hippolyte Wouters. Robert Manuel, qui avait apporté une collection de bustes de Molière faits on ne sait où, sans même être sûr qu’il s’agisse de lui,  s’en était pris à Wouters, s’écriant : « Bien sûr qu’il a existé, voilà ses bustes ! ». Tout cela avec une naïveté, un faux respect des faits historiques, une sensiblerie incroyable !  

Ce qui m’amuse, sans me réjouir d’ailleurs, chez les comédiens – j’allais dire avec beaucoup de tendresse les cabots – c’est que, de temps en temps, l’affaire Corneille-Molière soulève chez eux quelque réaction : "Ce n’est pas possible, c’est trop énorme !" Oui, c’est énorme qu’on ne s’en soit pas rendu compte avant ! Parmi les gens qui ne sont pas du métier, j’oserais dire qu’au fond, ils se fichent pas mal de savoir qui a écrit quoi. Ce qui les intéresse, c’est de rire aux pièces moliéresques. De même, si on leur demande pourquoi le théâtre national s’appelle « le Français », ils l’ignorent. Il s’appelle « le Français » parce qu’au XVIIème siècle on allait y voir des comédiens français et non italiens. On allait "aux Français", ce qui était une faute de syntaxe, écrite au pluriel. Et si on leur fait remarquer qu’il est doublement incorrect de dire que l’on va « au Français », ils répondent qu’ils répètent ce qu’ils ont toujours entendu dire ! Avec Molière, c’est pareil. Ils ne veulent pas changer ce qu’on leur a toujours dit…

L’affaire Corneille-Molière est un événement capital de notre culture. Il s’agit de rétablir la vérité historique et de remettre Corneille à sa vraie place, qui est la première. Car c’est Pierre Corneille le seul et vrai grand auteur du XVIIème siècle, à la fois le plus sublime, le plus varié, le plus en avance sur son temps et, coup de théâtre ! le plus moderne.

Pour mieux connaître Jean-Laurent Cochet, son actualité artistique ou son célèbre cours d’art dramatique :

www.jeanlaurentcochet.com

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NOTRE INVITÉE :
Hélène MAUREL-INDART

Son amour des Lettres a conduit Hélène Maurel-Indart à s’intéresser à la plus subtile des déviations qui se puisse emprunter en littérature : le plagiat, cette production de l’ego qui maquille les autres en soi-même. Professeur de littérature française à l’Université François-Rabelais de Tours, elle s’est spécialisée dans la compréhension et l’explication de ce vice impuni. Car de toutes les lectures qu’encouragent les œuvres, une seule est perverse : celle qui consiste à s’approprier inélégamment ce qu’on lit. Au fil des années d’une formation en lettres classiques et modernes, Mme Maurel-Indart, auteur d’un mémoire sur « La Lamentation dans la tragédie d’Euripide » (1984), puis de la thèse « Plagiat et originalité dans le récit français du XXe siècle » qui obtint en 1996 les félicitations du jury à l’unanimité, a étendu toujours plus son champ d’investigations. Telle Ariane qui s’aventurerait dans le labyrinthe des créations cachées, Hélène Maurel-Indart, au sortir de tours et de détours innombrables, a publié Du Plagiat (1999), sorte de GPS à l’usage des lettrés qui veulent se perdre dans les méandres de la création littéraire. Dans Plagiats, les Coulisses de l’écriture (2007), elle a élargi la question du plagiat aux faux, aux suites, aux écritures collectives, ainsi qu’à internet. Entre deux conférences ou séminaires, elle arpente ce vaste territoire des susceptibilités et machinations entremêlées, où l’originalité et l’imposture se font face en adversaires. Son destin tissé de fil rouge avait conduit Ariane du rusé Thésée au mystificateur Dionysos, en passant par le très habile Dédale. Le destin professionnel de Mme Maurel-Indart l’a conduite du mystificateur Rabelais au rusé Jean Giraudoux qui l’a mise en garde : « Le plagiat est la base de tous les littératures, excepté de la première, qui d’ailleurs est inconnue. » (Siegfried, 1928, I, 6). En pénétrant dans les coulisses du Palais-Royal et en ne s’en laissant pas imposer par le Minotaure Molière, notre inlassable exploratrice des faux-semblants pourrait bien découvrir Dédale en la personne de Pierre Corneille.

Pour mieux connaître celle qui est, historiquement, la première universitaire française à s’intéresser favorablement à la collaboration Corneille-Molière, nous recommandons son site riche « d’informations utiles et inattendues » :

 leplagiat.net 

Denis Boissier, sur la piste d’un nouveau Corneille

Hélène MAUREL-INDART,
professeur à l’Université de Tours

Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, publié par Denis Boissier en 2008 sur le site de l’Association cornélienne de France (corneille-moliere.org),  marque un pas décisif dans l’élucidation d’un mystère, sur lequel aucune preuve définitive ne semble pouvoir être apportée à ce jour. Pourtant, le nouvel ouvrage de D. Boissier, faisant suite à un précédent, à la fois plus péremptoire et moins convaincant [L’Affaire Molière, la grand supercherie littéraire, Editions Jean-Cyrille Godefroy, Paris, 2004] permet cette fois-ci de multiplier les indices, en recoupant judicieusement les informations puisées chez les plus grands spécialistes du théâtre du XVIIe siècle. Du coup, la thèse assez dérangeante selon laquelle Molière ne serait que le prête-nom de Corneille pour un certain nombre de ses plus belles pièces, acquiert de plus en plus de solidité. À lire Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, on sent s’effriter progressivement nos plus belles certitudes sur le génie insurpassable d’un Molière trop parfait, à la fois comédien, metteur en scène, organisateur de spectacles et… écrivain ! Il ne s’agit pas pour Denis Boissier de se livrer à un jeu de massacre provocateur ou cynique, mais de resituer dans la réalité de son époque un phénomène à la fois politique, social et littéraire.

Au XVIIe siècle, la notion d’auteur n’a pas acquis la stabilité, ni même le sens qu’on lui prête aujourd’hui, grâce à notre Code de la propriété intellectuelle. La notion est moins sacralisée en ces temps prérévolutionnaires, surtout quand il s’agit de signer des comédies, genre littéraire considéré comme peu noble au regard de la tragédie, qui hérite de toute la conception aristotélicienne de l’art poétique. Le grand Corneille, réputé insurpassable dans le genre de la tragédie, n’aurait guère pu que déchoir comme auteur de comédies. Les pièces comiques qu’il avait signées dans sa jeunesse, comme Mélite et Clitandre, ne pouvaient se comprendre que comme des œuvres de débutant, fourmillantes d’inventions mais trop désordonnées pour le goût classique. Après elles, sont venues les grandes œuvres tragiques, comme un couronnement de la carrière du plus grand dramaturge français de l’époque. Alors même que Racine venait détrôner le maître, comment celui-ci aurait-il pu confirmer son propre déclin en revenant ouvertement au genre vil de la comédie ? Pourtant, Corneille avait véritablement ce talent de grand faiseur de comédies, à la fois désopilantes et subtiles, qui ont fait le succès de la troupe de Molière, au service du Roi.

La dimension politique de cette affaire est aussi parfaitement démontrée dans le livre de D. Boissier, et c’est cet aspect-là, sans doute, qui est le moins connu du grand public, si attaché à l’image de notre grand Molière, digne dénonciateur de toutes les perversions sociales. Molière, explique D. Boissier, était au service du Roi et le plus grand secret devait être préservé autour de la paternité des œuvres de celui que le Roi avait choisi comme son Bouffon officiel, double inversé du pouvoir royal, chargé de maintenir à distance et de désamorcer les ambitions aristocratiques : la Fronde n’était pas encore loin et Louis XIV, par l’intermédiaire de son comédien attitré, n’hésitait pas à couvrir de ridicule « les petits marquis » envahissants, les « Précieuses » un peu trop émancipées, ou les « pédants » ennuyeux… La liste est longue de tous ces gêneurs que Molière était chargé de montrer du doigt pour en libérer le Roi. Et si Corneille a accepté, selon Denis Boissier, de se faire le porte-plume de cette critique sociale, n’est-ce pas pour préserver ses propres intérêts financiers, alors que son théâtre est passé de mode et qu’il peut désormais bénéficier du succès de Molière ? Corneille ne prend-il pas surtout sa revanche, derrière le masque de Molière qui le protège, en réglant ses propres comptes à l’égard de ceux qui l’ont fustigé, à l’époque de la Querelle du Cid, pour les libertés qu’il avait prises avec les règles et avec les bienséances.

Ce qui permet d’accorder un sérieux crédit à l’essai Tout savoir sur l’affaire Corneille-Molière, c’est l’ampleur des recherches effectuées par son auteur, la minutie de chaque analyse et le nombre des recoupements qui conduisent à reconstituer ce qui fut sans doute le secret le mieux gardé du règne de Louis XIV, même si on peut imaginer que, dans cette société lourdement censurée, bien d’autres pactes entre comédiens et auteurs ont dû se faire. Certains nous sont désormais connus, comme l’explique Denis Boissier, mais concernant Molière, on touche de trop près à la volonté royale de contrôler les divertissements de la cour et personne ne se serait aventuré à dénoncer une collaboration qui faisait manifestement le jeu de Louis XIV.

Il faut lire dans le détail tous les indices du livre de D. Boissier, qui permet de comprendre comment la grande figure de Molière a pu progressivement devenir le symbole des vertus républicaines – honnêteté et anticléricalisme – , laissant dans l’ombre l’image d’un Corneille vieilli et austère. Une vérité semble devoir être rétablie, même si l’on doute qu’un jour proche on puisse lire sur la couverture d’un Tartuffe le nom de Corneille suivi, entre parenthèses, de celui de Molière en guise de pseudonyme !

L'Affaire Corneille-Molière, le site officiel
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